Blocage des universités
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Intersectionnalité, minorités racisées, société hétéro-normée, indigénisme, homme cisgenré, corps invisibilisés… Autant de termes que l’on pourrait prendre pour des néologismes forgés par des esprits brumeux, et qui sont en fait des armes de guerre utilisées pour soumettre l’enseignement supérieur français à une idéologie déconstructrice. Pierre Hardon met en évidence ses mécanismes et sa dangerosité.

Au printemps 2018, durant les blocages des universités suite au projet de loi ORE de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, les étudiants de Tolbiac (Paris I) prirent possession des locaux de leur faculté et déclarèrent l’existence d’une «Commune libre de Tolbiac». Ils renommèrent les amphithéâtres (Amphi Rémy Fraysse1, Amphi PKK2) et modifièrent largement le contenu des enseignements (ateliers en non-mixité3, conférences sur la légitimité de l’insurrection ou sur la société hétéro-normée, etc.4).

Cette petite «Commune» dura moins d’un mois, mais l’idéologie qui inspirait ces étudiants demeure toujours bien présente dans l’Université, affectant même la transmission du savoir. Le Figaro magazine des 10 et 11 mai 2019, dans le cadre d’une enquête menée par Judith Waintraub, va jusqu’à parler d’un «grand noyautage des universités». Un phénomène qui touche également un certain nombre de grandes écoles5.

La stratégie de l’«intersectionnalité»

Les actions menées par les étudiants reposent sur la stratégie de l’«intersectionnalité». Cette théorie sociologique a été inventée par l’afro-féministe américaine, professeur de droit, Kimberlé Crenshaw6, en 1989. Elle consiste à dire que les discriminations ne sont pas cloisonnées et isolées les unes des autres. Au contraire, elles ont toutes le même ennemi : un dominant qui a construit un système complet et complexe d’oppressions. Les discriminations peuvent également se cumuler, rendant l’oppression d’autant plus violente.

L’enquête du Figaro Magazine passe en revue les différentes thèses «intersectionnelles» qui se développent dans l’université française. Elle décrit la façon dont l’enseignement supérieur est devenu le terrain privilégié de la propagation des théories les plus diverses : indigénisme, décolonialisme, études de genre, propagande LGBT+, etc. Leur point commun : certaines différences accidentelles existant chez les êtres humains sont l’occasion d’une affirmation identitaire et d’un combat pour l’obtention d’un «droit à», au nom de l’égalité. «Droit à» qui, avec la stratégie de l’intersectionnalité devient un «combat contre», contre l’homme blanc, occidental et cisgenré7.

Si l’enseignement supérieur est un lieu traditionnellement dédié à l’apprentissage intellectuel, à la transmission des connaissances, qui devrait former les intelligences à penser en vérité, force est de constater qu’aujourd’hui, sa mission est gravement compromise : elle devient le théâtre d’un bras de fer idéologique, une véritable arène, dans le cadre de laquelle un combat est livré pour déconstruire un système insupportable. Le contenu des cours doit être modifié : aux savoirs traditionnels doit être substituée en tout domaine une grille sociologique d’explication univoque : tout se réduit à des notions de domination, d’oppression.

Un raisonnement sociologique biaisé

Selon ces théories, les discriminations que subiraient les minorités seraient systémiques, c’est-à-dire que toute l’organisation sociale serait construite par l’oppresseur pour asservir et dominer ces minorités. De plus, ce système serait endogamique : il reproduirait de génération en génération les schémas de domination (blancs par rapports aux «racisés», hommes par rapport aux femmes, hétérosexuels par rapport aux communautés LGBTQ+, humains par rapport aux animaux…). Ce prisme sociologique expliquerait scientifiquement les rapports sociaux, les comportements et la psychologie des individus et des foules.

Certaines minorités prétendument «victimes» de ce système réclament «leurs droits». Les «couples» homosexuels réclament une égalité de traitement avec les couples hétérosexuels, les minorités racisées, s’estimant discriminées du fait de leur couleur de peau, réclament d’être mieux représentées, les personnes grosses, estimant que la société les renvoie tous les jours à leur poids (taille des fauteuils dans le métro, proposition de vêtements dans les magasins, etc.) réclament un traitement égal à celui des personnes minces. Sans oublier les animaux, qui ont trouvé leurs «porte-paroles» chez les anti-spécistes, qui considèrent que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.

Pour toutes ces «victimes», il s’agit de devenir visible, d’être reconnu dans sa différence, de créer un nouveau corps social, une nouvelle communauté. Leur combat se fonde sur une rancœur contre la société occidentale (historiquement blanche et hétérosexuelle), qu’elles accusent d’appropriation culturelle et d’invisibilisation des minorités. Elles affirment qu’elles subissent des discriminations de manière généralisée, parce que le système – c’est-à-dire la société occidentale – s’est construite ainsi.

La domination ne peut s’exercer que dans un sens. Par exemple, selon Rokhaya Diallo, un noir ne peut être raciste envers un blanc, car le noir subit chaque jour une oppression «fruit de l’histoire de dominations multiséculaires» et son statut d’opprimé serait contradictoire avec celui d’oppresseur.

L’extension du domaine des luttes

Les tenants de cette idéologie «déconstructrice» à l’œuvre dans l’enseignement supérieur ne sont pas en manque d’imagination pour étendre le domaine de leurs luttes… Tout comme pour créer des néologismes.

Ainsi, les œuvres de Picasso qui s’inspirent du primitivisme ne peuvent être lues qu’à la lumière du concept «d’appropriation culturelle», où l’artiste blanc dominant pille ou vole l’art indigène. Pour les minorités LGBTQ+, la société hétéro-normée est une société oppressive, car elle n’accepte pas toutes les formes de comportements sexuels comme bases de la constitution d’une famille. «Mettre en scène une sexualité non normée», faire des corps «stigmatisés, invisibilisés, dévalorisés» des «outils de réaction à l’ordre normatif», ces comportements deviennent alors des moyens d’action de lutte.

Le combat contre l’homme blanc cisgenré, devenu le symbole de cette société injuste, franchit même les frontières de l’université. Delphine Ernotte, patronne de France Télévision, en a donné un exemple frappant en décidant dès son arrivée que les hommes blancs de plus de cinquante ans étaient surreprésentés sur le service public… Un écrémage s’en est suivi, avec le soutien public de la ministre de la Culture.

Ceci n’est pas sans éveiller certains paradoxes créés par ces militants. Ainsi, si les blancs ne doivent pas faire d’appropriation culturelle, comment comprendre qu’un metteur en scène change la fin de Carmen pour des principes féministes, qu’un acteur noir joue un dieu Viking dans un blockbuster américain ou que des étudiantes libertaires arborent le hidjab à l’occasion du Hidjab Day… ?

L’université, terreau privilégié d’une idéologie totalitaire

L’enseignement supérieur est l’endroit tout désigné pour permettre à cette idéologie de prospérer. Puisque la société blanche, patriarcale et oppressive cherche à se maintenir en place, son enseignement, considéré du même coup comme institutionnel, devient objet de suspicion et doit être déconstruit. De nouveaux Che, majoritairement de gauche et en recherche d’un nouveau conflit de classe, y essaiment, provoquant la terreur dans les établissements en bloquant les cours, en empêchant le déroulement des examens, en s’en prenant aux enseignants.

À Toulouse, par exemple, le professeur Philippe Soual, enseignant en philosophie depuis plus de trente ans, fut invité à donner une conférence qui portait sur l’anthropologie et le transhumanisme, à l’université d’été de la Manif pour tous en septembre 2015. Un groupe intersectionnel «Trans, pédé, gouines, bi», ayant eu vent de ce projet, décida d’empêcher l’universitaire de donner son cours sur Hegel tout en réclamant sa démission auprès de la direction. Le professeur s’est vu retirer son cours d’agrégation. De même, Alain Finkielkraut, agrégé de lettres modernes, devait donner une conférence à Sciences Po. Les organisateurs ont dû jouer au chat et la souris avec les militants intersectionnels, afin que le professeur puisse donner sa conférence sans subir d’agressions, d’outrages ou d’insultes.

Les œuvres classiques ne sont pas épargnées. À la Sorbonne devait se tenir une représentation des Suppliantes d’Eschyle. Dans la pièce, les Danaïdes, des femmes noires, rejoignent les Argiens. Dans l’Antiquité grecque, le masque noir était une tradition pour représenter les Danaïdes et le metteur en scène a voulu faire de même… Mal lui en a pris, il a été accusé de blackface et de discrimination.

Pour une fois, la direction de l’université a bien condamné la tentative de censure. Mais Judith Waintraub critique, dans son enquête, une forme d’attentisme global des directeurs d’universités ou d’écoles et, de manière générale, des ministres face à ces attaques : «L’Unef profite de cette lâcheté généralisée pour militer activement en faveur des thèses indigénistes. […] D’une prudence de Sioux avec les bloqueurs de gauche, le ministère l’est beaucoup moins quand les fauteurs de troubles présumés n’appartiennent pas à cette mouvance.»

Par peur d’être écartés, certains professeurs se soumettent à l’idéologie. Et Judith Waintraub de citer les paroles d’un jeune étudiant du CPES (Cycle pluridisciplinaire d’études supérieures) qui explique en quoi consiste sa formation : «[On apprend au CPES] qu’il existe un racisme d’état, qu’il faut déblanco-centrer et déseuropéano-centrer l’histoire, que la statuaire grecque est essentiellement phallocratique ou, encore, que les tableaux de la Renaissance italienne sont marqués d’un genrisme patent».

«Pas de liberté pour les ennemis de la liberté» affirmait Louis Antoine de Saint Just, l’ange de la Révolution, avec les conséquences que l’on sait… On peut appliquer cet aphorisme aux militants de gauche et d’extrême gauche qui tentent aujourd’hui d’interdire les cours, conférences et autres représentations, synonymes pour eux d’oppression. Intimidations, violences, dégradations se multiplient dans une relative impunité, empêchant un fonctionnement normal de l’Université, dévalorisant ses diplômes et démotivant la majorité des étudiants.

L’université devrait être le lieu de la transmission du savoir, un espace «sanctuarisé», consacré, à l’étude et à la recherche, à l’enseignement des connaissances. En lui-même, le mot «université» (universitas en latin) évoque l’ouverture à l’universel. Or, constate Philippe Soual, on y observe actuellement «une crispation autour de certains débats, et plusieurs intellectuels font la même constatation que moi. Au lieu d’un débat raisonnable entre personnes civilisées, certaines opinions sont dorénavant criminalisées, et nous assistons à de plus en plus d’invectives et de soupçon, avec de nombreux amalgames blessants8.» Livrée aux revendications de groupes minoritaires, niant l’existence d’une réalité universelle partagée par tous les hommes, l’université se replie sur le singulier. En obligeant les professeurs à se taire ou à changer le contenu de leurs cours, par conviction ou par terreur, les militants imposent une pensée unique à laquelle tous doivent souscrire.

Dans ce combat résonne une colère sourde et profonde, qui vise la société occidentale et l’homme blanc. Ils oublient que la personne humaine dispose d’un libre arbitre, une faculté de choix qui lui permet toujours d’exercer sa liberté par rapport aux conditionnements qui pèsent sur lui. Au nom de la justice, ils sont prêts à exclure de l’humanité l’homme non racisé, patriarcal et cisgenré, parce qu’ils considèrent que c’est un «juste retour des choses». En remettant en cause le professeur, symbole de cette société hétéro-normée et colonialiste en tant que transmetteur du savoir institutionnel, c’est le modèle même de l’enseignement qui est visé. Au nom de cette même justice et de la liberté, ils développent un totalitarisme dont le fondement idéologique se trouve non pas tant dans une pensée sociologique que dans une motivation psychologique entretenue par un foyer de colère : celle de l’enfant tout-puissant qui ne connaît plus aucune contrainte.

Pierre Hardon

Photo : Mathieu Pattier / SIPA


1 – Jeune personne décédé au barrage de Sivens suite au tir d’une grenade lacrymogène.

2 – Groupe armé kurde.

3 – Atelier dans lequel peuvent se retrouver des personnes subissant des discriminations, sans la présence d’un éventuel discriminant.

4 – Voir notre article du 27 avril 2018 dans la Smart Reading Press.

5 – Sciences Po, EHESS, HEC, Normale sup, et même Polytechnique.

6 – Professeur à la UCLA School of Law et à la Columbia Law School, élue professeur de l’année en 1991 et en 1994, Kimberlé Williams Crenshaw est une féministe majeure de la Critical Race Theory, spécialisée dans les questions de race et de genre ainsi qu’en loi constitutionnelle. Ses sujets de recherche sont les droits civiques, le Black feminism, le concept de race, le racisme et leurs liens avec la loi. En 1996, elle fonda, avec Luke Harris, l’African American Policy Forum. En 2001, elle participa à l’inclusion du genre dans la WCAR Conference Declaration. Elle a organisé des ateliers pour les juges de la cour constitutionnelle en Afrique du Sud et influencé la clause d’égalité dans la Constitution sud-africaine.

7 – Terme utilisé pour désigner une personne qui est en adéquation entre son sexe biologique, son sexe d’intention et son sexe d’état civil (sexe assigné à la naissance).

8 – «Prof de philo, j’ai été écarté de l’université à cause d’une conférence à la Manif pour tous», Le Figarovox, 27 novembre 2018.

 

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