Droite et gauche à l'assemblée
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

«Affirmer sereinement et fortement ce que nous croyons, ce qui nous rassemble, ce qui nous donne cette passion de la France sans laquelle l’engagement politique n’a aucun sens». Tel était déjà, en 2012, le projet de la droite suite à son échec aux élections présidentielles. Projet toujours d’actualité, après les résultats des dernières élections européennes, suivis de nombreux appels à la «refondation» de la droite : la droite et la gauche sont-ils des invariants constitutifs de la pensée politique ? Existe-t-il un socle commun de «valeurs», des fondamentaux qui permettraient de définir l’identité de la droite ?

La défaite de la liste conduite par François-Xavier Bellamy aux élections européennes a entraîné une crise au sein du parti de droite Les Républicains, dont le président, Laurent Wauquiez, a été contraint à la démission parce que jugé… trop à droite. Nombre d’appels à la «refondation» de la droite dans «toutes ses composantes» passent par un «rapprochement avec le centre». Étrange paradoxe, qui laisse l’impression que la droite ne saurait pas bien ce qu’elle est, au fond, tout en ayant honte de l’être. On peut donc se poser cette question : qu’est-ce que la droite ? Quelles sont ses valeurs ?

Droite et gauche, deux notions mouvantes

Un rappel historique s’impose, où l’on voit que la droite se définit avant tout par rapport à la gauche (on est de droite parce qu’on n’est pas de gauche). Tout commence en août 1789 quand, à l’Assemblée constituante, les députés soutenant les pouvoirs du roi – son droit de veto – s’assirent à la droite du président, tandis que les adversaires du pouvoir royal s’installaient à sa gauche. De façon générale, on parle désormais de «gauche» pour désigner les tenants du «progrès» par rapport au présent, et de «droite» pour qualifier ceux qui défendent le statu quo. Et c’est la gauche qui a l’initiative.


En 1792, un patriote était à l’extrême gauche ; de nos jours il est perçu comme d’extrême droite.


La distinction ne recouvre donc a priori rien au fond, les idées suivant souvent un mouvement dextrogyre, naissant à l’extrême gauche pour finir à droite, un progrès advenu passant derechef du côté de la tradition. En 1792, un patriote était à l’extrême gauche ; de nos jours il est perçu comme d’extrême droite. En 1869, le «programme de Belleville1», radical, passait pour d’extrême gauche, aujourd’hui les radicaux », qui s’y réfèrent toujours, se situent au centre droit. «Droite» et «gauche» sont donc deux notions mouvantes.

Les «trois droites» de René Rémond

La première a en outre été multiple. L’historien René Rémond a distingué trois courants2 : la droite «légitimiste» (où il place Vichy), contre-révolutionnaire ; la droite «orléaniste», libérale (Antoine Pinay ou Valéry Giscard d’Estaing) ; la droite «bonapartiste», césarienne (y compris le gaullisme). Qu’est-ce que ces trois courants ont en commun ?

Certains thèmes semblent fédérer les différentes composantes de la droite, à des degrés divers : la propriété privée et la liberté économique, la sécurité sous toutes ses formes (physique, matérielle, économique…), l’identité nationale, l’autorité, la tradition, le respect de la religion. On peut parler de «valeurs», au sens de ce qui a pour les gens de droite «du prix», même si ce terme peut prendre un double sens d’importance morale et d’intérêt économique. C’est d’ailleurs bien là une accusation portée contre la «droite» par la «gauche» : sa principale valeur serait l’argent.

Quant aux objectifs et aux méthodes, les dirigeants de droite sont pragmatiques, réalistes, parfois cyniques, quand ceux de gauche sont plutôt idéalistes, quitte à se montrer irréalistes. Pour Emmanuel Terray, auteur de Penser à droite3, interrogé par Marianne4, «il y a une notion qui est entièrement récusée par la droite, c’est celle d’utopie ». Ce à quoi acquiesçait Alain-Gérard Slama : «Le propre de la droite est de ne pas avoir de doctrine5». Le bon sens, en somme.

Le malaise intrinsèque de la droite

Il n’est dès lors pas étonnant que l’on se revendique rarement comme étant de droite ; on l’est par défaut, parce qu’on n’est pas de gauche, pour le progrès à tout prix6. Le qualificatif «a pris une connotation péjorative : la gauche l’utilise pour disqualifier ses adversaires7», et l’on préfère «adopter le nom aseptisé et tranquillisant de « centre8 » ».


La droite, ce serait, selon la gauche, la résistance à tout changement, l’intolérance, l’indifférence au sort des pauvres…


La droite, ce serait, selon la gauche, la résistance à tout changement, l’intolérance, l’indifférence au sort des pauvres… Un défaut moral. Ce serait aussi une accumulation historique de «crimes», comme le rétablissement de l’esclavage, l’exploitation des ouvriers et la répression de leurs révoltes, la colonisation, la collaboration… Peu importe que leurs auteurs aient souvent été, en leur temps, des hommes de gauche. Le simple fait de les commettre les a fait passer à droite…

Nous voici au cœur du malaise intrinsèque de la droite : le fait de n’être pas une idéologie censée faire advenir le Bien, donc pensée par des gens de bien, mais le camp de ceux qui se résignent à l’imperfection de toute société humaine, et dès lors aux limites de toute action politique. Les «lendemains qui chantent» n’existent pas pour elle, et elle n’est dès lors pas prête à tout – Terreur, purges et Révolution culturelle – pour les faire advenir.

Parce qu’ils se résignent au mal, la gauche accuse les gens de droite d’y avoir intérêt. Ils en sont coupables, au mieux par manque de foi, au pire par méchanceté. Ils sont impies, ou pécheurs. Si quelque intellectuel de gauche se rallie à la droite, tel Alain Finkielkraut, il devient hérétique. J’utilise à dessein ce vocabulaire religieux.

La conscience de gauche «cléricale» et ses conséquences

La Révolution française, où est apparue la distinction gauche/droite, ne fut pas tant le fait du tiers-état que d’un certain clergé. Un clergé au sens strict (Sieyès, Talleyrand, Fouché, Gerle9, …), passé aux «idées nouvelles», et un clergé au sens élargi à la fin du Moyen Âge, les «hommes de robe». Tous rêvaient d’un monde meilleur, où les principes évangéliques seraient mis en œuvre ici et maintenant, à tout prix. «Robespierre n’est qu’un prêtre et ne sera jamais qu’un prêtre», écrivit Condorcet.


Si l’État échoue dans sa mission d’établir une société parfaite, c’est uniquement parce que certains se seraient mis en travers du succès…


Ces hommes étaient au croisement de multiples dérives : le gallicanisme, qui subordonnait l’Église de France à l’État ; l’augustinisme politique, qui prétendait que la mission essentielle de ce dernier était la sanctification de ses sujets ; le pélagianisme, condamné en 418, mais revenu avec l’humanisme et Rousseau, pour qui l’homme «naturellement bon» peut faire son salut lui-même. D’où l’idée qu’il serait possible d’établir ici et maintenant une société parfaite, ce qui deviendrait dès lors la principale mission de l’État. Et si ce dernier échoue, ce n’est pas parce que la mission était impossible, mais parce que, par manque de foi ou par intérêt, certains se sont mis en travers du succès. Ceux-là, il faut les démasquer, les dénoncer et les mettre hors d’état de nuire. Ceux-là sont les gens de droite.

Cette origine «cléricale» de la conscience de gauche entraîne plusieurs conséquences. La première est une conception «ordinale» de la politique, la gauche s’arrogeant une supériorité intellectuelle et morale sur la droite, qui rappelle l’arrogance du premier ordre de la société d’Ancien Régime. Être de gauche, c’est appartenir à la caste qui, statutairement, a le privilège de dire le Bien et le Mal. En dessous d’elle, des militaires (noblesse) et des bourgeois (tiers-état), «la droite», qu’elle peut – et doit – faire progresser par l’éducation. Ou mettre hors d’état de nuire. La droite, plus humble, n’a bien sûr aucune de ces prétentions, quitte à parfois réagir à celles de la gauche… Militaires et policiers, qui défendent le pays, paysans, artisans et commerçants, qui le font vivre, en ont assez des leçons de morale. Les clercs hurlent alors au «fascisme». C’est bien sûr la gauche qui écrit l’Histoire, ce qui la conduit à absoudre ses propres crimes, commis au nom du Bien, et à ne retenir que ceux de la droite.

La deuxième conséquence est une conception différente de la laïcité : la gauche combat l’Église (laïcisme) en tant qu’autorité concurrente et parfois trop prudente, qu’elle entend supplanter en se prenant pour elle. La droite, au contraire, la respecte tout en prenant quelques distances avec la morale évangélique.


Selon la gauche «cléricale», le peuple n’est jamais assez éduqué pour décider lui-même, et doit s’en remettre à des «clercs» qui savent mieux que lui ce qui est bien.


Une troisième conséquence de cette conception «cléricale» que la gauche a de la politique est sa défense de la démocratie représentative : le peuple n’est, à ses yeux, jamais assez éduqué pour décider lui-même, et doit s’en remettre à des «clercs» qui savent, mieux que lui, ce qui est bien. Tandis que la droite est souvent plus ouverte à la démocratie directe, au référendum, à ce que la gauche qualifie avec mépris de «populisme».

Pragmatisme, réalisme, travail, humilité intellectuelle et morale, respect de l’autorité religieuse et écoute du peuple, même si ce qu’il dit n’est pas «joli joli», voilà ce à quoi se réduit in fine le fait d’être de droite, c’est-à-dire de n’être pas de gauche. Cela laisse la place à bien des convictions différentes, à condition de se défaire de tout complexe à l’égard de ce qu’en pensent les «clercs» – «intellectuels», journalistes, juges, avocats, profs et autres curés progressistes.

Si certains chez LR veulent s’allier aux centristes, c’est leur choix. Mais ils n’ont pas de leçon à donner à ceux qui préfèrent regarder plus à droite… sauf à ne pas se comporter en gens de droite !

Jean-François Chemain

Photo : Chamussy / SIPA


1 – Le programme de Belleville est un discours prononcé en 1869 à Paris par Léon Gambetta dans le quartier de Belleville, alors qu’il était candidat aux élections législatives. Il s’y montre favorable à des mesures radicales : liberté complète de la presse, séparation de l’Église et de l’État, instauration de l’impôt sur le revenu et élection des fonctionnaires, suppression des armées permanentes.

2 – René Rémond, Les droites en France, Aubier, 1992.

3 – Emmanuel Terray, Penser à droite, Galilée, 2012.

4 – Philippe Petit, C’est quoi être de droite ?, Marianne, 5 mai 2012.

5Ibid.

6 – «La gauche ne signifie plus que la seule aptitude à devancer fièrement tous les mouvements qui travaillent la société capitaliste moderne, qu’ils soient ou non conformes à l’intérêt du peuple, ou même au simple bon sens.» In Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche, 2013.

7 – Alejo Vidal-Quadras, Les valeurs de la droite dans la société actuelle, Carrefour de l’Horloge.

8Ibid.

9 – Antoine Christophe Gerle (1736-1801), dit Dom Gerle, est un religieux français de l’ordre des Chartreux qui fut député de l’Assemblée constituante, pendant la Révolution française, et défroqué.

 

Êtes-vous un nouveau lecteur ?

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil