Le prêtre et l'enfant
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

À l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église, de nombreuses voix se sont élevées, à l’occasion de la crise des abus sexuels dans l’Église, pour désigner le cléricalisme comme sa cause, un cléricalisme qui serait induit par la figure du prêtre voulue par le concile de Trente. D’où l’idée largement répandue de mettre à bas ce modèle de prêtre pour remédier à la crise. En analysant de près le phénomène de la pédophilie, Aline Lizotte s’inscrit en faux contre cette solution.

Monseigneur Éric de Moulins-Beaufort deviendra, début juillet, le président de la Conférence épiscopale de l’Église de France. Une lourde tâche pour ce jeune archevêque de Reims, qui vient à peine d’être nommé à la tête de son diocèse. Il quitte le prestigieux diocèse de Paris où il était évêque auxiliaire, mais il garde la tâche qu’il accomplissait au sein de la CEF comme président de la commission doctrinale. Dernièrement, il était invité par le Sénat1 à donner un témoignage à la Commission d’enquête sur les agressions sexuelles sur mineur. À cette occasion, il a parlé de «l’autorité spirituelle du prêtre», comme un facteur inductif de l’agression sexuelle en tant qu’elle implique un clerc.

Il avait déjà livré cette réalité dans un article très intéressant, pertinent et opportun, publié dans la Nouvelle Revue théologique en 20182. Dans cet article, il écrivait : «Souvent, tel prêtre s’attache à un jeune dont la relation avec ses parents est difficile ; parfois les parents eux-mêmes s’enthousiasment pour le secours que le prêtre leur accorde. Souvent encore, le prêtre s’intéresse d’abord à ce jeune comme un éducateur puis, soudain, la joie qu’éprouve le jeune en sa présence, la lumière qu’il reçoit de lui, le déploiement de sa personnalité que le regard encourageant du prêtre lui permet, grisent en quelque sorte le prêtre qui perd la proportion de sa position. Il oublie n’avoir à agir qu’en tiers et se laisse tenter de façonner davantage le jeune, perdant souvent ses repères rationnels et raisonnés. La relation d’accompagnement ou de direction spirituelle se pervertit, l’autorité spirituelle du prêtre mettant le jeune au service de son désir sexuel plus ou moins identifié3».

En cela, l’archevêque de Reims rejoint les constations longuement élaborées du rapport commandé par l’épiscopat américain, le «John Jay College Research Team», rendu public en 2011, qui faisait la même analyse sur les facteurs induisant l’enfant ou le jeune à céder aux sollicitations de l’agresseur clérical4.

Ces faits sont incontestables, mais ils sont exploités de diverses façons. Des émissions comme celle d’Arte, des écrits comme ceux de Mari-Jo Thiel ou de Véronique Margron, dont nous avons déjà rendu compte, s’appuient sur ces analyses psychologiques ou sociologiques pour réclamer ce qui est appelé «la réforme de l’Eglise», entendons l’abolition du célibat, la réduction du rôle du prêtre à l’échelon du compagnon-ami et l’abaissement de sa position sociale à l’humilité du simple «pédagogue» de la société païenne grecque ou romaine. Rappelons, pour ceux qui l’auraient oublié, que le «pédagogue» était dans l’antiquité l’esclave qui conduisait le jeune patricien à son maître, et non le maître. Cette estime «exagérée», disent nos réformateurs et réformatrices, viendrait du concile de Trente et de l’exploitation indue qu’en auraient faite les grands maîtres de l’École de spiritualité française, principalement Bérulle.

Allons-y gaiement : c’est toute l’Église tridentine qu’il faudrait détruire, toute une tradition sacerdotale, l’œuvre de Bérulle, d’Olier, de Jean Eudes, pour la remplacer par un égalitarisme fonctionnel, qui cadre mal avec la dignité du sacrement de l’ordre. Inutile – ou peut-être utile ? – de dire que ce n’est en rien la pensée de Mgr de Moulins-Beaufort.

La difficulté réelle d’évaluer le cléricalisme sexuel

Qu’il s’agisse du Père Preynat ou des Pères Philippe (en France), du Père Karadima (au Chili), de l’ex-cardinal prêtre McCarrik (aux USA) pour ceux que l’on connaît, et pour les autres que l’on ne connaît pas, il faut admettre sans naïveté – mais aussi sans généralisation excessive – que ce cléricalisme sexuel a existé et qu’il existe toujours. Ce n’est pas le seul cléricalisme. S’y ajoutent ou le précèdent le cléricalisme spirituel et le cléricalisme sociologique.


Dans une communauté chrétienne, le prêtre jouira toujours d’une place de choix, en vertu même de ce pouvoir dont le Christ l’a doté.


Soyons clairs : dans une communauté chrétienne, le prêtre jouira toujours d’une place de choix, en vertu même de ce «terrible» pouvoir dont le Christ l’a doté d’être l’«instrument» de l’offrande de sa personne et de sa miséricorde. Et cet «instrument» n’est pas un «instrument» séparé, comme le marteau que l’ouvrier tient dans sa main ou le goupillon dont le célébrant se sert pour asperger les fidèles avec l’eau bénite. C’est un instrument qui «conjoint» la personne entière du prêtre à la Personne du Christ.

Le prêtre agit dans les sacrements qu’il donne en tant que sa propre personne est unie – plus profondément que le mariage unit les époux dans «une seule chair» – à la Personne salvatrice et gratifiante du Sauveur. Oublier cela, ou le savoir et le mépriser, c’est laisser tomber un pan entier de la mission de l’Église telle qu’elle a été voulue par le Christ lui-même, qui en est toujours le fondateur et le chef invisible. Penser que le seul ministère de la Parole suffit à conduire les croyants à la sainteté et à la vie éternelle, c’est ce que Luther a pensé plus ou moins clairement, mais que Calvin a inscrit dans son protestantisme. Autrement dit, c’est passer d’une Église catholique à une Communion protestante.

Avant d’abuser des enfants, pour ne parler que de ce cléricalisme, le prêtre abuse de son pouvoir. Comment cela est-il possible ? Est-il possible qu’un jeune homme entre au séminaire avec la finalité totalement consciente que le sacrement de l’ordre lui donnera le pouvoir d’avoir des enfants à sa demande et dont il pourra ainsi jouir impunément et sans craindre de répression ? Nier cette possibilité serait faire preuve de naïveté. Mais elle est rare ! Ce qui est le plus probable, c’est que l’entrée au séminaire et la demande de l’ordination s’inscrivent dans une personnalité clivée», incapable d’assumer la «vérité» de son affectivité ou ne la connaissant que confusément.

Le jeune ou le moins jeune vient chercher dans la discipline de l’institution un sauvetage qui le délivrera de son mal-être. Et, malheureusement pour lui et pour l’institution, il se trompe. Ce n’est pas l’Église qui fait du prêtre un pédophile, c’est le pédophile qui tente de s’emparer des institutions d’Église pour se sauver de lui-même et qui échoue. Son sort devient alors pire que celui qu’il avait avant de commettre cette erreur fatale. Car le séminaire n’a pas les moyens de détecter les tendances pédophiles de ses sujets.

L’une des qualités assez troublantes du rapport du John Jay College est de montrer en conclusion que les critères observables de la «vérité» d’une demande d’ordination, les motifs exposés et les finalités recherchées, sont exactement les mêmes pour les candidats ayant reçu un véritable appel divin que pour ceux qui croient l’avoir reçu. Ces derniers croient ou veulent croire qu’ils l’ont reçu, et souvent il ne s’agit que d’un appel au secours, d’une aide pour sortir d’un naufrage.

Les «test» psychologiques fournissent-ils les filtres adéquats à de telles investigations des profondeurs ? Les observations psychologiques ne manifestent pas l’authenticité d’un appel, ni suffisamment le désordre incongru des pulsions. Est-on capable aujourd’hui d’évaluer avec symétrie la force d’excitation sexuelle désordonnée (sexual arousal) face à l’enfant ? Reste plus sûrement le recours au «confesseur» et la «direction spirituelle», mais cela demande une formation très adéquate des prêtres chargés de ce ministère… Formation qui manque dans la plus grande partie des années probatoires au sacerdoce ministériel, qu’il soit celui du prêtre diocésain ou du prêtre religieux. Les désordres réels se manifesteront plus tard… et ce sera trop tard.

L’enivrement du pouvoir est-il le seul critère ?

Dans un ouvrage qu’utilise le Rapport américain, celui de David Finkelhor, Child Sexual Abuse5, cet auteur analyse les divers facteurs qui conduisent à l’agression sexuelle à l’égard d’un mineur. Il en énumère cinq, mais les deux premiers sont initiateurs et indispensables pour une compréhension du problème.


Pour qu’un enfant devienne victime d’une agression, il faut qu’il y ait entre lui et le prédateur une sorte de complémentarité émotive.


Le premier problème, en ce qui concerne l’agression de l’enfant, est ce que Finkelhor appelle «emotional congruence». Ce n’est pas n’importe quel enfant qui devient la victime d’une agression. Il faut qu’il y ait entre l’enfant et le prédateur une sorte de complémentarité émotive. Sans considérer les conditions sociales dans lesquelles se trouvent certains enfants, on peut observer que certains d’entre eux présentent une vulnérabilité qui rejoint celle du prédateur. Cela crée, entre la victime et l’agresseur, une sorte de relation d’une réponse à une demande.

En effet, l’enfant n’a pas seulement besoin de tendresse, il a souvent besoin de sécurité, de réconfort, d’assistance, de louange pour sortir de son «infériorité», pour s’élancer dans la vie. Ce besoin propre à l’enfance doit-être satisfait par son père et par sa mère, mais de façon différente par l’un et par l’autre. Et, s’il ne l’était pas, quelle sourde tristesse, quel sentiment profond de rejet, d’indifférence, de solitude ! Voilà que se dresse devant lui un homme encore jeune, qui paraît si sûr de lui, qui en donne souvent les apparences, qui s’intéresse plus aux enfants qu’aux adultes, qui reçoit des jeunes admiration et même sidération. Quelle gratification que d’attirer son attention ! Quel exhaussement de la personnalité que de devenir peu à peu, discrètement, l’objet «très chaste !» de ses caresses, les cheveux que l’on ébouriffe, les mains que l’on chatouille, les avant-bras que l’on flatte, et peu à peu les parties intimes que l’on effleure. Bien sûr, au point de départ, il y a surprise, malaise intérieur, refus intérieur…. Mais le sentiment de la puissance l’emporte, de part et d’autre, l’éblouissement de cette «personnalité» qui se penche vers cette misère, la confiance que l’on accorde et l’ignorance absolue des conséquences, érode la résistance et emporte l’abandon.

De part et d’autre, il y a mutuelle gratification. Le prédateur a choisi cet enfant qu’il connaît, dont il devine les tristesses. Elles sont souvent, trop souvent, semblables aux siennes, celles qu’il porte depuis son enfance et qu’il n’a jamais voulu voir. Il semble apporter une réponse qui n’est qu’un leurre, un immense mensonge, presque un sacrilège.

Cependant, la recherche des complémentarités émotives ne suffit pas. Il est normal de s’attendrir devant un enfant, de le cajoler, de l’embrasser, de le serrer dans ses bras. Quel homme résiste absolument à la demande souvent «sauvage» de l’enfant ? ; quelle femme n’est pas attentive, plus ou moins, non seulement à ses propres enfants, mais à beaucoup d’enfants ? L’adulte normal s’émerveille de l’innocence, de la candeur, de la fraîcheur de l’enfant. Saint Jean-Paul II en a donné si souvent l’exemple, comme d’ailleurs le Christ lui-même. Et l’adulte doit apporter à l’enfant la sécurité, l’assistance, la confiance, l’élévation qu’il demande. N’allons pas devenir «puristes» au point de demander au prêtre de s’adresser à un enfant et même à un jeune homme revêtu d’un scaphandre, de telle sorte qu’il ne le touche jamais, qu’il ne lui manifeste aucune tendresse et qu’il l’abandonne à sa solitude.

Le prêtre et les cendres
Photo Corinne Simon / CIRIC

 

Seulement, et ici repose toute la différence, l’homme, prédateur conscient ou encore inconscient, ne s’adresse pas à l’enfant pour lui apporter ce qu’il demande. Il reçoit ce qu’apporte l’enfant comme un objet de sa quête de satisfactions sexuelles. C’est ici le deuxième critère que donne Finkelhord : l’enfant, avec ses demandes, éveille dans cet adulte une véritable, souvent profonde et urgente, excitation sexuelle. L’adulte éprouve face à un enfant ce qu’un homme normal peut éprouver lorsqu’une femme séduisante et charnelle passe dans son collimateur. Il a le choix de gérer cette émotion ou de s’y abandonner ; s’il s’y abandonne, commence la chasse masculine à la belle au bois dormant… si ce genre de femme existe encore.


Le pédophile se glorifie de sa puissance vis-à-vis de l’enfant ou de l’adolescent en ignorant ou en voulant ignorer le mal qu’il cause.


Mais comment cela est-il possible vis-à-vis d’un enfant qui, en lui-même, n’est pas sexuellement attirant ? Le fait existe ; il demeure encore inexplicable psychologiquement. Qu’il existe, on le prouve par la négative : pour un vrai pédophile, l’apparition des caractères secondaires de la puberté, signe de l’entrée dans la vie sexuelle, est occasion de rupture. Le pédophile est attiré par l’enfant en tant qu’enfant, non par le sexe de l’enfant. Ce que l’on peut soupçonner, c’est que la relation à l’enfant peut éveiller ou satisfaire un désir de puissance, un sorte de narcissisme primaire souvent ignoré, qui ne demande aucun effort de «don» de soi : il ne s’agit pas de satisfaire sexuellement un enfant, mais de l’utiliser par de petites gratifications – grooming – pour sortir de ce que d’autres spécialistes en psychologie forensique6 appellent une «incompétence sociale», c’est-à-dire d’un blocage qui met l’adulte dans une telle dévaluation de lui-même sexuellement qu’il renonce à toute relation avec un autre adulte, de même sexe ou de sexe opposé. Le pédophile, ou même l’éphébophile, se glorifie de sa puissance vis-à-vis de l’enfant ou de l’adolescent en ignorant ou en voulant ignorer le mal qu’il cause.

C’est pourquoi on peut bien dire que l’abus de pouvoir est la cause de la pédophilie. Mais ce n’est vraiment qu’une cause secondaire. Ajoutons, pour y voir un peu plus clair, que le désir de domination sexuelle est la cause profonde de l’homosexualité. Cela permet de différencier absolument les deux formes de désordre sexuel. La pédophilie n’est pas l’homosexualité et l’une ne conduit pas à l’autre.

Conclusion

Le cléricalisme sexuel existe bien. Il n’est pas la cause de la pédophilie, ni celle de l’homosexualité. En demandant à ses prêtres de renoncer au mariage, l’Église latine ne pousse pas ses prêtres vers la pédophilie, ni vers l’homosexualité. Cependant, elle s’oblige elle-même à les former à la chasteté de leur état. Dans un autre temps, dans d’autres mœurs, on pensait que les candidats au sacerdoce avaient des mœurs personnelles suffisamment éduquées pour s’abstenir, peut-être pas facilement, mais «avec la grâce de Dieu», de relations sexuelles. Les phénomènes de masturbation étaient considérés comme possiblement répressibles et constituaient le passage obligé de l’adolescence à la maturité humaine. La discipline aidant, les règlements des séminaires, les indications rigoristes de prévention pour les sorties hors maison de formation, suffisaient à prévenir les jouvenceaux de «fautes graves», croyait-on.

Aujourd’hui, on a presque abandonné les exigences de cette vertu personnelle. Mais tout simplement on a laissé tomber le seul moyen que la formation humaine et spirituelle exigeait pour aider le jeune candidat au sacerdoce à discerner la vérité de son appel au service ministériel de l’Église. On pourra faire tous les tests psychologiques que l’on veut, si les candidats au ministère pastoral ne savent pas, n’ont pas le désir profond d’une chasteté, joyeuse, libre, équilibrée, ouverte au don de soi ; s’ils ne sont pas conscients de leurs faiblesses, s’ils n’en souffrent pas et refusent le combat surnaturel toujours victorieux ; s’ils ne comprennent pas les pièges que recèlent une masturbation irrépressible, la fréquentation assidue de la pornographie, de la pédopornographie, les imaginations incontrôlables des actes de pédophilie, d’éphébophilie, d’homosexualité, on se leurre sur une lutte efficace contre la pédophilie. Pastores dabo vobis !

Aline Lizotte

Photo : Corinne Simon / CIRIC


1 – Témoignage disponible sur cette vidéo.

2 – Éric de Moulins-Beaufort, Que nous est-il arrivé ? De la sidération à l’action devant les abus sexuels dans l’Église, Nouvelle Revue théologique, 140, 2018, pp. 34-54.

3Ibid, p. 39.

4 – John Jay College Research Team, The Causes and Context of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests in the United States, 1950-2010 : “Priests have traditionally been held in high regard in the community, serving as leaders and trusted to run agencies such as schools, hospitals, and orphanages. By the nature of their jobs, they are able to develop relationships of dependence, confidence, and trust. Trust is a foundation of Catholicism, and priests are entrusted to not only lead Catholics in their spiritual quests but also to take an active role in the evelopment of children. In sexual abuse cases, the abuse is generally preceded by establishing a relationship of trust.” (p. 93). (Les prêtres sont traditionnellement tenus en haute estime par la communauté dans laquelle ils sont en position d’autorité et de confiance pour gouverner les écoles, les hôpitaux, et les orphelinats. En raison de leur tâche, ils sont amenés à développer des relations de dépendance, d’assurance et de confiance. La confiance est au fondement du catholicisme et, aux prêtres, on confie non seulement la tâche d’être le guide des catholiques dans leur quête spirituelle, mais encore d’avoir un rôle actif dans l’éducation des enfants. Dans les cas des agressions sexuelles, la relation est généralement précédée par l’établissement d’une relation de confiance.)

5 – David Finkelhor, Child Sexual Abuse, The Free Press, 1984.

6 – Voir Michael Seto, On Pedophilia and Sexual Offending Against Children. Theory, Assesment and intervention, 2018, APA Books.

 

Êtes-vous un nouveau lecteur ?

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil