Jean Vanier avec une personne handicapée
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«Vivre ensemble avec nos différences» : non pas le slogan d’un idéologue rêveur, mais le titre d’un livre dont l’auteur ne se payait pas de mots, et qui, inspiré par l’Évangile, mit en pratique sa conviction que «toute personne est une histoire sacrée». Cet article veut lui rendre hommage.

C’était un mâle blanc. Un homme issu d’un milieu privilégié et profondément chrétien, parfaitement éduqué, hautement diplômé, hétéronormé. Le pur produit de ce système patriarcal aujourd’hui honni, un homme tout entier programmé pour reproduire un ordre traditionnel dominateur et discriminateur, opprimant les minorités en raison de leurs différences. Bref, ce type d’homme aujourd’hui voué, en raison même de son existence, à disparaître, à être froidement éliminé par ces victimes autoproclamées qui décident du sens de l’histoire et dont l’heure de la revanche a sonné. Ces promoteurs d’un monde nouveau, habités par une idéologie subversive et destructrice, pour qui certaines caractéristiques propres à un groupe humain sont a priori la cause de l’oppression qu’ils exercent nécessairement sur ceux qui ne les ont pas reçues en partage. Un monde nouveau, dont la nouveauté, pétrie de rancœur et d’envie, est aussi vieille que l’humanité elle-même.

Dominateur, il le fut… à sa façon. Comment faire autrement, d’ailleurs, du haut de ses presque deux mètres, que de dominer ses semblables ?… Mais d’une humble domination toute bienveillante, qui le faisait plonger son regard au plus profond de l’autre, pour y rejoindre la personne unique et irremplaçable dans sa beauté essentielle et accueillir son cri pour être aimée. Il a dû pour cela commencer par dominer sa peur d’un monde inconnu, étrange, dérangeant, celui des personnes porteuses d’un handicap mental, dont l’histoire est faite d’humiliations et de solitude, et qui sont rejetées aux marges de l’humanité. Dominer en particulier leurs pulsions d’agressivité autodestructrice jaillies de leur angoisse d’abandon. Dominer aussi les obstacles innombrables qui se présentèrent tout au long de cette aventure inouïe, folie pour les hommes, dans laquelle l’avait lancé une petite voix intérieure qui lui donnait la certitude qu’il devait le faire et que c’était sagesse aux yeux de Dieu : lancer sur les flots du monde une petite arche où il ferait tout simplement bon vivre pour toutes ces personnes en souffrance, qui pourraient y trouver leur « chez soi ». Dominer enfin de sa présence forte et pacifiante le chaos qui menaçait sans cesse d’emporter la fragile communauté de vie qu’il avait ainsi créée – puis très vite démultipliée – afin de guider d’une main assurée ce petit esquif à l’équipage improbable.

Discriminateur, il le fut… à sa façon. Écartant avec détermination toute autre voie que celle de l’amour inconditionnel du plus petit et celle d’un vivre ensemble pauvre et joyeux, dans un accueil respectueux des différences. Discernant sans cesse en chaque personne rencontrée, sous la paille d’apparences parfois rebutantes – corps déformés, psychismes perturbés, cœurs meurtris – le bon grain porteur de fécondité, capable de produire des relations pleinement humaines, vraies et apaisées.

Disparaître, il l’a fait de lui-même. Donnant la première place aux plus exclus, aux plus rejetés, dans ces maisonnées qu’il semait partout dans le monde, au sein desquelles se tisse au fil des jours l’étoffe d’une vie familiale, lieux de pardon et de fête où chacun est accepté pour lui-même.

Cet homme dont la vie fut une longue traversée des espaces insondables de notre humanité blessée, ce maître de vie qui porta à son sommet un certain art de la domination et de la discrimination, ne disparaîtra jamais du cœur des plus petits parmi nous tous, de tous ceux à qui il a rendu leur dignité. Sans rien renier de ce qu’il avait reçu en héritage, il leur a redonné l’espérance, bâtissant avec eux ce monde nouveau où tous ensemble ne font qu’un. Un monde dont la nouveauté, aussi ancienne et actuelle que la Rédemption, est faite d’amour et de respect. Cet homme qui nous a quittés le 7 mai dernier s’appelait Jean Vanier.

Élisabeth Voinier

Photo : M. Migliorato / CPP / CIRIC

 

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