Des élections sans convictions
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Quels enseignements tirer du scrutin des élections européennes ? Si l’analyse des résultats laisse apparaître des notes propres à chaque pays, certains éléments communs se dessinent : l’échec des partis aux convictions peu affirmées et l’importance du vote écologiste, qui manifeste la prise de conscience de l’urgence environnementale, mais ne laisse pas sans interrogations sur les questions sociétales.

L’analyse des résultats des dernières élections européennes est intéressante à deux niveaux, le niveau national et le niveau communautaire, qui bien sûr se recoupent, mais sans se recouvrir complètement.

Au plan national : progression des «populistes», percée des écologistes

Au plan national, après avoir, la semaine dernière, appelé les lecteurs de la SRP à un vote de raison, on ne peut que se réjouir de la forte augmentation du taux de participation qui a retrouvé, avec 51 %, un niveau qu’elle n’avait plus atteint depuis 1994. Les Français, malgré la morosité ambiante, malgré la présence de 34 listes entre lesquelles il n’était pas aisé de choisir (jusque dans l’isoloir !), malgré aussi un beau week-end de printemps qui invitait à la pêche à la ligne, ont fait preuve de leur sens de la responsabilité.

Il faut dire que tant le Président de la République et son parti que l’opposition populiste avaient, après la crise des Gilets jaunes, fait de cette élection un test de popularité interne. De ce point de vue, les deux camps peuvent être contents : le RN, cristallisation de tous les mécontentements populaires, arrive en tête, tandis que LREM est parvenue à «sauver les meubles».

La progression des «populistes» est, certes, relative. «Pas de raz-de-marée, mais une position solidement confortée», résume le Huffington Post. Le RN arrive en tête, mais fait un moins bon score qu’en 2014 (23,3 % au lieu de 24,9 %). Les centristes réalisent eux aussi un score honorable, mais restent quand même derrière le RN, ne permettant pas au Président Macron de gagner son pari de le battre. La grande surprise, que l’on n’oserait plus qualifier de «divine», est toutefois le relatif succès des écologistes, qui parviennent dans notre pays en troisième position (13,5 %), signe d’une véritable prise de conscience environnementale. Il était temps !

Échec des listes LR et PS en raison d’un positionnement trop éclectique

Mais, content, tout le monde n’a pas de raison de l’être. Pauvre François-Xavier Bellamy ! Notre jeune prodige à qui jusqu’à présent tout avait réussi, après une campagne sans faute saluée par ceux-là mêmes qui doutaient de lui, s’est effondré sur la ligne d’arrivée. Je le lui avais bien dit, avant les dernières législatives, d’arrêter la politique pendant qu’il en était encore temps… «Sois le grand philosophe, le maître à penser, le Jean-Paul Sartre catholique ! Qu’est-ce que ça peut bien t’apporter d’être un député parmi 577 ?», lui avais-je soutenu en substance. En vain… La politique est un métier dur et impitoyable. Mais on y apprend par l’échec. Alors, puisque notre philosophe est maintenant député européen – et peu importe le score de la liste qu’il menait – eh bien !, qu’il soit un bon député européen, qu’il marque cette institution de sa belle personnalité, de ses excellentes idées, de son travail aussi ! Sa présence, par-delà l’humiliation de l’échec, est une chance exceptionnelle pour faire avancer ses convictions, nos convictions.

Pourquoi un tel échec de la liste LR ? Certains en accusent Laurent Wauquiez et sa ligne droitière… Mon point de vue d’électeur n’ayant que rarement pu se résoudre à voter pour ce parti «attrape-tout» est que, face à des enjeux essentiels dans la détermination du vote, le spectre des opinions de ses responsables est beaucoup trop large. On ne peut demander aux gens de signer sans cesse des chèques en blanc à des ambitieux dépourvus de convictions, ou qui ne partagent pas les leurs sur des points essentiels. Sur certains, tels l’identité nationale, nos racines chrétiennes, l’immigration, les Républicains sont divisés, et les électeurs en ont assez d’entendre des discours qui ne sont jamais suivis d’effets.

Des dirigeants LR ont ainsi cru, aux dernières élections présidentielles, pouvoir proposer de remplacer au dernier moment François Fillon par Alain Juppé… Mais on a pu – c’est mon cas – voter avec enthousiasme pour le premier à la primaire de la Droite, puis au premier tour, sans avoir la moindre envie de voir élire le second ! Comme le disait hier Thierry Mariani, qui a quitté LR pour le RN, «rester ensemble» n’est pas un but en soi, et il faut être clair.

Peut-être le PS, par sa «défaite historique», selon Le Monde, paye-t-il lui aussi, comme LR, le prix d’un positionnement trop éclectique, à l’image de sa tête de liste Raphaël Glucksman, dont le parcours personnel apparaît bien chaotique (du néo-conservatisme admiratif de Georges Bush au socialisme…). Ses 5 ou 6 députés iront de toute façon rejoindre la masse des élus socialistes au Parlement européen.

Je ne m’étendrai pas sur la jubilation, bien peu chrétienne, que j’éprouve devant l’échec des pharisiens donneurs de leçon de la Gauche, les Mélenchon, Brossat et autres Hamon… Mes convictions catholiques me rendent insupportables tous ceux qui nous promettent le paradis sur Terre, dès lors bien sûr qu’on aura démasqué et mis hors d’état de nuire tous les «méchants» qui l’infestent encore. On a vu ce que ça a donné, ici et là. Leur échec indique que les Français ne croient plus à leurs lendemains qui chantent…

Le bilan de l’élection à l’échelle de la France est donc peut-être un souci de clarté des électeurs sur les grands enjeux, l’immigration et l’identité nationale pour les uns, la défense de l’environnement pour d’autres, le libéralisme économique et social pour les troisièmes. Clarté que les deux grands partis traditionnels, machines électorales pour carpes et lapins, ne garantissaient pas. Une anecdote : je réécoute souvent dans ma voiture une conférence de François-Xavier Bellamy, tenue devant l’université d’été de Renaissance catholique, dans laquelle il explique que Platon invitait les philosophes (les «élites» dont parlait Luc Ferry !), seuls capables de gouverner intelligemment, à parvenir au pouvoir en mentant au peuple ! Ces «élites», on ne leur fait plus confiance, d’où la soif de démocratie directe.

Au plan européen : progression des eurosceptiques, victoire des verts

À l’échelon européen ensuite, si les eurosceptiques font d’excellents résultats en Italie, Grande-Bretagne, et surtout Hongrie, leur représentation (172 sièges) progresse peu (154 auparavant) et surtout, ils sont divisés en trois groupes parlementaires inconciliables (ENL d’extrême-droite, CRE eurosceptique et ELDD souverainiste). Et puis, c’est comme ça, ils sont moins réputés pour être de gros travailleurs (Le Monde qui, il est vrai, ne l’aime guère, évoque le «le bilan indigent du RN au Parlement européen») que pour traîner des casseroles, d’emplois fictifs notamment. Quand les élus patriotes, en se montrant plus professionnels, cesseront-ils de décevoir les attentes de leurs électeurs ? C’est la condition pour qu’ils puissent peser enfin.

Les centristes progressent pour leur part fortement, de 68 à 109 députés, grâce notamment à l’arrivée des élus de LREM. Ils pèseront désormais dans les équilibres européens.

Tout comme les «verts», qui apparaissent comme l’un des grands vainqueurs de cette élection (69 sièges contre 52 auparavant). Car l’urgence environnementale est évidente : des revues de presse que je fais faire par des étudiants en école de communication m’ont récemment appris que les insectes (toutes espèces confondues) disparaissent à la vitesse de 2,5 % par an, et qu’il y aura en 2050, en volume, plus de plastique dans les océans que de vie animale ! Il faudra donc compter sur les écologistes. Gageons que les lobbyistes de l’industrie trouveront parmi eux une oreille moins attentive1.

On ne peut toutefois que s’inquiéter de ce que ce courant politique mêle en permanence les innovations sociétales les plus douteuses à la légitime défense de l’environnement, comme si on ne pouvait bien défendre la planète qu’en y détruisant l’Homme. Il est vrai que les valeurs chrétiennes ont été, dès les années 1960, accusées par certains d’être la principale cause de la dégradation de l’environnement2, ce dont l’encyclique Laudato si (2015) tente de faire raison. Toujours est-il que les écologistes se retrouvent désormais au cœur du jeu européen, où ils «sont courtisés comme jamais».

La coalition des socialistes et des conservateurs a perdu la majorité absolue qu’elle détenait traditionnellement, et les deux grands groupes devront s’habituer à faire ménage à quatre. Faut-il se réjouir de cette concurrence, susceptible de dynamiser l’assemblée, ou au contraire en craindre la paralysie, façon IIIe République ? L’avenir le dira. Les tractations pour la désignation du futur Président de la Commission s’annoncent en tout cas plus difficiles que d’habitude, le conservateur allemand Manfred Weber, soutenu par Angela Merkel, étant fortement concurrencé. Emmanuel Macron, en particulier, «qui ne veut pas entendre parler de lui», soutient contre lui la candidature de Michel Barnier.

Ce parlement aura bien du pain sur la planche, et l’on ne peut que souhaiter que sa large recomposition lui donnera un nouveau souffle.

Jean-François Chemain

Photo : Konrad K. / SIPA


1 – Un article du Monde des 26/27 mai (« L’Europe des abeilles ») démontre la passivité coupable du Parlement européen, depuis des années, sur cette question cruciale.

2 – En 1967, dans la revue Science, l’historien Lynn Townsend White donnait un aperçu des «racines historiques de notre crise écologique». À l’origine de cette crise, White situait la religion chrétienne, qui aurait accompagné et béni l’avancée de la civilisation occidentale en général, et son exploitation de la nature en particulier.

 

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