Carte pour les élections européennes
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Si, comme le déclarait récemment François-Xavier Bellamy, «une part du destin de la France se joue le 26 mai», lors des prochaines élections européennes, les électeurs français, coutumiers d’une forte abstention lors de ce scrutin, en ont-ils conscience ? Jean-François Chemain tente de les convaincre que, surmontant leurs nombreuses raisons de désintérêt et de déception, ils doivent prendre le chemin de l’isoloir…

Les élections européennes n’attirent jamais les foules, et même de moins en moins : on est passé de 60 % de participation en France en 1979, à 40 % lors des deux derniers scrutins (2014, 2009). Décrue lente et, semble-t-il, inexorable ! L’actuelle campagne ne fait pas exception. France 24 résumait ainsi la situation : «La campagne pour les élections européennes, morne plaine… Elle ne semble pas passionner les Français. Elle a démarré tard, et aucun sujet n’émerge».

Le fait qu’elle s’inscrive au cœur de la crise des Gilets jaunes, résultat de l’immense malaise social de la «France périphérique» qui ne se retrouve pas dans la «Start-up nation» d’Emmanuel Macron n’arrange rien, les enjeux nationaux venant télescoper les enjeux européens. Et ce n’est pas dans un contexte d’exigence accrue de démocratie directe que cette élection va passionner les foules : le Parlement européen apparaît comme un rouage d’une technocratie lointaine que beaucoup accusent de tous les maux de notre époque.

Qu’est-ce que cette élection va bien pouvoir changer à notre quotidien de plus en plus difficile, est-on en droit de se demander, sinon peut-être de cautionner le monstre froid qui nous étouffe ? À voir ! Moi-même tenté, pour la première fois depuis quarante ans que je vote, par l’abstention, j’essaye de me persuader de ne pas céder, luttant contre la vieille tentation de Léon Bloy, qui n’avait plus d’espoir que dans «les cosaques et le Saint-Esprit».

Pourquoi voter ?


Le Parlement européen dispose de compétences beaucoup plus importantes qu’on ne le croit.


Pourquoi voter, en effet ? D’abord parce que le Parlement européen dispose de compétences beaucoup plus importantes qu’on ne le croit. Elles ont bien évolué depuis mon DEA de Droit européen, dans les années 1980 ! Ce Parlement ne fait pas exception à la règle de la sociologie politique selon laquelle toute institution renforce avec le temps ses pouvoirs, donc ses raisons d’exister et de grossir. Le traité de Lisbonne (2007) a, à cet égard, constitué un «grand bond en avant», celui-là même qui entérinait, en les maquillant à peine, les réformes que les Français avaient rejetées par le référendum de 2005.

On comprend que les Français en soient maussades. Mais bon, le résultat est là, le Parlement dispose désormais d’un pouvoir de «codécision», avec la Commission et le Conseil européen (c’est de fait très complexe, puisqu’il codécide dans 85 domaines, a un simple droit de veto dans 16 autres, et est seulement consulté dans encore environ 50). Il approuve le budget communautaire, investit la Commission après avoir approuvé la nomination de son Président. Il peut aussi la censurer – auquel cas elle doit démissionner – ou bien encore en destituer un membre.

Le Parlement européen dispose d’un pouvoir de contrôle, par des questions écrites ou orales au Conseil et à la Commission, des pétitions recueillies de citoyens européens, des commissions d’enquête. Il a enfin un droit de recours devant la Cour de justice de l’Union européenne. C’est donc un fait que les pouvoirs de ce Parlement, méconnu parce qu’éloigné et complexe, sont de plus en plus importants, et dans des domaines qui nous touchent de près, tant le droit national est désormais tributaire du droit communautaire. D’où l’enjeu d’y envoyer les députés qu’on voudrait y voir.

Pour qui voter ?

Pour qui voter, ensuite ? Le nombre de listes fait peur, et l’ «honnête homme», a fortiori le catholique ne sait pas vers qui se tourner. Est-ce une raison pour ne pas voter ? Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle le devoir de voter (art. 2240). Je me souviens de ma mère ânonnant des formules apprises par cœur dans son enfance, où il était question d’empêcher, par le vote, les «mauvais candidats» de l’emporter.

Le vote des pratiquants réguliers se porte le plus souvent vers une droite affirmée, mais non extrême : aux présidentielles de 2017, ils ont eu un faible – que j’avoue avoir partagé – pour François Fillon1. La tête de liste LR, le philosophe catholique François-Xavier Bellamy, paraît avoir été choisie rien que pour eux… Pour ma part je n’ai pas encore fait mon choix… Mais, indépendamment de savoir «pour qui» je vais voter, le fait que mon vote va contribuer à rabattre le caquet de tel ou tel peut déjà constituer une satisfaction.

Certains de mes proches se désolent, et entendent même ne pas aller voter à cause du fait qu’aucune liste estampillée «chrétienne» ne soit présente. On attendait Jean-Frédéric Poisson… Mon ami Jean-François Debiol a vu sa liste des têtes de réseaux chrétiens «retoquée» parce que déposée une heure trop tard (curieusement, on a autorisé une liste musulmane encore plus retardataire : la politique a ses raisons que la raison ne connaît pas…). Mais n’est-ce pas, après tout, une bonne chose ?


Les chrétiens sont nombreux sur toutes les listes, quel que soit leur bord, et des idées chrétiennes imprègnent tous les programmes.


Les chrétiens sont en effet nombreux sur toutes les listes, quel que soit leur bord, et des idées chrétiennes – même si souvent «devenues folles» (Chesterton) – imprègnent tous les programmes, entre le souci du plus pauvre, l’accueil des migrants, le respect de ce cadeau de Dieu qu’est la Terre, la défense de l’identité chrétienne de la France… L’anthropologie de notre pays est suffisamment imprégnée de christianisme pour qu’il ne soit pas forcément opportun de cantonner le témoignage de notre foi à une liste condamnée à faire un «bide» !

«Les chrétiens ne pèsent que 0,2 %» se seraient moqués les mêmes qui ont pleuré devant l’incendie de Notre-Dame… Et si la liste communautaire musulmane avait eu plus de voix que la liste «confessante» chrétienne, quel symbole en aurait-on fait ! Allez, déçus de cette liste, conciliez foi et raison, et allez voter dimanche !

Ne pas céder à la déception…

Plus profondément que les déçus du scrutin, il y a les déçus de l’Europe. Ou plutôt de l’Union européenne. Celle-ci a sans doute failli à la mission qu’elle s’était en apparence donnée initialement. J’écris «en apparence», car le récent livre de Philippe de Villiers2 vient jeter un doute sur les véritables intentions de ses «pères», plus inféodés aux intérêts américains qu’on ne le soupçonnait. Elle a connu une dérive bureaucratique, atlantiste, libérale, libertaire… Prisonnière des lobbies. Hostile aux traditions nationales. Ennemie de l’Église (chacun se souvient de l’affaire Buttiglione3)… On peut décider d’en sortir. Ou de limiter ses pouvoirs. On peut aussi tenter de la réformer en profondeur. Il existe des candidats pour chacune de ces convictions. Encore faut-il se donner les moyens de les exprimer.

Et puis ne jetons pas le bébé de l’Europe avec l’eau du bain de l’UE ! Cela fait si longtemps que notre vieux continent caresse le rêve de l’unité retrouvée ! Unité politique, d’abord. Depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne en 843, les tentatives de le recréer ont été nombreuses, du Saint-Empire au sinistre IIIe Reich, en passant par Napoléon. Unité culturelle ensuite, nostalgie de cette chrétienté médiévale où un chrétien était partout chez lui en Europe, dès lors qu’il entendait un peu le latin, la langue de l’Église. Le commissaire français Moscovici peut bien déclarer ne pas croire aux racines chrétiennes de l’Europe, force est pourtant de reconnaître que le terme apparaît pour la première fois dans deux lettres de saint Colomban (590 et 614) au pape, pour désigner les terres soumises à son autorité spirituelle. «Europe» était alors exactement synonyme de «chrétienté». Les nations sont arrivées tardivement dans notre histoire. Privilégiant ce qui séparait les peuples européens au détriment de ce qui les rapprochait, elles ont entraîné une série de guerres au terme desquelles l’Europe s’est suicidée démographiquement, politiquement, moralement, spirituellement. C’est grâce aux nations que «nous savons aujourd’hui que nous autres civilisations sommes mortelles» (Valéry). La nôtre crève sous nos yeux, depuis cent ans, et ce n’est pas la faute de l’Europe.


On peut porter au crédit des institutions européennes qu’elles nous ont apporté 75 ans de paix et une prospérité sans précédent.


Car on peut au moins porter au crédit des institutions européennes qu’elles nous ont apporté 75 ans de paix et une prospérité sans précédent. On peut s’en désoler, en pensant que tout cela nous a amollis et rendus inermes. Mais qui de nous aurait aujourd’hui envie de partir en guerre contre l’Espagne, l’Angleterre ou l’Allemagne, nos anciens ennemis héréditaires ? Une guerre qui tuerait encore des millions d’européens, raserait encore des centaines de villes européennes ? Ça semblerait fou, n’est-ce pas ? Eh bien, merci l’Europe !

On peut admettre que l’UE est à l’Europe ce que la République est la France : une superstructure idéologique qui, peu soucieuse du Bien commun, se cache souvent derrière de grands principes pour défendre des intérêts particuliers. Je rêve pour ma part d’une autre Europe fière de son Histoire, fidèle à ses racines chrétiennes, consciente de son identité et même, je n’hésite pas à le dire, de sa supériorité dans de nombreux domaines, gardienne de ses frontières politiques et économiques, respectueuse des traditions de chacun des peuples qui la composent, libérée de la tutelle atlantiste et de ses modèles libéraux-libertaires, ouverte enfin à cette partie orientale d’elle-même qu’elle n’a aucune raison de diaboliser.

J’ai conscience que l’UE est bien éloignée de tout cela, mais aussi que nombreux sont ceux qui, sur tout le continent, font le même rêve que moi. Et il est clair à mes yeux que ce n’est pas en m’abstenant que je donne la moindre chance à ce rêve de se réaliser. Je n’ai pas encore choisi pour qui je vais voter, mais je suis bien décidé à aller voter dimanche prochain.

Jean-François Chemain

Photo : Allili Mourad / SIPA


1 – Voir La Vie du 29 mars 2017.

2 – Philippe de Villiers, J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, Fayard, 2019.

3 – Commissaire européen invalidé en 2004 pour avoir publiquement affirmé sa foi catholique.

 

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