La zoophilie et le Droit
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De temps à autre, la zoophilie défraie la chronique, provoquant dégoût et indignation. Des émotions légitimes, mais qu’il convient de dépasser pour en saisir les justes raisons et la vraie qualification morale. Faute de quoi bien des questions morales risquent de nous laisser dans la confusion.

En Pennsylvanie, trois hommes ont été condamnés le 22 avril à des peines de prison allant de 20 à 41 ans pour zoophilie. Selon les médias locaux, relayés par Le Midi libre, Matthew Brubaker (31 ans), Terry Wallace (41 ans) et Marc Measnikoff (34 ans) auraient violé au moins neuf juments, une vache, une chèvre et des chiens pendant cinq ans dans leur ferme familiale de Munson. Le procureur du comté de Clearfield, William Shaw, a déclaré que les vidéos réalisées par ces hommes lui «avaient brûlé les yeux» et «vivront avec moi le reste de ma vie». Le juge Cherry a décrit l’affaire comme étant «l’une des plus dégoûtantes et les plus abjectes que j’ai jamais vues». Les trois suspects ont «plaidé coupable de délit de corruption de mineurs» (sic), 730 chefs de délit de «rapports sexuels avec des animaux» et 730 de «cruauté envers les animaux».

La «nouvelle» est terrifiante ! Dégoûtante et abjecte ! Mais pourquoi l’est-elle ? Et pourquoi ces hommes qui ont plaidé coupables de «délit de corruption de mineurs» ont-ils été condamnés à des peines aussi lourdes ?

Le dégoût provoqué par un acte est-il la mesure de la justice ?

Regardons froidement les «faits». On tue chaque année en France plus de 200 000 enfants dans le sein maternel d’une façon tout à fait légale, et cela ne cause aucun dégoût ni aucune abjection. Le droit l’admet ! La pédophilie – et plus encore l’éphébophilie – abuse des milliers d’enfants. Si l’on est rendu extrêmement sévère pour la pédophilie, on l’est beaucoup moins pour l’éphébophilie ! Mais l’on n’est pas tellement écœuré, et même pas du tout, si l’adolescent a un peu plus que dix-huit ans.


Si un acte ne provoque aucun réflexe de honte et d’abjection, peut-il devenir légal ?


Le droit, que l’on évoque souvent à tort et à travers, repose-t-il sur le sentiment d’écœurement qu’un délit provoque ? Si un acte ne provoque aucun réflexe de honte et d’abjection, peut-il devenir légal ? On ne voit pas pourquoi il est juste de se débarrasser, par quelque moyen que ce soit, d’un enfant qui n’est pas encore né et illégal de coucher avec une vache ! On en voit de toutes les sortes dans les services de néo-natalité. Aux États-Unis, une pratique de certains obstétriciens consistait à laisser l’enfant sortir la tête du vagin et à lui tordre le cou. Tant que les épaules n’avaient pas franchi l’ouverture du vagin, il n’était pas né. On pouvait donc le déclarer «mort-né». Légal ! Abject et écœurant ? Heureusement, les protestations vigoureuses des mouvements pro-vie ont obtenu la cessation de cette abomination.

Trois notions clés : droit, justice et sujet de droit

Quelles sont donc les notions fondamentales de moralité qui sous-tendent nos émotions ? S’appuient-elles uniquement sur des sentiments psychologiques collectifs ? Si oui, nos sociétés ne sont plus des États de droit, mais uniquement un ramassis d’individus qui vibrent et réagissent comme des spectateurs d’un cirque ou d’un match de foot. Si nous prétendons encore vivre dans une société de droit, il faudrait clarifier nos concepts.

Trois notions sont, dans leur objectivité, nécessairement liées : la notion de droit, la notion de justice et la notion de sujet de droit. Analysons-les objectivement.

Il n’y a pas de justice s’il n’y a pas de droit. Car la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Mais ce qui est dû à autrui est défini par le droit. Si l’on s’interdit d’aller cueillir des pommes dans le jardin du voisin, c’est que nous n’avons pas le droit de propriété de ce jardin. Et si tuer quelqu’un est un homicide, c’est que chaque personne humaine a un droit imprescriptible et inaliénable à la vie. De sorte que, si l’on viole un droit objectif, qu’il soit défini par la loi ou que, de sa propre nature, il soit un droit, on est dans une situation d’injustice plus ou moins grave et l’on commet une infraction qui exige une réparation. Une réparation, c’est-à-dire une peine qu’impose la loi.

Il n’y a pas non plus le dû de la justice s’il n’y a pas de sujet de droit. Bien que juridiquement le droit de propriété existe, je ne peux exiger envers moi-même le respect de ce droit si je ne suis pas propriétaire. De même, le droit à la vérité existe : la violation de ce droit est grave, car elle induit une volonté de tromper pour conduire la personne à mal agir. Cependant, quelqu’un qui abuserait de son autorité pour exiger qu’on lui révèle les faits, les agissements et l’identité d’une personne en vue de poser vis-à-vis d’elle des actes criminels n’a aucun droit à cette vérité. La lui refuser est obligatoire en toute justice. L’autorité, dans ce cas, est inique et n’est pas sujet du droit à la vérité.

Résumons en une phrase : l’obligation de la justice envers autrui exige corrélativement non seulement un droit, mais un sujet de droit.

L’animal peut-il être sujet de droit ?

Nous n’avons pas terminé notre raisonnement. Il faut poser une autre question. L’animal, quel qu’il soit, peut-il être sujet de droit ?


Si on affirme que l’animal peut être sujet de droit, on doit cesser de penser que l’animal doit être au service de l’homme.


Dans certains groupes, on parle beaucoup, innocemment ou révolutionnairement, du «droit de l’animal». Mais on ne s’interroge pas sur la capacité de l’animal à être sujet de droit. Si, par sympathie ou par idéologie, on affirme que l’animal peut être sujet de droit, cela signifie qu’on doit le traiter comme une personne humaine, comme un être dont on doit poursuivre le bien qui lui est propre et cesser de penser que l’animal doit être au service de l’homme.

Par exemple, on ne pourrait plus monter à cheval, tout comme on n’a pas le «droit» de grimper sur le dos d’une personne pour être conduite où l’on veut aller ; on n’aurait plus le droit de prendre le lait d’une vache, ni les œufs d’une poule. Et si vous avez des rats qui envahissent votre maison, vous pouvez les nourrir, comme vous pouvez nourrir un mendiant qui a faim, mais vous n’avez pas le «droit» de les tuer, pas plus que n’avez le «droit» de tuer quelqu’un qui vous embête.

D’un autre côté, on n’a pas le droit de se servir de l’utérus d’une autre femme pour servir de couveuse à un bébé que l’on ne peut concevoir, mais que l’on confie à une mère porteuse. On transforme cette femme en pur instrument de reproduction.

Être sujet de droit exige d’être capable de tenir une relation de droit envers autrui. Si j’exige que l’on respecte mes droits, c’est aussi que je m’engage à respecter les droits de l’autre. Si je ne veux pas respecter les droits de l’autre et que je me constitue comme un être absolu exigeant le respect du droit sans le rendre, je suis un tyran et un être dangereux pour la société. Il n’y a qu’une solution possible : m’écarter de cette société par des moyens qui respectent le droit à la dignité de l’humanité dont je suis un sujet porteur. Dans nos sociétés modernes, cela s’appelle l’incarcération.

Ainsi l’on peut bien parler d’une façon métaphorique du «droit des animaux» si l’on veut, à juste titre, signifier que l’on n’a pas le droit d’abuser de l’animal, de le faire souffrir pour son plaisir individuel, de le maltraiter. Cependant, la notion de «sujet de droit» ne lui convient pas et ne peut lui convenir. Il est incapable d’une relation de droit et s’il ne l’accomplit pas, on ne le mettra pas en prison. Un chien aux galères, ce n’est que dans Racine que l’on voit cela ! Et si l’animal ne peut être sujet de droit, les actes écœurants et abjects que l’on reproche aux pratiques de la zoophilie ne peuvent être contraires à la justice. Autrement dit, coucher avec une vache, faire une fellation à une chèvre, s’accoupler à un cheval n’est pas un acte contre la justice.


L’animal ne peut pas être un sujet du droit au respect d’un consentement au don libre et responsable de son propre corps.


On délire un peu quand on parle de «délit de corruption de mineurs» ou de «viol» d’une jument. Car l’animal ne peut pas être un sujet du droit au respect d’un consentement au don libre et responsable de son propre corps. Il est vrai qu’en contrepartie, l’animal ne violera jamais, de son propre chef, une personne humaine, ni même un autre individu de sa propre espèce. L’inceste, la pédophilie, le viol sont des comportements que l’être humain seul, pour sa propre honte, peut accomplir. Mais il n’est pas exclu que la bête puisse bien dévorer l’homme et le manger ! Juste retour des choses ?

Si les comportements des hommes condamnés par le droit pénal de Pennsylvanie ne le sont pas en raison de la justice due à l’animal, pourquoi les peines sont-elles aussi lourdes, et pourquoi ces actes soulèvent-ils un sentiment de dégoût ? Où est le tort causé ? À qui ?

C’est à l’homme lui-même que le tort est causé, car ces actes constituent une infraction très grave envers sa propre dignité et envers sa responsabilité envers toute la Création. Les comportements «humains» pudiquement décrits sont des comportements de «bêtes» qu’aucun «animal» ne ferait. Ils font preuve d’une telle dégradation de la dignité humaine qu’ils nous font froid dans le dos.

Comment une personne dont toute la dignité consiste à être «maître de ses actes» et à l’être par sa raison et sa volonté peut-elle agir de la sorte ? Ces actes nous confrontent aux abîmes de la déraison et de l’horreur que tout être humain ressent quand il prend conscience que, dans sa fragilité et sa vulnérabilité, il pourrait agir de cette façon. Nous voulons être humains, mais nous n’acceptons d’être vulnérables. Et nous le sommes. Et nous pouvons l’être même et surtout vis-à-vis des propres membres de cette humanité dont, à juste titre, nous devons nous glorifier. «Qu’est-ce que l’homme pour que Tu penses à lui, le fils de l’homme pour que tu en prennes souci ?» (Ps 8)

Lorsque l’homme pose des actes qui sont contraires à la dignité de sa personne, il devient injuste vis-à-vis de la société. Car toute société humaine légitimement organisée est sujet de droit et, en tant que telle, elle a le droit à un comportement humain de la part de ses membres. Cela s’appelle la justice générale, qui ordonne l’homme au bien social en tant qu’il est un bien commun1.

La Création avant la zoophilie
 

La responsabilité de l’homme envers la Création

Il y a même plus. Ces actes, comme tous les autres qui tolèrent l’homicide des enfants, les actes d’irresponsabilité génitale envers les jeunes et les moins jeunes et toutes les fautes dont la société moderne est accablée, marquent une profonde irresponsabilité envers la Création tout entière.

Il a été donné à l’homme d’être le responsable de la Création. Ayant créé l’homme et la femme à son image et à sa ressemblance, leur Créateur leur dit : «Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre» (Gn 1, 28). Mais Dieu n’a jamais dit : utilisez la Création, les animaux de toutes sortes, pour les soumettre à toutes vos dégradations, c’est-à-dire pour salir jusqu’à la rendre dégoûtante, l’Image à laquelle vous avez été créés. Cette faute grave contre l’Image dont toute la Création resplendit et qu’il est de la responsabilité de l’homme de rendre visible, c’est cela qui est attaqué gravement dans ces actes qui déshonorent l’humanité. Ils nous dégoûtent de nous-mêmes.

Mais ils ne doivent pas nous désespérer. Souvenons-nous des paroles que nous chantions voilà peu de temps : «O Crux ave, spes unica2».

Aline Lizotte

 


1 – Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 58, a. 6.

2O Crux ave, spes unica (Salut, ô Croix, [notre] unique espérance) est le premier verset de la sixième strophe de l’hymne Vexilla regis, composé au VIe siècle par Venance Fortunat, évêque de Poitiers et poète chrétien, à l’occasion de la réception solennelle des reliques de la vraie Croix à Poitiers par la reine de France sainte Radegonde. C’est l’hymne du temps de la Passion et des fêtes de la Sainte Croix.

 

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