Macron et l'ENA
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Devant la presse française et internationale, Emmanuel Macron a présenté le 25 avril ses mesures pour répondre «aux interrogations légitimes des Français» suite à la crise des Gilets jaunes et à la clôture du Grand Débat. Si le Président semble avoir réellement voulu rejoindre les attentes des Français, son long exposé pourrait bien les avoir laissés sur leur faim tant le contenu et la hiérarchisation des nombreux sujets qu’il a abordés sont représentatifs d’une forma mentis typique de la haute administration dont il est issu.

Ayant, dans un article précédent, avoué ne pas croire au Grand Débat et n’y avoir pas participé, j’ai voulu, par souci de justice, porter un regard a priori positif sur le contenu de la conférence de presse par laquelle le Président Macron en a, le 25 avril dernier, tiré les conclusions pour agir. Un tel regard est quand même difficile, tant l’intervention présidentielle laisse un sentiment de convenu, de vague et souvent d’inepte. Il faut en attendre la fin pour y trouver un peu de vision, de souffle et de courage.

Un diagnostic pertinent et un long satisfecit

La longue introduction pose certes des éléments de diagnostic pertinents. Le Président Macron y évoque justement certaines peurs : le climat, le numérique, le vieillissement, le déclassement, et même – ce qui paraît nouveau… – l’immigration. Il y décrit «un profond sentiment d’injustice», «un manque de confiance collective dans les élites», «un sentiment d’abandon», «des vies inadaptées au monde tel qu’il se fait», «des angles morts» dans notre société…

Tout cela est vrai. Le Président donne de bons exemples de «ces vies un peu oubliées de nos politiques» : les familles monoparentales qui se multiplient, ceux qui travaillent dans des villes où ils n’ont plus les moyens de vivre et qui doivent s’exiler dans des périphéries lointaines dénuées de transports collectifs, les retraités qui, après une vie de travail, n’ont même pas les moyens de payer leur EHPAD… Il aurait pu en citer d’autres, comme les «petits blancs» marginalisés dans des ghettos ethniques et religieux… Mais bon, il y en a tellement de ces oubliés qu’il ne pouvait être exhaustif.

Après un long satisfecit sur la politique menée depuis deux ans («Est-ce qu’on a fait fausse route ? Je crois tout le contraire»), Emmanuel Macron annonce «la définition profonde d’une nouvelle ambition», qui se fondera sur deux piliers : «Placer l’Homme au cœur de [son] projet», et retrouver «l’art d’être Français, à la fois enraciné et universel, attaché à son Histoire, à ses racines», «porteur d’un projet de résistance»… Rien à redire. Même si mon enthousiasme est un peu mitigé par une révérence obligée aux Lumières («nous sommes avant toute chose les enfants des Lumières, […] de cette capacité à dire et à contredire, mais dans le respect de l’autre»…, n’est-ce pas, Robespierre ?) qui vient d’entrée de jeu placer l’exercice présidentiel sous le signe du convenu, de l’artificiel, du correct.

Des changements en profondeur et rapides

S’ensuivent «quatre orientations» très inégalement développées, donc sans doute mûries.

La première, la plus fournie (la moitié du discours), peut-être déjà réfléchie avant même l’ouverture du débat, est aussi la plus crédible, même si elle reste très imprécise. Elle propose de «changer beaucoup plus en profondeur et rapidement notre démocratie, notre organisation, notre administration». Le Président Macron veut tout d’abord «conforter le rôle des maires par un statut digne de ce nom», et «simplifier les règles qu’ils subissent [de la part] d’un pouvoir trop éloigné». On aimerait, bien sûr, en savoir plus. Il veut en outre «améliorer la démocratie représentative» par la réduction du nombre de parlementaires et l’introduction «d’une part significative de proportionnelle», objectifs qui paraissent contradictoires tant la réduction du nombre de circonscriptions, aggravée par l’attribution de sièges à des personnes désignées par les partis, coupera encore plus les parlementaires du terrain.

Le projet fait droit – et je m’en réjouis – à la demande «d’une plus grande place à la voie référendaire», en allant «plus loin sur le référendum d’initiative partagée qui a été créé il y a maintenant 11 ans». L’initiative pourra venir d’une pétition signée par un million de citoyens. De même sera institué un «droit de pétition au niveau local» permettant d’inscrire une question à l’agenda d’une assemblée territoriale. Si ces propositions aboutissent vraiment (le Président Macron admet y voir un accroc au sacro-saint principe de démocratie représentative), ce sera un pas significatif vers une forme de démocratie directe jusqu’alors qualifiée par certains de «populiste».

On ne pourra en revanche que rester sceptique face au projet d’ajouter au CESE, préalablement réduit, 150 citoyens tirés au sort. On est pressé de découvrir la liste qui ressortira de l’organisation de ce gigantesque loto, et ce qu’apporteront concrètement ces malheureux. Si Athènes procédait ainsi pour pourvoir à certaines fonctions politiques, c’était à l’échelle d’une cité de 100 000 habitants, dont les questions qu’elle avait à régler étaient infiniment moins complexes que celles de la France contemporaine !

Cette première orientation comportera un important volet local, puisqu’il s’agira, pour réduire la centralisation bureaucratique, «d’ouvrir un nouvel acte de décentralisation». On transférera pour cela aux collectivités les compétences, mais aussi «les financements et la responsabilité démocratique» dans des domaines aussi divers que les politiques de la vie quotidienne, le logement, le transport, la transition écologique. Cela reste bien flou…

Emmanuel Macron veut aussi déconcentrer : «Nous avons trop de monde à Paris […] et il n’y a pas assez de monde sur le terrain à régler les problèmes de nos concitoyens». Il faut rapprocher l’administration de tous, en «assurant l’accès aux services publics à moins de 30 minutes, avec un accompagnement personnalisé pour les démarches de la vie quotidienne», garantir «l’accès aux soins pour tous en luttant contre les déserts médicaux», faire en sorte qu’il n’y ait plus d’ici la fin du quinquennat de fermetures d’hôpitaux ni d’écoles sans l’accord du maire. Où trouver l’argent pour continuer à financer des établissements non rentables ? Comment transférer des milliers de fonctionnaires de la Ville vers les champs ? Mystère à ce stade.

La haute fonction publique sera réformée. Son recrutement, d’abord, sera démocratisé. C’est un topos que l’accès à l’ENA (dont Emmanuel Macron n’a pas annoncé ce jour-là la suppression) serait désormais réservé à une élite, ce qui n’aurait pas été le cas à l’origine. Où sont les statistiques ? L’idée de leur donner une formation moins technocratique, plus proche des recherches universitaires, de l’international, du terrain, en favorisant les passerelles entre public et privé tout au long de la vie professionnelle, me paraît en revanche excellente.

Cette première orientation, institutionnelle et administrative, me paraît assez bien maîtrisée, ce qui ne saurait étonner de la part d’énarques.

Trois orientations moins développées, mais essentielles

Les trois orientations suivantes sont beaucoup plus succinctement développées, souvent à peine esquissées. Ce qui est bien dommage, car elles sont les plus essentielles.

La deuxième vise à «remettre l’humain et la justice au cœur du projet national». Emmanuel Macron attaque le sujet – pourquoi ? – par le sentiment d’injustice fiscale, pour affirmer que ce n’est pas en alourdissant les impôts sur «les plus fortunés» que l’on y parviendra, mais en allégeant ceux de tous, notamment ceux des classes moyennes. Nous voilà rassurés !

Il y ajoute un volet éducatif, destiné à lutter contre «les vraies inégalités, les inégalités d’origine, les inégalités de destin, les inégalités à la naissance». Pour cela, il faudra «construire et imaginer beaucoup plus loin» dans le domaine de la petite enfance. Dont acte. Puis étendre le dédoublement des classes, qui a déjà de très bons résultats dans les quartiers défavorisés» (ah bon ?), «rendre notre école plus accueillante, bienveillante à l’égard de ʺcelles et ceuxʺ qui jusqu’alors trop souvent n’y avaient pas leur place» (les décrocheurs scolaires et les enfants en situation de handicap). Pas un regard en direction de la toute-puissance de cet État dans l’État idéologique, sectaire, impuissant et ruineux qu’est l’Éducation nationale. On voit mal comment on pourra baisser les impôts sur la classe moyenne tout en donnant plus de moyens à ce monstre. Surtout qu’Emmanuel Macron affirme vouloir – et il a raison – revaloriser le métier d’enseignant.

Toujours dans l’orientation «humanité», le Président propose d’accompagner «une politique résolue d’aide aux entreprises pour les pousser à investir et à embaucher» par des mesures permettant à tous de postuler aux emplois créés : se loger, se déplacer, faire garder les enfants… Il souligne que le nouveau revenu universel d’activité, qui se substituera à plusieurs allocations anciennes, sera soumis à la condition de rechercher effectivement un emploi. Et il promet d’indexer les retraites de moins de 2 000 euros. Comment trouver de l’argent sans alourdir les charges ? Mystère…

La troisième orientation, encore plus floue, concerne nos «peurs» face aux «grandes transitions». C’est si creux que l’on commence à avoir envie de faire du mauvais esprit. Plongés dans un «état d’urgence climatique», nous allons pouvoir être aidés pour changer de chaudière et de voiture (génial !), et ce sont les 150 citoyens tirés au sort (pourvu que je n’en fasse pas partie !) qui vont «redessiner toutes ces mesures concrètes»… Le gouvernement va par ailleurs bâtir un «agenda 2025» «pour notre agriculture après des états généraux nourris», «pour définir notre ambition en matière numérique ou d’intelligence artificielle», «pour réindustrialiser notre pays». À ce titre sera élaboré un «pacte productif (dès que l’on parle de pacte, cela fait sérieux…) permettant de viser en 2025 le plein emploi, c’est à notre portée». Là encore, on attend de voir.

«Face au vieillissement», on va «rebâtir un système de retraite juste par point», plus égalitaire, et définir des moyens publics pour réduire la charge que «nos concitoyens qui sont en situation de dépendance» font peser sur leurs familles. Quoi ? Comment ? Avec quel argent ?

Enfin, la dernière orientation veut «réaffirmer les permanences du projet français». On va donc «préserver cet art d’être français», notre langue (c’est l’inventeur de la «start up nation» qui le dit), notre culture (c’est celui qui a prétendu, le 6 février 2017, qu’il «n’y a pas de culture française» qui le dit). Et pour cela, rien de tel que de relancer notre natalité en berne. Une mesure phare : aller prélever directement les pensions alimentaires chez les ex-conjoints négligents. Cela fera naître de nouveaux petits Français… Tout cela sent le bricolage technocratique, la mesurette paramétrique. L’ENA.

Laïcité et politique migratoire

Emmanuel Macron ne retrouve un peu de souffle, de profondeur, de stature, que quand il évoque la laïcité, menacée par le communautarisme qui s’est installé dans certains quartiers de la République», une véritable «sécession menée par un islam politique», envers lequel il faudra être «intraitable», en menant «une politique ambitieuse de reconquête républicaine». L’ancien enseignant de ZEP que je suis, qui a vu la situation de certains quartiers, est malgré tout impatient de voir comment va être menée ladite «reconquista».

On a aussi envie de le suivre quand il dit que «le deuxième grand combat européen, avec le climat, c’est le combat en matière de migration», qui doit conduire l’Europe à «une ambition de coopération avec l’Afrique» et à «tenir ses frontières» ! «On doit refonder Schengen», en finir avec le laxisme. Et le Président de proposer un débat annuel au Parlement sur la politique migratoire.

Ce long discours laisse une impression mitigée. Emmanuel Macron a, visiblement, entendu le malaise du peuple de France et osé briser les tabous de l’immigration, de l’islam, de l’identité (même s’il n’utilise pas ce mot). Mais il n’est un peu précis que dans le seul domaine qu’il maîtrise : l’institutionnel. Pour tout le reste, le plus essentiel pour la survie de notre peuple, à savoir l’humain, la natalité, l’éducation, la culture (sans oublier la défense et la sécurité, totalement absentes de son discours), il ne semble avoir rien à dire de concret, ni de pertinent. L’ENA, quoi.

Jean-François Chemain

Photo : Jacques Witt / SIPA

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