Restitution du grand débat national
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Lancé pour apporter une réponse politique à la crise des Gilets jaunes, le Grand Débat national vient de franchir une étape. Le temps consacré à la consultation nationale sous ses différentes formes a pris fin, et le gouvernement va devoir puiser dans une masse de propositions pour répondre aux attentes des Français. Mais, à en juger par ce qui se dégage des «restitutions» faites par le Premier Ministre, et au-delà et de leur mise en scène très étudiée au ton dramatisant, l’exécutif a-t-il seulement pris le temps d’écouter ces attentes et la décision d’y répondre ? À ses risques et périls…

Autant l’avouer d’entrée de jeu, je n’ai pas participé au Grand Débat national. Parce qu’il ne m’intéressait pas et que je n’y croyais pas.

Quel intérêt et quelle crédibilité ?

Il ne m’intéressait pas car aucun des thèmes qui me tiennent à cœur – et Dieu sait pourtant s’ils sont nombreux – ne faisait partie du champ qui lui était imparti. Le respect de l’identité chrétienne de la France, dans un contexte de submersion migratoire et de montée d’un islam conquérant ; une véritable laïcité, où l’État respecterait l’Église sans prétendre se substituer à elle pour régenter nos âmes ; la liberté d’enseigner face à cette institution totalitaire et révolutionnaire qu’est devenue l’Éducation nationale ; un véritable pluralisme des médias au lieu de ce prêt-à-penser unanime et moralisateur ; le refus de la course en avant technologique, entre tout internet, intelligence artificielle et marchandisation de la vie ; l’instauration d’une part de démocratie directe plutôt que cette représentativité hors-sol qui occulte les principales préoccupations des Français… Tout cela, qui m’obsède, et obsède sans doute nombre de Français, était hors sujet. Trop «populiste»…

Et puis, je n’y croyais pas, ayant pratiqué pendant plusieurs années le Conseil de développement de la Métropole lyonnaise, forum prétendument «citoyen», en réalité «noyauté» par les «socio-cu» et les jeunes retraités, activistes obsédés de leurs micro-causes et disposant de tout le temps et l’énergie suffisants pour avoir les autres participants à l’usure. Et c’est ainsi que des montagnes de réunions chronophages accouchent de minuscules souris, avortons qui font les délices des décideurs publics : on peut créer une «zone 301» en centre-ville et se targuer d’avoir en cela exaucé une revendication citoyenne… en fait celle d’une passionaria monomaniaque de la sécurité du piéton. Les autres, ceux qui travaillent, sont venus à la première réunion… avant de se retirer, excédés ou fatigués. Comme quand on voulut élargir la proposition de chefs d’entreprise de favoriser l’accueil d’étudiants étrangers – ils sous-entendaient «issus de pays développés», ce qui est bon pour l’image internationale de la ville – à celui d’étudiants du monde entier… Un étudiant américain et un étudiant zambien, après tout, c’est exactement la même chose. Plus un chef d’entreprise n’eut de temps à consacrer à ce «machin» (sic) ; les «socio-cu», et les jeunes retraités – c’est souvent tout un – restèrent bien vite entre eux.

Des conclusions déjà rédigées…

Ajoutons aux causes de mon scepticisme l’information que j’avais obtenue d’un membre du cabinet du Premier Ministre, en novembre dernier : les conclusions du Grand Débat étaient déjà rédigées, alors qu’il avait à peine commencé…

10 452 réunions locales, 1,9 million de contributions individuelles, 16 000 «cahiers citoyens» et 10 000 courriers plus tard, ai-je eu raison ? Je crains que oui. Les Échos notent que «les retraités ont été surreprésentés, et les jeunes très peu présents dans les débats», ce que corroborent les images de têtes chenues transmises par la télévision. Les jeunes n’étaient-ils pourtant pas particulièrement concernés ? Tous les jeunes, ceux des «banlieues», énorme masse frustrée et toujours prête à la violence, et les autres, si souvent tentés par l’exil vers les pays anglo-saxons, fuyant l’absence de perspectives d’une France sclérosée… Quelle est la valeur d’une consultation à laquelle ils n’ont pas participé ?

En attendant les conclusions définitives – rédigées depuis longtemps déjà, je l’ai dit –, Édouard Philippe a tracé quelques pistes. Le ton était aussi solennel que possible : face à l’«immense exaspération fiscale» des Français, il faut «baisser plus vite les impôts». «Toute frilosité», «tout conservatisme» serait «impardonnable». «Nous sommes arrivés à une situation où hésiter serait pire qu’une erreur, ce serait une faute», «tout conservatisme, toute frilosité seraient […] impardonnables», a-t-il martelé, Je doute que la question n’ait été que fiscale, mais bon. Et donc ?

L’impression d’un bricolage sans fil directeur

Bien peu de concret, tout d’abord : le maintien des 80 km/h (pour «lutter contre l’hécatombe !») assorti – il ne le dit pas – de la mise en œuvre de nouveaux radars hyper-performants… Les Gilets jaunes, qui ont détruit la plupart des anciens, apprécieront ! La montagne va encore accoucher d’une souris (on aurait pu aussi proposer des «zones 30» !), qui va en outre faire exploser les PV.

Mais le reste paraît bien flou, évanescent, et même contradictoire, à écouter le discours du Premier Ministre.

Sur le plan fiscal, d’abord. Le retour de services publics de proximité, avec du personnel, va nécessiter des moyens financiers. Tout comme la prise en compte de «l’urgence climatique», dont les Français auraient «une claire conscience». Mais, face à «une immense exaspération fiscale», plus question d’augmenter les impôts : «tolérance fiscale zéro» ! On ne rétablira pas la taxe carbone, ni cet impôt absurde » qu’est l’ISF ; on supprimera la taxe d’habitation pour tous et on exonérera d’IRPP les ménages les plus pauvres. Sans pour autant instaurer de TVA à taux zéro pour les produits de première nécessité («ça ne servirait à rien»), tout en supprimant les niches fiscales «qui profitent aux riches»…

Que ce bricolage paraît confus et dépourvu de grand fil directeur ! 78 % des 15 000 personnes ayant répondu au sondage en ligne du Figaro ne croient d’ailleurs pas que les impôts vont baisser : comment leur donner tort, alors que le pays, étranglé par la dette, ne peut sortir du déficit budgétaire ?

La question de la démocratie participative donne matière à des explications tout aussi embarrassées et peu crédibles. Il faudrait «construire les outils d’une démocratie plus participative», tout en ne tombant pas dans une «démocratie directe et médiatique permanente», allusion probable au RIC revendiqué par les Gilets jaunes.

Même chose pour les services publics, qui doivent «redevenir des services de contact, pas uniquement numériques», où les démarches administratives seraient simplifiées : «La complexité, quand il s’agit de droits ou d’allocations, finit toujours par exclure, et donc par éloigner». Au même moment, à l’approche de la traditionnelle déclaration d’impôts, le gouvernement annonce qu’il n’y aura plus d’alternative à la déclaration en ligne. Et l’on ne voit pas quelle formalité de la vie courante pourrait désormais se passer de services en ligne ou de ces plateformes téléphoniques que l’on ne se décide à affronter qu’en transpirant d’angoisse.

A-t-on pris la peine d’écouter les Français ?

L’embarras du gouvernement est palpable. Mais a-t-il vraiment entendu, ou même écouté, les contributeurs ? Certains pointent que le Président Macron aurait bien plus parlé qu’écouté… Les participants ne semblent pas avoir demandé que les plus pauvres soient exemptés d’impôt sur le revenu, mais au contraire que tout le monde le paye, fût-ce un peu… Curieux glissement qui traduit le malentendu, la tentation d’emprunter les boulevards du convenu plutôt que les sentiers glissants vers lesquels entraîne le débat. Comme cette proposition, que l’on retrouve dans la bouche de politiciens (énarques) de tous les bords de supprimer l’ENA… C’est bien le cadet des soucis des Gilets jaunes de mon village, qui ne savent même pas ce que c’est ! Cela fait penser au sketch où l’on faisait dire à Georges Marchais : «Monsieur Elkabbach, vous avez vos questions et moi j’ai mes réponses !». «Nous vivons dans un pays où, à certains endroits, on ne se parle plus» a lancé Édouard Philippe avant de proposer d’investir (avec quel argent ?) dans les transports de proximité… S’est-il tout simplement promené dans certains quartiers où l’on ne se parle plus simplement parce que plus personne n’y parle le français ?

Sans préjuger de ce qui ressortira in fine du Grand Débat, ce que l’on en entend me paraît une bonne illustration du cours de «sociologie de l’action politique» que je donne en université : impuissants à faire bouger les choses en profondeur, les dirigeants contemporains donnent l’illusion de décider encore en donnant le nom de «réformes» à de grosses pochettes surprises remplies de «mesurettes», auxquelles il est de bon ton d’accoler un nom et un montant exorbitant : «la loi Tartempion, 5 milliards d’euros» !

Rien de lourd, rien de sérieux, rien qui puisse fâcher les syndicats, ni l’administration, qui se plaît à ces réglages de détails paramétriques. De la poudre aux yeux pour regagner un peu de temps et de crédibilité. Ce qu’illustre par une image éloquente un haut fonctionnaire entendu en conférence : «Les hommes politiques ne montent pas sur un cheval pour aller d’un point à un autre, mais, comme au rodéo, seulement pour rester dessus»…

Les leçons de l’Histoire…

Reste que l’Histoire, avec un grand «H», poursuit son cours. On ne peut s’empêcher de songer à ces cahiers de doléances que le roi Louis XVI proposa à ses sujets de rédiger pour résoudre, au départ, un problème qui ne lui paraissait que fiscal. Avant de réunir les États généraux pour décider de la suite à leur donner. Cette suite, on la connaît… Le voyageur anglais Arthur Young, qui visita la France de 1787 à 1789, fut le témoin de l’exacerbation des tensions qui aboutirent à la Révolution2 : tout le monde, du haut jusqu’au bas de l’échelle sociale, était mécontent, dans une belle cacophonie… Que verrait-il, que dirait-il aujourd’hui ?

Le Grand Débat, encore une fois, n’aborde aucun des grands sujets de fond qui travaillent et fracturent la société française. Or quand l’écart est trop grand entre ce qu’il faudrait faire et ce qu’il est possible de faire, quand la question fiscale n’est que la partie émergée d’un énorme iceberg de mécontentements, quand la caste dominante est trop attachée à ses privilèges et à son idéologie pour percevoir le réel, quand cette classe se pique de vouloir elle-même réformer le pays sans toucher à ses avantages, alors tout est à craindre. Ou à espérer. L’avenir dira si la montagne du Grand Débat accouchera d’une souris… ou d’un volcan !

En attendant, les Gilets jaunes sont toujours mobilisés.

Jean-François Chemain

Photo : Jacques Witt, J.E.E. / SIPA


1 – Des zones urbaines dans lesquelles la vitesse est limitée à 30 km/h, le piéton toujours prioritaire, même en dehors des passages protégés, et où les vélos peuvent circuler à contresens…

2 – Arthur Young, Voyages en France pendant les années 1787-1788-1789, Traduction par H. J. Lesage, Guillaumin et Cie, 1882.

 

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