Livre d'une l'Église prétendument en faillite
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«Un moment de vérité». Tel est le titre alléchant du livre publié par sœur Véronique Margron, théologienne et présidente de la CORREF, livre dans lequel elle analyse la crise des agressions sexuelles dans l’Église en stigmatisant celle-ci comme un système devenu en lui-même une structure de péché. Une accusation dont les arguments méritent une analyse approfondie, ne serait-ce que pour se mettre à la hauteur des enjeux de cette crise.

«Les chrétiens suivent un messie crucifié. Un messie qui n’eut d’autre mission, d’autre passion, que de témoigner à tous, spécialement à ceux qui se croyaient loin – pécheurs, païens, pauvres et estropiés… – que le Dieu de l’Alliance était pour tout un chacun. Un vrai homme, Jésus le Nazaréen, qui n’eut d’autre ambition que d’être compagnon d’humanité, sans jamais accaparer, afin de rendre l’humain libre pour aller vers son avenir. Il faudrait alors tourner le dos à toute prétention d’expertise ou d’excellence de sainteté, de vérité et de morale1

C’est par ces mots que sœur Véronique Margron introduit la nécessité pour l’Église de «changer de style», d’abandonner «une position trop longtemps, trop souvent, de surplomb, celle de clercs et d’évêques sûrement, mais aussi de catholiques en général» en réponse au scandale des agressions sexuelles sur mineurs et personnes fragiles commises par des clercs et des religieux dans l’Église catholique.

Sœur Véronique Margron : une théologienne qui s’engage dans un combat contre une Église en crise systémique, où elle voit l’installation progressive d’une structure de péché, un système organisé d’omerta qui a permis et favorisé le crime en étouffant le cri des victimes, ce qui, pour elle, impose de remettre en cause sa théologie pour en faire une institution comme une autre. «Aujourd’hui où l’Église fait face à des scandales profonds et à une remise en cause d’elle-même essentielle, c’est mon itinéraire personnel qui me soutient.» (p. 18)


Sommes-nous là dans un juste combat contre les agressions sexuelles ou dans une instrumentalisation partisane ?


Sommes-nous là dans un juste combat contre les agressions sexuelles ou dans une instrumentalisation partisane, qui justifie de balayer des vérités théologiques fondamentales en ignorant leur sens et leur portée ? La gravité de la crise des agressions sexuelles sur mineurs ne nécessite-t-elle pas beaucoup plus qu’une approche systémique, qui néglige à la fois la réalité de l’ensemble des causes et son ampleur sociétale ?

Malheureusement, sœur Véronique Margron finit par desservir la cause qu’elle défend en ne laissant la place, dans son «moment de vérité», qu’à un exercice rhétorique, habile pour soulever l’indignation, entretenir la colère, suggérer le doute et diviser la communion ecclésiale, qui n’ajoute finalement qu’un brouillard subjectif à la confusion ambiante.

Une attaque en règle contre l’Église, mise à mal dans ses fondements

La démonstration consiste à faire de l’Église catholique un système sur lequel est porté un jugement manichéen, en manipulant la généralisation sans étude scientifique ni historique : «C’est toute l’Église qui s’est emmurée dans le silence et une forme de déni» (p. 40), qui a laissé se développer «cette barbarie intime, dans le secret d’un petit monde en apparence parfait…» (p. 47). Le message est reçu fort et clair : l’institution est en « faillite morale2».


La démonstration consiste à faire de l’Église catholique un système sur lequel est porté un jugement manichéen, en manipulant la généralisation.


Ne restent que quelques pas à franchir pour laisser entendre que l’Église est devenue – tout au moins contribue à – «une structure de péché» coupable d’un «péché collectif» (p. 119). Cette expression «structure de péché» est empruntée à Jean-Paul II3, qui l’impute à «l’interdépendance des systèmes sociaux, économiques et politiques». Il souligne alors qu’il n’existe pas de péché collectif en tant que tel, «car les vraies responsabilités sont celles des personnes», une précision qui est omise, car elle contredit l’argumentaire.

Pourtant, c’est cet argument qui est le plus développé, en mettant au second plan la responsabilité des personnes, auteurs d’agressions sexuelles ou membres de la hiérarchie qui ont tu des crimes par ignorance, par incompétence, par peur ou par complicité, pour affirmer que le premier crime est celui de l’Église, qui s’est installée dans «la banalité du mal4» en couvrant les crimes de ses membres. Une Église auteur d’un «mal collectif» qui trouve ses racines dans des «facteurs théologiques et pas seulement institutionnels qui l’ont rendu possible5».

Sur cette base, la boîte de pandore est ouverte pour remettre en cause la nature même de l’Église : «Quand le concile Vatican II proclame que l’Église est “peuple de Dieu”, il institue qu’elle est une communauté parmi d’autres. Ni plus ni moins. On passe ainsi d’une Église qui se perçoit comme une société parfaite à une Église du peuple. C’est un mouvement théologique mais aussi psychologique qui s’opère. […] Les schémas d’abus de pouvoir qui sont à l’œuvre se nourrissent d’une conception de la vérité qui, in fine, justifie cet abus de pouvoir.» (p. 65)

Une fois mise à terre l’Église une, sainte, catholique et apostolique confessée dans le Credo, c’est sans doute cette «conception de la vérité» qui permet à l’auteur de dénoncer et de remettre en cause :

  • Le droit canonique et ses procédures, présentés dans un chapitre intitulé «La forfaiture», où le lecteur est amené à conclure que tous ces instruments, ou du moins leur application, permettent finalement de taire, couvrir et dépénaliser, épinglant au passage un système qui s’inscrit «au-dessus des lois».
  • Le caractère sacré du prêtre : «Depuis le concile de Trente, l’Église a peu à peu mis à part la figure du prêtre en en faisant un religieux. […] Un corps à part se transforme vite en corps sacré. Et un corps sacré peut rapidement se croire au-dessus de la loi commune, de la loi des hommes.» (p. 64)
  • Le célibat des prêtres, qui «n’a pas de raison théologique déterminante» (p. 103), même si, quelques lignes plus loin, il est écrit que «Paul VI, en 1967, réaffirme à nouveau cette loi (celle du célibat des prêtres, ndlr), en en exprimant les raisons théologiques.» (p. 104)

Une théologie du pardon, qui devient «un blanc-seing pour l’agresseur» (p. 118) et «mélange tout», car «la tendresse de Dieu, le sens de la Croix, sont d’abord du côté de la victime» (p. 119).


Il est difficile de distinguer dans l’ouvrage de Véronique Margron le crime du péché, l’habitus de l’habitude, la réalité objective morale du péché.


Pour ce faire, elle nous donne une notion floue du péché, que l’on retrouve à la fois dans le chapitre sur «La forfaiture» (p. 48 ss) et dans celui intitulé «Agir face au crime» (p. 109 ss). Il est difficile d’y distinguer le crime du péché, l’habitus de l’habitude, la réalité objective morale du péché. L’on pressent une confusion grave entre le for interne et le for externe, qui conduit au jugement au for interne du pédocriminel de la page 116 : «Alors, oui, le clerc pédocriminel est pécheur». Il est certes criminel – ce qui relève du droit –, mais qui peut juger sa conscience ?

Une approche psychanalytique et systémique

Cette confusion entretenue dans la réflexion s’appuie sur une approche subjective de la vérité, qui emprunte à la psychanalyse son vocabulaire pour insinuer à demi-mot qu’il n’y a pas de vérité au sens de l’universel. En effet, dans l’approche psychanalytique, le mot ne conduit plus à l’universel, il n’est qu’une libre interprétation du sujet : un symbole en lieu et place du signe d’un universel que l’intelligence peut connaître. Tout élément de vérité proclamé est alors présenté comme une entrave à la liberté, quelque chose qui enferme et qui fige.

Il en est ainsi de la parole de Dieu qui «dévoile la vérité […] comme un “mi-dire6”.» Car la vérité «est du côté de l’énonciation et non tant de l’énoncé. Il s’agit d’écouter, d’interpréter, et non de figer, d’enfermer. […] Le dire du “mi-dire” échappe toujours au dit, à un énoncé qui se voudrait clos et définitif.» (p. 68)

Le moment de vérité de sœur Véronique Margron passe par un chemin simple et séduisant : «Pas de démonstration, de transparence, car chacun, chaque lecteur, chaque croyant, est appelé à la liberté, à l’intelligence et à la foi pour relier les événements autant que pour les relire, à partir de tout ce que la tradition a engrangé de significations. À chacun alors de construire son propre récit.» (p. 68)

Il n’y aurait donc pas de pensée libre en dehors d’une libre pensée. Cette séduction a pourtant ses limites. Elle s’attaque à l’intelligence, qui est une lumière pour connaître la vérité dans une adéquation au réel. Encore faut-il qu’il y ait un réel, et qu’il soit connaissable !

L’approche est séduisante – et tellement commune –, mais elle est aussi prétentieuse et conduit à un plein subjectivisme : celui-là même qui fait le lit d’une approche systémique, basée sur une connaissance des conditionnements que sont les circonstances, à partir desquelles on élabore un système qui détermine les comportements. Peu importe les sujets, leurs responsabilités et leur liberté : c’est le système qui produit les abus sexuels, c’est le système qui est le premier coupable, c’est à lui que l’on jette la première pierre et celles qui suivent ; c’est lui qui doit se réformer pour ne pas disparaître. Ce système, c’est l’Église dans sa forme actuelle.

La ficelle est un peu grosse mais, face à une ignorance des réalités théologiques et de la foi, elle passe d’autant plus que le plat qui nous est servi en mode industriel l’est avec une «sauce passion/compassion» qui provoque un sentiment de culpabilité vis-à-vis des victimes si l’on ose avoir une approche différente.

Une crise qui mérite beaucoup plus qu’une analyse systémique limitée à l’Église

Dans la crise actuelle, le sujet de la pédophilie fait écho comme un mystère, une souffrance, un risque parfois proche et, pour l’Église, un scandale. Personne (le grand public) ne comprend véritablement la pédophilie et la multiplicité ou le croisement des causes de nature différente qui sont à l’origine d’une tendance et/ou d’un passage à l’acte. Éclairer ce phénomène nécessite d’avoir une approche pluridisciplinaire qui regroupe médecins, intellectuels, politiques, juristes et travailleurs sociaux pour élaborer un discours de raison.


Éclairer le phénomène de la pédophilie nécessite d’avoir une approche pluridisciplinaire.


Dans l’émission de La Chaîne parlementaire «Enfance volée, chronique d’un déni», on comprend comment la prise de conscience par la société et les personnes de l’ampleur des dégâts causés par une agression sexuelle sur mineur s’est faite progressivement, au travers notamment des apports importants des sciences humaines. On comprend aussi que la société a été proche de lever le tabou de la pédophilie et de l’éphébophilie dans les années 1970.

Alors, pourquoi la Présidente de la CORREF7 limite-t-elle son approche et ses banderilles à l’Église catholique ?

Pourquoi en profite-t-elle pour mettre à mal l’expertise en humanité de l’Église et son autorité morale en rejetant la richesse de sa tradition ?

Pourquoi globalise-t-elle le sujet des agressions sexuelles sur mineurs sous le générique de la pédocriminalité, alors qu’une connaissance de la nature de chaque crime dans sa spécificité est nécessaire pour travailler à la recherche des causes psychologiques et de leurs conditionnements sociaux et sociétaux ?

Pourquoi toujours prôner de mettre les victimes au centre, alors que ce sont les personnes humaines qui sont à mettre au centre, sans les enfermer dans une posture ?


Pourquoi toujours prôner de mettre les victimes au centre, alors que ce sont les personnes humaines qui sont à mettre au centre ?


Peut-être parce qu’elle s’est elle-même enfermée dans une théologie systémique qui ne reconnaît plus ni le réel dans sa richesse, ni la vérité dans sa transcendance, une théologie qui, par bien des aspects, est plus protestante que catholique, quand elle ne prend pas la forme de l’hérésie.

Mais peu importe la réponse à ces pourquoi, ce qui est urgent aujourd’hui, c’est de se donner de véritables moyens, dignes de ce nom, qui permettent de connaître honnêtement les causes et de travailler tant à la prévention des agressions par l’éducation et la formation qu’à la thérapie des personnes concernées.

Sœur Véronique Margron nous a habitués à quelques frasques intellectuelles, mais dans ce livre aussi fourre-tout que séduisant, elle franchit plusieurs limites que l’on ne peut ignorer sous peine de naïveté, quand bien même la promotion de son livre salue sa parole d’autorité dans l’Église en raison de sa présidence de la CORREF et de sa stature d’intellectuelle médiatique. Un livre d’abord écrit à la première personne, ce qui en souligne la subjectivité.

Jérôme Fouquet

 


1 – Véronique Margron, Un moment de vérité, Albin Michel, 2019, p. 149.

2 – Citation extraite de l’avant-propos de Jérôme Cordelier, p. 13.

3 – Jean-Paul II, Audience générale, 25 août 1999, Combattre le péché personnel et les «structures du péché».

4 – La «banalité du mal» est un concept philosophique qui s’appuie sur «le vide de la pensée» ne permettant plus de distinguer entre le bien et le mal, développé par Hannah Arendt en 1963, dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal. Lors de son procès, Eichmann, que l’on pensait être un homme à la cruauté monstrueuse et impressionnante, montra plutôt l’image d’un petit fonctionnaire médiocre. Cela fait dire à Arendt que le mal ne réside pas dans l’extraordinaire, mais dans les petites choses, une banalité à commettre les crimes les plus graves.

5 – Citation extraite de l’avant-propos de Jérôme Cordelier, p. 13.

6 – Expression de Jacques Lacan dans «L’étourdi», Autres écrits, Seuil, 2001.

 

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