Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

et la raison s’en alla…

Le Père Henri de Lubac écrivait dans son petit livre Paradoxes : «Un christianisme qui se dérobe aux tâches urgentes de charité envers les plus misérables et les plus délaissés, un christianisme qui se refuse au témoignage en consentant à mettre en veilleuse le point précis du Credo qui se trouve actuellement menacé : voilà un christianisme désincarné. Le reste est verbiage1

Qui sont aujourd’hui les plus misérables ? On criera d’un seul cœur : les victimes d’agression sexuelle. En est-on si sûr ? Quel est le point du Credo actuellement menacé, si ce n’est «Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique» ? Et les plus misérables ? Les prêtres de cette Église, coupables ou innocents, que la «justice» médiatique livre à la vengeance sociétale. Après les avoir jetés en spectacle à un public avide de scandale érotique, on les réduit à l’état de déchets ! Jamais on n’a vu tant de haine de la part de ces «pieuses femmes» qui sont devenues des «tricoteuses», et qui produisent un «Credo» en douze points2, caricature du vrai Symbole des Apôtres.

On lit dans le dernier ouvrage de Véronique Margron3 que Jérôme Fouquet analyse avec rigueur à la une de cette semaine, ces mots étonnants : «Jésus est venu pour être, sans ambiguïté, le compagnon de l’homme». Quelle misère ! On n’en croit pas ses yeux ! Ce prêchi-prêcha, malgré qu’on en ait, a une odeur de gnose païenne, celle que combattit Irénée de Lyon après que l’auteur de la première épître de Jean l’eut vigoureusement condamnée.


Quel est le point du Credo actuellement menacé, si ce n’est «Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique» ?


Quel est l’«homme» dont le Christ n’est que le compagnon ? Ce ne peut être le Nouvel Adam ; il est impossible d’être le compagnon de soi-même. Alors il faut revenir à l’origine génésiaque et rayer plus de 2 000 ans de vie de l’Église pour retrouver ce premier Adam, cet Adam soumis à la femme déjà séduite par une autre Tête, cet Adam qui a honte de sa sexualité et qui entoure ses reins de ce ridicule pagne de roseaux entrelacés, cet Adam à qui Dieu avait donné la connaissance de toute la création et qui se dérobe au regard de son Seigneur, cet Adam qui se cache derrière les buissons comme un enfant pris au piège qu’il s’est lui-même tendu. Ce roi de Tyr4 réduit à la poussière. C’est cela l’humanité dont le Christ, Verbe de Dieu, n’est devenu que le compagnon !

Oui, cette abstraction que l’on veut ouvrir à la lumière n’est autre que du verbiage. C’est ce que de Lubac appelle un «christianisme désincarné», c’est-à-dire une humanité à qui l’on a voilé le don de l’Incarnation. Ce n’est plus une humanité sauvée par l’offrande toujours éternelle d’un unique et parfait Sacrifice, mais une humanité qui se construit elle-même en devenant principe de sa Science, de son droit de définir à elle seule le Bien et le Mal. Une humanité boueuse et brumeuse, à qui l’on prête un «dieu» pour lui tenir la jambe ! Une humanité sans Père, qui se glorifie de son meurtre !

Ce vieil Adam que nous présente l’auteur, cette foi dans un nouvel Humaniste qu’on l’invite à proclamer dans tous les médias, cette nouvelle autorité qui rebâtira l’Église et la sauvera du Mal nous inciterait à présenter à cette antique Ève l’œuvre de Baudelaire : Les Fleurs du Mal. Le poème «Châtiment de l’orgueil» invite à la méditation. Il se termine par cette sentence effroyable, qui anéantit l’audacieuse initiative du théologien (de la théologienne) de réduire le Christ a quia et de le remplacer par le compagnon de sa construction imaginaire :

Immédiatement sa raison s’en alla.
L’éclat de ce soleil d’un crêpe se voila ;
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d’ordre et d’opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s’installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue5.

Mais, hélas !, aujourd’hui, on ne lit plus Baudelaire !

Aline Lizotte

PS : Au moment de boucler la publication de cette semaine nous parvient de Rome l’étonnante nouvelle d’un écrit de douze pages du pape émérite, Benoît XVI. Pierre Hardon en fait le décryptage. Pour ma part, je ne l’ai lu qu’en diagonale, mais suffisamment pour y voir une lumière forte et consolatrice. Dans le prochain numéro, j’essaierai d’en faire une analyse approfondie. Mais, déjà, nous pouvons dire merci à Benoît XVI.

 


1 – Henri de Lubac, Paradoxes, in Œuvres complètes, XXXI, Cerf, 1999. (Voir aussi l’édition Le puits de l’ermite, French Edition, p. 42, Seuil – réédition numérique FeniXX, Édition du Kindle).

2 – Voir : Véronique Margron, Un moment de vérité, Albin Michel, 2019, Seconde partie, 3, Les douze travaux de l’Église.

3 – Véronique Margron, op. cit., p. 149.

4 – Voir Ez 28, 11-19.

5 – Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Châtiment de l’orgueil, p. 20 dans l’édition de la Bibliothèque de la Pléïade, Gallimard, Paris, 1975.

 

>> Revenir à l’accueil