Le pape Benoît 16
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Le journal catholique américain National Catholic Register a publié le 11 avril l’intégralité d’un texte de Benoît XVI paru dans un périodique destiné au clergé bavarois (le Klerusblatt). Le pape émérite y développe sa réflexion sur la crise des agressions sexuelles dans un contexte de crise de la théologie morale qui frappe l’Église, et il présente ses solutions pour en sortir.

Son développement se divise en trois parties : la première, présente le contexte social dans lequel s’inscrit la crise ; la deuxième indique «les effets qu’a eus cette situation sur la formation et la vie des prêtres1» ; la troisième réunit quelques perspectives pour que l’Église apporte une «réponse droite».

Le contexte dans lequel s’inscrit la crise

Benoît XVI commence par décrire la situation d’après-guerre pour établir le contexte social dans lequel la crise des agressions prend racine. Il cible tout particulièrement les États qui ont introduit «des jeunes et des enfants aux réalités de la sexualité».

«Parmi les libertés que la Révolution de 1968 s’est battue pour conquérir, il y avait aussi cette liberté sexuelle absolue, qui ne tolérait plus aucune norme», dit-il. Il explique en parallèle : «En même temps, […] la théologie morale catholique s’est effondrée, laissant l’Église sans défense face à ces changements sociétaux.» Principalement, le pape émérite expose les fondements d’une forme de relativisme moral dans lequel rien «ne pouvait désormais constituer un bien absolu, pas plus qu’il ne pouvait y avoir quelque chose de fondamentalement mauvais, mais seulement des jugements de valeur relatifs. Le bien n’existait plus, mais seulement le mieux relatif, dépendant du moment et des circonstances.»

Il affirme que la crise de la morale catholique atteignit des «proportions dramatiques» dans les années 1980-1990, en évoquant notamment le souvenir de la «Déclaration de Cologne» de 1989, signée par 15 théologiens, avant la publication de Veritatis splendor en 1993. «En théologie morale, cependant, une autre question était entre-temps devenue pressante : la thèse selon laquelle le magistère de l’Église devait avoir la compétence finale (“infaillibilité”) seulement dans des matières concernant la foi elle-même avait obtenu une adhésion très large ; les questions relatives à la morale ne devaient pas faire partie du champ des décisions infaillibles du magistère de l’Église» rappelle-t-il. «Tout cela rend visible à quel point fondamental l’autorité de l’Église en matière de morale fut remise en question» ajoute-t-il. Il cite également «de nombreux cercles de théologie morale» qui soutiennent «la thèse selon laquelle l’Église n’a pas et ne peut avoir sa morale en propre».

Il conclut sa première partie ainsi : «La doctrine morale de la Sainte Écriture trouve en dernière analyse le fondement de son caractère unique dans son ancrage dans l’image de Dieu, dans la foi au Dieu unique qui s’est montré en Jésus Christ et qui a vécu comme être humain. Le Décalogue est une application de la foi biblique en Dieu à la vie humaine. L’image de Dieu et la morale sont indissociables et sont ainsi cause de l’extraordinaire nouveauté de l’attitude chrétienne à l’égard du monde et de la vie humaine. […] La foi est un voyage et une façon de vivre.»

Le pape évoque au début de la seconde partie un «processus, préparé de longue date et toujours en cours de réalisation, de la liquidation de la conception chrétienne de la morale» qui a nécessairement «des effets sur les divers domaines de l’Église».

Les conséquences dans la formation et la vie des prêtres

Dans sa seconde partie, Benoît XVI met en avant la formation et la vie des prêtres, en évoquant largement la problématique homosexuelle dans le cadre du séminaire, mais également, celui de la nomination des évêques. Sur ce dernier point, il affirme que la nomination des évêques se faisait sur leur «conciliarité». Il l’explique par deux phénomènes : tout d’abord, «le fait d’avoir une attitude critique négative à l’égard de la tradition existant jusqu’alors, et qui devait désormais être remplacée par une nouvelle relation, radicalement ouverte, au monde». Ensuite, «Certains évêques – et pas seulement aux États-Unis d’Amérique – rejetèrent la tradition catholique dans son ensemble, cherchant à faire advenir une nouvelle forme moderne de «catholicité» dans leurs diocèses».

Il évoque également les difficultés pour l’Église, dans la seconde moitié des années 1980, de répondre aux problèmes de pédophilie. «Ce n’est que lentement qu’un renouveau et un approfondissement de la loi pénale du nouveau Code, construite délibérément de manière souple, commencèrent à prendre forme.» Il prend appui sur les affaires de pédophilie pour éclairer un mal plus grand dans les affaires canoniques concernant l’équilibre du droit canon : «Un droit canonique équilibré, qui corresponde à l’intégralité du message de Jésus, ne doit donc pas seulement fournir une garantie aux accusés, dont le respect est un bien légal. Il doit également protéger la foi, qui est elle aussi un bien légal important. Un droit canonique correctement constitué doit donc contenir une double garantie – une protection légale des accusés, une protection légale du bien qui est en jeu. On fait généralement la sourde oreille à celui qui aujourd’hui propose cette conception intrinsèquement claire, dès lors qu’il s’agit de la question de la protection de la foi en tant que bien légal. Dans la conscience générale qu’on a de la loi, la foi ne semble plus avoir le rang d’un bien qui doit être protégé. Il s’agit là d’une situation alarmante, qui doit être sérieusement prise en considération par les pasteurs de l’Église.»

Il décrit ensuite son rôle auprès de Jean-Paul II, lorsqu’il était cardinal-préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et qu’il a attribué la compétence de ces infractions à cette Congrégation, pour permettre d’imposer la sanction la plus lourde, c’est-à-dire la perte de l’état clérical aux coupables. Il explique : «Ce n’était pas un tour de passe-passe permettant d’imposer la peine maximale, mais une conséquence de l’importance de la foi pour l’Église. Il est en réalité important de comprendre que de telles transgressions de la part de clercs nuisent en dernier ressort à la foi».

Vers où se tourner, ou plutôt vers qui ?

«Je voudrais suggérer d’abord ceci : si nous voulons vraiment résumer très brièvement le contenu de la foi tel qu’il est exposé dans la Bible, nous pourrions le faire en disant que Notre Seigneur a entamé avec nous une histoire d’amour dans laquelle Il veut récapituler toute la création. La force antagoniste face au mal qui nous menace et qui menace le monde entier, ne peut au bout du compte consister que dans notre entrée dans cet amour. Il est la vraie force antagoniste face au mal. Le pouvoir du mal dérive de notre refus de l’amour de Dieu. Celui qui se confie à l’amour de Dieu est racheté. Le fait que nous ne soyons pas rachetés est une conséquence de notre incapacité à aimer Dieu. Apprendre à aimer Dieu est par conséquent la voie de la rédemption des hommes» commence le pape émérite. Il ajoute : «Un monde sans Dieu ne peut être qu’un monde sans signification. D’où vient donc tout ce qui est ?»

«Une société sans Dieu – une société qui ne le connaît pas et qui le considère comme n’existant pas – est une société qui perd sa mesure. C’est à notre époque que le slogan “Dieu est mort” a été forgé. […] En réalité, la mort de Dieu dans une société signifie aussi la fin de la liberté, parce que ce qui meurt est la finalité qui permet l’orientation. Et aussi parce que disparaît le compas qui nous indique la bonne direction en nous apprenant à distinguer le bien du mal. La société occidentale est une société dont Dieu est absent de la sphère publique, et qui n’a plus rien à lui dire. Et c’est pourquoi il s’agit d’une société où la mesure de l’humanité se perd de plus en plus», explique-t-il.

Il lie d’ailleurs la pédophilie à cette perte de repères : «Pourquoi la pédophilie a-t-elle atteint de telles proportions ? En dernière analyse, la raison en est l’absence de Dieu. Nous autres chrétiens et prêtres préférons aussi ne pas parler de Dieu, parce que ce discours ne semble pas pratique. […] Dieu est considéré comme la préoccupation partisane d’un petit groupe et ne peut plus constituer le critère de référence de la communauté dans son ensemble. Cette décision est le reflet de la situation en Occident, où Dieu est devenu l’affaire privée d’une minorité.»

Mais le pape ne vise pas seulement la société occidentale déchristianisée, mais également la chrétienté, en adressant une critique, qui semble être le cœur de son texte :

«Dieu est devenu homme pour nous. L’homme, sa créature, est si près de son Cœur qu’Il s’est uni à lui, entrant ainsi dans l’histoire humaine d’une manière très pratique. Il parle avec nous, Il vit avec nous, Il souffre avec nous et Il a pris la mort sur lui pour nous. Nous parlons de cela dans le détail en théologie, avec des pensées et des mots savants. Mais c’est précisément de cette manière que nous courons le risque de devenir maîtres de la foi, au lieu d’être renouvelés et gouvernés par la foi.

Considérons cela par rapport à une question centrale, la célébration de la Sainte Eucharistie. La manière dont nous traitons l’Eucharistie ne peut que provoquer de la préoccupation. Le concile Vatican II était à juste titre centré sur la volonté de remettre ce sacrement de la présence du Corps et du Sang du Christ, de la présence de sa Personne, de sa Passion, de sa Mort et de sa Résurrection, au centre de la vie chrétienne et de l’existence même de l’Église. En partie, cela a effectivement été réalisé, et nous devons en être reconnaissants au Seigneur du fond du cœur. Et pourtant, c’est une attitude assez différente qui prévaut. Ce qui prédomine n’est pas une nouvelle révérence envers la présence de la mort et de la résurrection du Christ, mais une manière de Le traiter qui détruit la grandeur du mystère.

Le déclin de la participation à la célébration dominicale de l’Eucharistie montre combien nous autres chrétiens d’aujourd’hui sommes devenus peu capables d’apprécier la grandeur du don que constitue sa Présence réelle. L’Eucharistie a été dévaluée pour devenir un simple geste cérémoniel, lorsqu’on prend pour acquis que la courtoisie exige qu’elle soit offerte lors des célébrations familiales ou des occasions comme les mariages et les enterrements à tous les invités, pour des raisons familiales. La manière dont les personnes présentes reçoivent facilement en maints endroits le Saint Sacrement, comme si cela allait de soi, montre que beaucoup ne voient plus dans la communion qu’un geste purement cérémoniel. Donc, lorsque nous pensons à l’action qui serait nécessaire avant tout, il devient évident que nous n’avons pas besoin d’une nouvelle Église de notre invention. Au contraire, ce qui faut d’abord et avant tout, c’est bien davantage le renouveau de la foi en la présence de Jésus Christ qui nous est donnée dans le Saint Sacrement.»

Il analyse également : «[…] L’Église aujourd’hui est largement considérée comme une simple sorte d’appareil politique. On en parle quasi exclusivement en catégories politiques, et cela concerne même les évêques, qui formulent leur conception de l’Église de demain en termes quasi exclusivement politiques. La crise causée par les nombreux cas d’abus commis par des prêtres nous pousse à considérer l’Église comme quelque chose de misérable : une chose que nous devons désormais reprendre en mains et restructurer. Mais une Église fabriquée par nous ne peut constituer l’espérance.»

Et il conclut sur la sainteté de l’Église : «Aujourd’hui, l’accusation adressée à Dieu vise par dessus tout à présenter son Église comme entièrement mauvaise, et ainsi, à nous en détourner. L’idée d’une Église meilleure, que nous créerions nous même, est en réalité une suggestion du diable, par laquelle il cherche à nous éloigner du Dieu vivant, au moyen d’une logique trompeuse par laquelle nous nous laissons trop facilement duper. Non, même aujourd’hui l’Église n’est pas composée seulement de mauvais poissons et d’ivraie. L’Église de Dieu continue d’exister aujourd’hui, et aujourd’hui, elle est l’instrument même par lequel Dieu nous sauve.»

Enfin, c’est par un remerciement au pape François pour son action que Benoît XVI termine sa réflexion.

Pierre Hardon

Photo : Alessia Giuliani / CPP / CIRIC


1 – Pour toutes les traductions, je me suis référé à Jeanne Smits.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil