Transparence au Vatican
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Le pape François a réuni à Rome, du 21 au 24 février 2019, les présidents des conférences épiscopales du monde pour un sommet sur la protection des mineurs. Cette convocation n’avait pas l’envergure d’un synode, encore moins celle d’un concile. Chaque évêque convoqué n’était que le représentant de sa conférence épiscopale ; aucun n’avait d’autre juridiction que celle qu’il possède dans son propre diocèse. Une conférence épiscopale ne représente pas le Collège apostolique ; c’est uniquement un organisme de coordination et d’administration des actes pastoraux des évêques. Elle n’a aucune autorité supérieure à celle de la juridiction de l’évêque dans son propre diocèse.

L’objectif du Saint-Père était à la fois d’instaurer une réflexion sur le phénomène douloureux des abus sexuels sur mineurs, dont certains prêtres et mêmes certains évêques se sont rendus coupables, et de donner des directives claires sur la manière de procéder lors que ces faits sont portés à la connaissance du public. On sait que cette réunion s’est terminée sans que soient données des directives claires. L’Église attend toujours un Motu proprio du pape.

Un certain nombre d’interventions ont été publiées intégralement, qui peuvent être considérées comme des conférences chocs. Elles ont été reproduites dans Origins (21 mars 2019, vol.48, n°42), le bulletin officiel de l’épiscopat américain. Le cardinal Reinhard Marx1, la journaliste Valentina Alazraki2 et sœur Veronica Openibo3 ont pris la parole le troisième jour du sommet pour faire connaître leur opinion. Nous faisons ici le décryptage de leurs interventions.

Hypocrisie ou péché ?

Les trois intervenants souhaitent une modification profonde du système de communication de l’Église.

Le cardinal Marx a lourdement insisté sur la transparence : «Pour moi, la transparence signifie des actions, des décisions, des procédures et des procédés, etc., qui sont intelligibles et traçables. Je crois que la traçabilité et la transparence sont inextricablement liées».

Sœur Veronica Openibo, membre du Comité directeur de l’Union des Supérieures générales, n’a cessé durant son intervention de dénoncer la responsabilité collective de l’Église (le pronom dominant dans son discours est : «nous») et de décrire l’Église comme un système nécessitant une profonde réforme : «Nous avons sérieusement assombri la grâce de la mission du Christ. […] Je pense que chacun d’entre nous doit reconnaître que notre médiocrité, notre hypocrisie et notre complaisance nous ont amenés à cette situation honteuse et scandaleuse dans laquelle nous nous trouvons en tant qu’Église.»

L’emploi qu’elle fait du terme «hypocrisie» est malvenu. Un hypocrite pense une chose et en dit une autre. Mais on peut être prêtre, être d’accord avec le dogme et la morale de l’Église, et tomber dans le péché que l’on dénonce. Il s’agit ici de la faiblesse humaine, qui est le lot d’une Église de pécheurs.

Sœur Openibo insiste : «Oui, nous proclamons les dix commandements et “paradons” comme si nous étions les gardiens des normes et des valeurs morales et du bon comportement de la société. Hypocrite quelquefois ? Oui ! Pourquoi avons-nous gardé le silence pendant si longtemps ?» Elle décrit les trois maux de l’Église qui caractérisent le cléricalisme : «Secret, silence, solidarité masculine». C’est un système de «culture patriarcale» qui est visé, dans sa globalité. Elle conseille : «La prochaine étape vers la véritable transparence est d’admettre les mauvaises gestions et ensuite de rendre public ce qui a été fait. Je répète : nous publions ce qui a été fait […]. Mais nous devons le faire en public.»

Soumettre l’Église prétendument «hypocrite» à un exercice de confession publique… un traitement de choc ! Toutes ces paroles n’ont qu’un seul but, que la religieuse définit ainsi : «L’Église a besoin de s’améliorer et de créer de nouveaux systèmes et pratiques qui promeuvent l’action sans crainte de faire des erreurs.»

Transparence, droit pénal et émotion médiatique

À l’opposé du «nous» de sœur Openibo, la journaliste Veronika Alazraki a surtout pointé du doigt les évêques, avec un «vous» accusateur très caractéristique, mais avec le même projet de réforme de l’institution : «Communiquer est un devoir fondamental, parce que si vous ne le faites pas, vous devenez automatiquement complices des agresseurs. En ne fournissant pas l’information qui pourrait empêcher ces personnes de commettre d’autres agressions, vous ne donnez pas aux enfants, aux jeunes gens et à leurs familles les outils pour se défendre eux-mêmes contre de nouveaux crimes», affirme-t-elle.

La complicité a une qualification juridique en droit pénal, qui implique un élément intentionnel, c’est-à-dire une aide dans l’exécution de l’infraction. Dire que les évêques aident volontairement les agresseurs est une accusation grave. Veronika Alazraki ajoute à ce propos : «Je voudrais vous dire que l’agression d’un mineur est aussi condamnable que de dissimuler cette agression. Et vous savez aussi bien que moi que ces agressions ont été dissimulées systématiquement du bas vers le haut. Vous devez savoir que plus vous dissimulerez, plus vous ferez la politique de l’autruche, plus vous refuserez d’avertir les médias et, par eux, les fidèles et l’opinion publique, plus le scandale existera.»

Les médias doivent-ils systématiquement être avertis d’une enquête, d’un procès canonique, des soupçons pesant sur un prêtre ? N’est-ce pas précisément le risque de laisser un procès être influencé par la vindicte populaire commandée par l’émotion ? C’est exactement la critique que l’on peut faire au procès du cardinal Pell, condamné dans un contexte où l’émotion publique a été déterminante sur le jugement.

Pour Veronika Alazraki, le contexte moderne et l’évolution du monde sont importants : «À l’époque où nous vivons, il est très difficile de cacher un secret. Avec la prééminence des réseaux sociaux, la facilité pour poster des photos et les rapides changements sociaux-culturels, l’Église n’a qu’un chemin : rendre compte de manière transparente, les deux allant de pair.» Elle affirme aussi : «Aujourd’hui, nos sociétés ont adopté la transparence comme une règle générale, et le public croit que la seule raison de ne pas l’être est un désir de cacher quelque chose de corrompu ou de négatif.»

Réformer l’Église ou se convertir ?

Si l’on suit cette logique, il faut réformer l’Église pour qu’elle soit conforme à l’opinion du temps… C’est ce que vient confirmer le cardinal Marx, qui prône une nouvelle administration de l’Église, fondée sur la transparence et la traçabilité. Dans l’imaginaire, la transparence – vertueuse parce que publique – s’oppose au secret – vicieux parce que dissimulé. La transparence permettrait l’émergence d’un système ecclésial régénéré et moderne, qui lutterait contre les agressions sexuelles avec une efficacité nouvelle.

Le cardinal Marx affirme que l’«administration régule et sanctionne les infractions contre l’intérêt commun, les règles et les lois, et ainsi joue le rôle d’un contrepoids à l’égard de ce que l’on peut appeler la nature pécheresse de l’Homme». Les normes canoniques pour le traitement des affaires d’agressions sexuelles existent dans le Code de droit canon et relèvent du pouvoir de juridiction de l’évêque. Mais le pouvoir de juridiction de l’évêque n’est pas un pouvoir délégué par le peuple chrétien, qui exercerait ainsi un pouvoir démocratique. Il est d’origine divine. Dieu devrait-il juger comme jugent les hommes ?

Le cardinal balaie les critiques d’un revers de manche : «Les objections sur la traçabilité et sur la transparence ne sont pas particulièrement puissantes. Chaque objection fondée sur le secret pontifical ne serait pertinente que si des raisons impérieuses pouvaient démontrer pourquoi ce secret pontifical4 doit être appliqué à la poursuite d’agressions criminelles concernant les agressions sexuelles sur mineurs.» Oui, effectivement, pour des raisons comme la dignité et la protection de la victime, pour la présomption d’innocence de l’accusé, la préservation de sa réputation tant qu’il n’est pas déclaré coupable, pour la bonne tenue de l’enquête, du dossier canonique, puis du procès qui s’ensuit.

La remise en cause du secret pontifical est une des propositions du cardinal Marx, qui suggère d’en «redéfinir l’objectif et les limites» : «À l’heure des réseaux sociaux, dans laquelle chacun de nous peut presque immédiatement établir un contact et échanger des informations ou des photos via Facebook, Twitter, etc., il est nécessaire de redéfinir la confidentialité et le secret et de les distinguer de la protection des données.»

Seul le pape peut «redéfinir l’objectif et les limites du secret pontifical». On peut se demander si la pression qui s’exerce dans l’Église pour la suppression du «secret» en son sein est tout à fait adéquate pour combattre la pédophilie. Au début de l’Église, les pécheurs étaient publiquement dévoilés à la pénitence de l’Église. Peu à peu, l’Église a compris que ce dévoilement public ne diminuait pas les péchés, mais empêchait la conversion du pécheur et son retour vers Dieu. Au Moyen-Âge, on dénonçait publiquement les homosexuels et on les brûlait sur la place publique. Cela a-t-il fait disparaître l’homosexualité dans l’Église ? Aujourd’hui, sous prétexte de transparence et de pureté, on voudrait bien que les prêtres pédophiles soient livrés au châtiment public, et le meilleur moyen pour cela est de les livrer aux médias avant même qu’ils soient déclarés coupables à la suite d’une juste enquête et d’un procès équitable.

On ne sait pas ce que contiendra le Motu proprio attendu, mais le pape n’est pas soumis aux pouvoirs médiatiques. Il est soumis à Dieu seul !

Pierre Hardon

Photo : M. Migliorato / CPP / CIRIC


1 – Le cardinal Marx est le président de la conférence épiscopale allemande. «La transparence comme une communauté de croyants », dans Origins du 21 mars 2019, vol. 48, n°42 (lien vidéo en français).

2 – Vaticaniste depuis 1973, elle travaille pour la chaîne «Televisa». «Communication pour tout le peuple», dans Origins, ibid.(lien vidéo en français).

3 – C’est une religieuse nigériane de la Communauté des sœurs de l’Enfant Jésus. «L’ouverture au monde comme conséquence de la mission ecclésiale», dans Origins, ibid.(lien vidéo en français).

4 – Le secret pontifical s’étend aux processus pénaux, notamment les cas d’agressions sexuelles sur mineurs. L’objet de ce secret est de protéger la vie privée des victimes, la présomption d’innocence de l’accusé, le travail de l’enquêteur, la réputation de l’accusé jusqu’à ce qu’il soit déclaré coupable ou la confidentialité des accusateurs. Il s’agit de protéger la procédure pour qu’elle puisse permettre la découverte de la vérité en partant des faits.

 

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