Une signature pour le Golan
Facebook Twitter Linkedin Whatsapp

Le plateau du Golan est une des pommes de discorde entre Israël et les pays du Proche-Orient, notamment la Syrie. Donald Trump vient de reconnaître cette «zone tampon» stratégique comme partie intégrante de l’État d’Israël. L’intérêt de cette région n’est pas uniquement militaire. Bien d’autres enjeux économiques et politiques se cachent derrière cette reconnaissance…

Le 25 mars, Donald Trump a reconnu officiellement la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan en Syrie en présence du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, en visite à la Maison-Blanche. Le chef du gouvernement israélien a toutefois été contraint d’écourter sa visite, initialement prévue sur deux jours, à la suite d’un tir de roquette en provenance de la bande de Gaza.

Le Président américain a estimé que cet arbitrage «aurait dû avoir lieu il y a des décennies». Il a ajouté : «Après cinquante-deux ans, il est temps pour les États-Unis de reconnaître pleinement la souveraineté d’Israël sur le Golan, qui a une importance stratégique pour l’État d’Israël et la stabilité régionale».

Compte tenu de la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem comme capitale israélienne le 7 décembre 2017, puis du retrait de l’accord nucléaire avec l’Iran, le gouvernement israélien a jugé à juste titre que le moment était propice pour réaffirmer ses ambitions sur ce territoire éminemment stratégique surplombant la Galilée. Pour Israël, la reconnaissance du Golan est le prolongement naturel de la déclaration de Jérusalem.

Un territoire disputé entre Israël et la Syrie

La partie occidentale du Golan, occupée en 1967 lors de la guerre des Six Jours, puis annexée par Israël en 1981 sans le consentement des Nations unies – annexion que le Conseil de sécurité de l’ONU avait alors jugée nulle et non avenue – constitue un enjeu territorial crucial pour l’État hébreu, tout aussi important que la maîtrise de la bande de Gaza.

Situé à seulement 41 kilomètres de Damas, le plateau du Golan, qui domine à la fois le Sud du Liban, le Nord d’Israël ainsi qu’une grande partie du Sud de la Syrie, comptait près de 150 000 Syriens avant 1967. Il n’en reste aujourd’hui que 24 000, majoritairement de confession druze, vivant aux côtés de 20 000 colons israéliens, qui ont construit des kibboutzim et planté des vignobles dans cette région particulièrement fertile.

Pour les tenants de l’occupation israélienne, tels que l’ambassadeur Friedman et l’ancien ambassadeur des États-Unis en Israël, Daniel Kurtzer, ou encore Michael Doran, membre du Conseil de sécurité nationale sous l’administration de George W. Bush, l’argument est d’ordre sécuritaire : les parties belligérantes, qu’il s’agisse de Bachar al-Assad, du Président russe Vladimir Poutine, de l’Iran, du Hezbollah ou de l’État islamique, tous représentent, chacun à sa manière, une menace existentielle pour Israël, qui a besoin du Golan comme zone tampon pour sa défense. Pour les forces armées d’Israël, «celui qui se trouve au sommet de ce plateau est celui qui contrôle la vallée».

Mais il existe un enjeu plus fondamental encore : cette terre regorge de ressources naturelles, en particulier d’eau. Il s’agit donc pour Israël d’assurer à tout prix sa sécurité et sa survie, quitte à menacer gravement la stabilité régionale.

La guerre de l’eau

L’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin affirmait en 1995 que «le plus grand danger auquel Israël doit faire face dans les négociations avec la Syrie est la possibilité de perdre le contrôle des ressources en eau du plateau du Golan». De fait, plus d’un tiers de l’approvisionnement d’Israël provient du territoire syrien. La rareté de l’eau dans les régions arides du Proche-Orient représente donc un enjeu territorial, diplomatique et stratégique.

La zone de conflit, particulièrement fertile, offre un accès à deux grands réseaux hydrauliques : celui du Jourdain et de ses affluents à l’ouest, et celui du lac de Tibériade et de la rivière Yarmuk au sud, sans compter les 200 sources et les nombreux cours d’eau qui s’y trouvent, dont un grand nombre est retenu par Israël dans des réservoirs à l’usage des colons. Pour les autorités militaires israéliennes, «le Jourdain se jetant dans la mer de Galilée, la perte du Golan reviendrait à perdre la mer de Galilée».

Le manque d’eau est l’un des problèmes les plus importants affectant aussi la société palestinienne. Notons que l’eau fait également défaut en Cisjordanie, notamment dans le centre historique de Bethléem, mais aussi à Gaza, où plus de 97 % de l’eau est impropre à la consommation, ce qui entraîne nécessairement des troubles alimentaires graves, tels que la salmonellose et la fièvre typhoïde1.

Soldats du Golan
Photo : Chine Nouvelle / SIPA
 

Il existe une autre richesse du plateau syrien, assez peu connue, mais qui ne doit pas être étrangère aux ambitions de l’État israélien : le pétrole. En 2013, une société américano-israélienne a obtenu d’y explorer des gisements. L’année suivante, la Cour suprême israélienne a autorisé la société d’exploration pétrolière et gazière Afek, filiale de la société Génie Oil and Gas, à lancer des opérations de forage.

C’est dans ce contexte, propice aux tensions, que des tirs de roquettes attribués à l’Iran ont été effectués vers Israël à plusieurs reprises ces derniers mois. L’armée israélienne a immédiatement répliqué en bombardant les positions syriennes. Les cibles iraniennes visées étaient des entrepôts logistiques et des dépôts de munitions. En février 2018, un drone de conception iranienne – réplique d’un engin en mission d’espionnage sur des sites nucléaires, le RQ-170 Sentinel, perdu par les forces américaines au-dessus de l’Iran en 2011 – avait été détruit après être entré dans l’espace aérien israélien. Le ministre de la Défense avait alors averti : «Les Iraniens ne doivent pas oublier l’adage selon lequel, si la pluie nous tombe dessus, la tempête s’abattra sur eux».

Un cadeau de Trump à Netanyahu

«Israël n’a jamais eu un meilleur ami que vous», a affirmé Benjamin Netanyahu à l’adresse du Président des États-Unis. De fait, la plupart des chefs d’État américains ont entretenu d’étroites relations avec Israël. Néanmoins, l’alignement de Trump sur les intérêts stratégiques israéliens est sans précédent et peut poser question.

Benyamin Nétanyahou avait qualifié la promesse de reconnaissance des États-Unis relative à l’annexion du Golan de «miracle de Pourim». Cette fête religieuse, célébrée le 22 mars dernier en Israël, commémore un épisode relaté dans le Livre d’Esther (cf. Est 9-10) : la délivrance miraculeuse d’un massacre de grande ampleur planifié par les Perses à l’encontre du peuple juif…

À l’approche des législatives du 9 avril et en pleine campagne pour sa réélection, cet appui du Président américain est bienvenu pour le Premier ministre israélien. Ce dernier, mis en cause par la justice dans plusieurs enquêtes pour corruption et abus de confiance, est par ailleurs sévèrement jugé par ses détracteurs et concurrents pour des défaillances sécuritaires.

Pour la diplomatie française, cette décision pourrait aussi faire le jeu d’Assad. D’après l’ancien ambassadeur de France en Syrie, Michel Duclos, l’annonce de Donald Trump est «un cadeau à Bachar el-Assad» car «la reconnaissance du Golan est un élément de vulnérabilité pour Israël. Elle conduit à replacer Bachar el-Assad, discrédité dans l’opinion par la répression en Syrie, dans le rôle du résistant, et renforce Israël dans celui du méchant».

Quant à Donald Trump, sa décision de reconnaître l’annexion du plateau du Golan entre de toute évidence dans ses calculs politiques en vue de sa propre réélection en 2020. De puissants lobbyistes pro-israéliens tel que Morton Klein, président national de l’Organisation sioniste d’Amérique, et des responsables politiques israéliens – dont le ministre du Renseignement Yisrael Katz –exercent une pression depuis de nombreuses années sur les États-Unis afin qu’ils reconnaissent à Israël le contrôle de la région.

Il faut dire que le Président américain, très présent dans cette campagne électorale, affiche clairement son soutien au Premier Ministre sortant. Pour preuve, d’immenses panneaux publicitaires placardés aux abords de Jérusalem et Tel-Aviv par les partisans de Benjamin Netanyahu montrent la proximité des deux hommes d’État échangeant une chaleureuse poignée de main.

Pour Antoine Basbous, Directeur de l’Observatoire des pays arabes, et Annie Laurent, journaliste, politologue française et spécialiste du monde arabe, l’analyse est sans concession : depuis les années Kissinger, «l’orientation politique américaine au Proche-Orient était de faire du Liban une patrie de rechange pour les Palestiniens, d’offrir la plaine de la Bekaa à la Syrie en compensation de la perte du Golan et enfin de donner à Israël le Sud du Liban comme zone tampon avec l’État palestinien2.» Les auteurs poursuivent : «La création de l’État d’Israël répond entre autres à un besoin de rachat de la conscience occidentale : il était nécessaire d’attribuer une terre au peuple juif, errant, persécuté et méprisé, surtout dans les pays européens. Il s’agit là pour l’Occident des fondements mêmes de la légitimité d’Israël». Et de conclure : «Les États-Unis ont fait d’Israël leur puissance-relais au Proche-Orient. Si son action répond bien à ce besoin, Israël dépasse néanmoins ce rôle et devient lui-même une super-puissance régionale, agissant avant tout pour ses intérêts propres en prenant l’initiative.»

Marie-Pierre Roux

Sources : Foreign Affairs, Le Figaro, Huffington Post, Le Point

Photo : Manuel Balce Ceneta / AP / SIPA


1 – Des initiatives concrètes pour lutter contre l’actuelle situation de crise de l’eau sont mises en œuvre par les franciscains de la Custodie de Terre Sainte depuis plusieurs années, en Cisjordanie notamment.

2 – Antoine Basbous et Annie Laurent, Une proie pour deux fauves ? Le Liban entre le lion de Juda et le lion de Syrie, éd. Ad-Dairat, Beyrouth, 1983.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil