La casse des gilets jaunes
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«Casser pour être entendu»… Serait-ce la devise des Gilets jaunes, dont les manifestations, d’acte en acte, sont émaillées de violences, de saccages et de heurts, particulièrement intenses lors de l’acte XVIII, le 16 mars dernier ? Ou est-ce ce que voudrait faire croire le gouvernement, à la fois par calcul politique et par fascination idéologique, en laissant faire les Black blocs qui s’y infiltrent ?

L’acte XVIII des Gilets jaunes s’est accompagné de violences d’une particulière intensité sur l’avenue des Champs-Élysées. Quatre-vingts enseignes ont été touchées, et une vingtaine de symboles du luxe saccagés, pillés, incendiés : le restaurant Le Fouquet’s, les vêtements Hugo Boss, le maroquinier Longchamp, le chocolatier Jeff de Bruges… Mais pas seulement : de simples kiosques à journaux sont partis en fumée, la boutique du PSG a été mise à sac, comme le magasin de smartphones chinois Xiomi.

La police a semblé impuissante, débordée face à ces scènes, que certains avaient pourtant prévues : la polémique des dernières semaines face aux blessures occasionnées par les LBD (lanceurs de balles de défense), notamment, l’a empêchée de faire usage d’armes efficaces. 237 personnes ont été interpellées, des «Gilets jaunes radicalisés», selon Laurent Nuňez, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, pour qui tous les manifestants de samedi seraient en cause.

De fait, «les premiers à comparaître devant Isabelle Prévost-Desprez, la présidente de la chambre 23-4» sont «un apiculteur, un lycéen compositeur de musique classique, un conducteur d’engin de chantier au chômage, un paysagiste»… «Tout penauds»… L’un a lancé une canette de bière en direction des CRS, un autre a ramassé des vêtements dans un magasin pillé, un autre encore a fait un doigt d’honneur» à la police… Tous disent avoir suivi le mouvement. Mais quel mouvement ?

La troublante impunité des Black blocs

Selon Éric Delbecque, chef du pôle intelligence économique de l’IFET et auteur du livre tout juste paru Les ingouvernables1, interrogé dans le Huffington Post, «les Black blocs ne sont pas des « Gilets jaunes radicalisés »». Car la manifestation a été largement phagocytée (1 500 sur 10 000) par ces activistes d’extrême-gauche ultraviolents, qui s’invitent dans toutes les manifestations pour casser comme à plaisir.

Ce sont eux, venus de toute l’Europe, qui ont vandalisé, incendié, pillé, frappé. Parfaitement organisés et entraînés, se regroupant en quelques secondes pour agir avant de se disperser de manière fulgurante, tandis que se laissaient prendre les «vrais» Gilets jaunes, dont certains accompagnaient ces débordements de gestes certes déplacés, mais souvent relativement anodins dans le contexte.

Les Black blocs, Delbecque les qualifie de «coucous» : «Le bloc s’installe dans un mouvement social, une manifestation, un événement où sa présence n’a jamais été souhaitée par la majorité des participants, puis il la parasite. Il prend ses aises et pond ses œufs dans le nid des autres… Il n’exprime aucune revendication, il se met en scène et témoigne de l’existence d’une contestation radicale, violente, de toute forme de pouvoir, du refus de n’importe quel réformisme ou compromis avec l’ordre existant». On les a vus à l’œuvre lors des dernières manifestations du 1er mai à Paris.

Ils mettent à mal la rhétorique habituelle de ce gouvernement – et de bien d’autres – sur la commode «extrême-droite», tel Christophe Castaner dénonçant, à l’occasion des débordements du 26 novembre dernier, «les séditieux de l’ultra-droite répondant à l’appel de Marine Le Pen», ou Gérald Darmanin criant lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-RCI dimanche à «la peste brune» répandue par «les casseurs professionnels de la République». On avait alors appelé à la dissolution de mouvements comme le Bastion social, dissolution effective depuis cette semaine.

Étrangement, avec les Black blocs, il n’est plus question de dissoudre quoi que ce soit – si tant est qu’il s’agisse d’une organisation ayant une existence juridique. La dénonciation de l’extrême-gauche se fait aussi prudente et discrète que celle de l’extrême-droite fut immédiate et implacable. Certains s’étonnent même de la complaisance médiatique et gouvernementale dont ils semblent bénéficier.

Le médiologue François-Bernard Huygue, directeur de recherches à l’IRIS – où il a créé l’Observatoire géostratégique de l’Information en ligne – et spécialiste des fake news, s’en étonne : «L’impunité des Black blocs est quelque chose de très troublant». Pour l’auteur de Dans la tête des Gilets jaunes2, «les mouvements violents servent objectivement le discours macronien de peur». Un point de vue d’extrême-droite ? France Soir, que l’on a connu moins partisan, dénonce «la fachosphère, [qui] décrit les Black blocs comme « des casseurs », instrumentalisés par le gouvernement pour « casser » le mouvement des Gilets jaunes en commettant des dégradations».

Peur des élites et amalgames

«Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage». On a tout imputé aux Gilets jaunes, tant ce mouvement imprévu, échappant à toutes les classifications habituelles, et surtout imprévisible – certains font le lien avec le début de la Révolution française – fait peur à nos élites. De la hausse des accidents de la route au ralentissement de la croissance économique, en passant par la résurgence de l’antisémitisme…

Le faire aujourd’hui passer pour une meute enragée – ou complice des enragés – est une tentation à laquelle n’échappe pas le Président de la République : «Sur les Champs-Elysées, ce qu’il s’est passé, ça ne s’appelle plus une manifestation. Ce sont des gens qui veulent détruire la République et tout avec elle. Tous ceux qui étaient là se sont rendus complices de ça». Même discours, qui prend une allure officielle, de la part de Benjamin Grivaux, porte-parole du gouvernement : «Quand je vois des gens autour des saccages qui, sans se rendre responsables de départs de feu ou d’actes criminels, encouragent la violence et harcèlent les forces de l’ordre, il y a une part de complicité». On aura compris le message : toute personne qui manifeste revêtue d’un gilet jaune cautionne et encourage des violences… dont les véritables auteurs ne sont jamais cités.

Et pourtant, on les connaît : ce sont les mêmes qui ont impunément occupé pendant dix années le site du «futur» aéroport de Notre-Dame des Landes, faisant in fine plier le gouvernement. La liste est longue des violences que cette «ultra-gauche» commet en toute tranquillité d’âme soutenue – c’est un fait – par une large partie de la gauche et des intellectuels.

La fascination du gauchisme

Laurent Bouvet, professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines – et certes pas de droite – analyse bien ces idéologues, dans une interview parue sur Figaro Vox que l’on nous pardonnera de citer longuement tant elle est pertinente.

Pour eux, «tout ce qui n’est pas eux, tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, sont des ennemis, des fascistes, des valets du capitalisme, etc., donc des gens que l’on doit combattre par la violence». Qu’ils arrivent au pouvoir, et ce sera le totalitarisme et les meurtres de masse : «il y aura toujours des ennemis à éliminer : ceux qui s’opposent au nouveau régime, bien évidemment, mais aussi des ennemis à raison de ʺce qu’ils sontʺ et non de ce qu’ils font, des ennemis de classe, des ennemis de race, des ennemis de religion, etc.».

La haine de ces petits intellectuels est à la mesure de leur prétention et de leur frustration : «Ce sont surtout des jeunes issus de la petite bourgeoisie déclassée (i.e. dont le niveau d’études est supérieur aux emplois occupés) [et] on y trouve peu ou pas de jeunes issus des catégories populaires». Ils sont largement soutenus par certains intellectuels, que fascine une violence dont ils sont eux-mêmes «strictement incapables». Mais aussi par «la gauche politique, syndicale, associative, et la presse».

«Il est indispensable, poursuit Laurent Bouvet, de comprendre le mécanisme de fascination du gauchisme qui s’exerce sur une grande partie de la Gauche. L’appel permanent à la ʺrévolutionʺ, l’usage légitimé de la violence contre le ʺsystèmeʺ, la dénonciation de toute pensée non conforme, la disqualification de tout adversaire politique accusé d’être d’extrême-droite, etc., tout cela est très répandu, bien au-delà des groupuscules dont il est ici question. Comme si, au sein de la Gauche, existait un complexe vis-à-vis d’une avant-garde toujours plus à gauche, toujours plus proche d’une inaccessible vérité. On a affaire à une forme de platonisme». C’est-à-dire à un idéalisme politique dont le projet est si «beau» que tous les moyens sont bons pour y arriver.

Une forme d’«augustinisme politique» sans Dieu

Peut-être aussi, ajouterais-je volontiers, une forme d’«augustinisme politique» sans Dieu, tant les revendications de cette ultragauche ressemblent à un catalogue de ces «vertus chrétiennes devenues folles» dont parlait Chesterton, une application littérale, politique et violente du message évangélique : «Aimez-vous les uns les autres», «Il n’y a plus ni homme ni femme», «J’étais un étranger et vous m’avez accueilli», «Malheur à vous, les riches !»… Sous peine de…

Moderne «Savonarole» pourchassant les pécheurs et, pire encore, les hérétiques, notre République est décidément l’héritière des sans-culottes, des massacreurs de Septembre, des apôtres de la Terreur. Elle trouvera toujours des circonstances atténuantes aux pires violences à condition qu’elles soient légitimées par une idéologie «progressiste» visant à instaurer le paradis sur Terre. Quel qu’en soit le prix3.

Et le peuple qui commettra ces violences ne sera «le Peuple» que s’il est conduit vers des «lendemains qui chantent» par quelques clercs capables de leur donner un sens. Universitaires pour les théoriser, curés de gauche pour les bénir, avocats pour les faire acquitter, poètes pour les chanter…

Jean-François Chemain

Photo : Christophe Ena/ AP / SIPA


1 – Éric Delbecque, Les ingouvernables. De l’extrême gauche utopiste à l’ultragauche violente, plongée dans une France méconnue, Grasset, 2019.

2 – François-Bernard Huyghe, Xavier Desmaison, Damien Liccia, Dans la tête des gilets jaunes, VA éditions, 2019.

3 – Un ambassadeur de France au Cambodge à l’époque de Pol Pot avait recueilli de ce dernier cet éloquent aveu : «Nous avons été les bons élèves de vos universités».

 

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