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Malgré la colère de son peuple, l’actuel président Abdelaziz Bouteflika est candidat à l’élection présidentielle algérienne pour un cinquième mandat. Un homme très malade pour un pays qui l’est tout autant. Un pays dont le proche avenir, avec le risque d’un afflux migratoire, se présente comme un défi majeur pour la France, tant au point de vue économique que social, politique et religieux.

À l’approche des élections présidentielles algériennes, prévues le 18 avril prochain, d’importantes manifestations – essentiellement à l’initiative de la jeunesse – se déroulent dans les principales villes du pays. En cause, le projet de candidature (pour la cinquième fois depuis 1999) du Président sortant, Abdelaziz Bouteflika. Rien d’étonnant en principe à cela dans un monde arabo-musulman où prévaut l’habitude du «tyran débonnaire» en place jusqu’à la mort ou jusqu’à une révolution qui en amène un autre, du même acabit, comme l’ont bien montré les différents «printemps arabes» du début des années 2010, auxquels avait échappé l’Algérie.

Où trouver un candidat crédible ?

Le problème, avec Bouteflika, c’est que sa dernière apparition publique – en fauteuil roulant – date de… 2014, et que les ultimes photos de lui montrent un visage hagard. Qui donc, après sa réélection, exercera réellement le pouvoir ? Face à l’ampleur croissante du mécontentement, «il» aurait rédigé une lettre annonçant son projet, au cas où il serait réélu, de ne pas terminer son mandat. Le temps pour lui de réaliser les réformes nécessaires à sa succession. Les promesses, c’est bien connu, n’engagent que ceux qui y croient… Surtout de la part de quelqu’un qui, en vingt ans de pouvoir, s’est distingué par le triptyque «immobilisme, clanisme et corruption».

L’opposition ne se trouve toutefois pas en mesure de faire émerger une candidature crédible. Le général à la retraite Ali Ghediri est un novice en politique, totalement inconnu du public. L’homme d’affaires franco-algérien Rachid Nekkaz, célèbre pour avoir proposé de payer en France les amendes des femmes verbalisées pour port de la burqa, s’est heurté à des conditions de résidence. Il a dû imaginer ce subterfuge grotesque de présenter à sa place un cousin homonyme qui, une fois élu, obéirait à ses directives. L’ancien Premier Ministre Ali Benflis a préféré jeter l’éponge face à une tricherie massive annoncée, pour ne pas la cautionner. Abderrazak Makri, chef du parti islamiste MSP, proche des Frères musulmans, a confirmé qu’il ne se présenterait pas…

Une économie et une jeunesse sinistrées

Le vainqueur de ces élections, ce pourrait bien être l’abstention !

Leur enjeu est pourtant fort, dans un pays en pleine explosion démographique, doublée de graves difficultés économiques et sociales. Le taux de fécondité, qui était dans les années 1990 tombé presque au niveau des standards occidentaux (2,4 enfants par femme en 2000, contre 4,5 dix ans plus tôt), est reparti à la hausse, atteignant 3,2. Sous l’effet d’une plus grande emprise de la religion, on se marie plus tôt et l’on ne pratique aucune forme de contraception1. Le pays est ainsi passé de 10 millions d’habitants en 1962 à 40 millions aujourd’hui, dont plus d’un quart ont moins de 15 ans.

Les perspectives d’avenir ne sont pas glorieuses pour cette jeunesse nombreuse, dont l’humoriste algérien Fellag s’amuse avec tendresse, dans un sketch célèbre, de son activité favorite selon lui : «tenir les murs». Le taux de chômage dans la tranche des 16-24 ans s’élève à 30 % !

Comme dans le cas vénézuélien, l’activité économique du pays a subi les conséquences néfastes de décennies de rente pétrolière et gazière – celle-ci représentant encore plus de 95 % de ses recettes extérieures et 60 % du budget de l’État – aggravée par trente ans de socialisme. Elle est donc tributaire d’un marché à court terme très volatile (- 43,71 % en 2015 !) et, à plus long terme, de l’épuisement des réserves (d’ici 20 ans pour le pétrole, 50 ans pour le gaz).

L’industrie est presque totalement absente, avec moins de 5 % du PIB, tandis que le tertiaire domine largement (83 %), essentiellement constitué d’un secteur public pléthorique et d’une masse de «petits services». Le BTP est très largement entre les mains d’entreprises chinoises qui arrivent avec leur propre main-d’œuvre.

Des défis économiques et sociaux redoutables

Face à cet horizon bouché, l’émigration est le rêve de la jeunesse algérienne. Plus de deux millions d’Algériens ont quitté le pays depuis 2000, essentiellement pour la France (82 %) ! On peut craindre à juste titre que la dégénérescence de la crise politique actuelle ne provoque un tsunami migratoire vers l’Hexagone. La récente nomination d’un ambassadeur particulièrement expérimenté en la personne de Xavier Driencourt, fin connaisseur de l’Algérie – où il représenta déjà la France entre 2008 et 2012 – est un indice du sérieux avec lequel le gouvernement français considère la situation.

Car celle-ci est préoccupante aussi pour notre pays, dont le tissu économique et social – la crise des Gilets jaunes en témoigne – est déjà gravement fragilisé. Le Pacte de Marrakech, que la France a signé en décembre dernier, lui fait sans doute obligation d’accueillir décemment ceux qui se présenteront. Mais il est permis – sans sombrer dans la xénophobie et le «repli sur soi» – d’en craindre les conséquences.

Les défis économiques et sociaux que ces éventuels migrants nous lanceront (travail, logement, accès aux prestations sociales…) sont nombreux. Il faudra par exemple les loger en évitant les «ghettos», ce qui est une gageure tant ils auront tendance – c’est humain – à rejoindre leurs proches déjà installés chez nous, constituant des espaces où l’on vit comme en Algérie, où l’on parle l’arabe. Je reviens de quelques jours passés à Marseille : dans le quartier de la gare Saint-Charles, bloc d’immeuble après bloc d’immeuble, ce ne sont que des commerces orientaux, et plus moyen de se faire servir un pastis… Pagnol doit se retourner dans sa tombe ! Ce n’est pas une critique, c’est un constat : il ne faudra pas qu’ensuite les politiques (telle récemment Madame Pécresse) viennent nous parler d’une mixité qu’ils sont d’ailleurs eux-mêmes les derniers à pratiquer !

Les défis sociétaux ne sont pas à négliger : nombre de nos «valeurs républicaines» n’ayant pas cours en Algérie, les nouveaux venus risquent de se sentir mal à l’aise au pays du «mariage pour tous», de la PMA et du gender. On s’inquiétera ensuite, comme la députée LREM Agnès Thill, que certains entrent en sécession avec notre société…

Des menaces pour l’équilibre politique de la France

Les conséquences politiques me paraissent aussi à prendre en compte. On voit mal comment la simple traversée de la Méditerranée pourra faire de personnes sans réelle tradition démocratique les habitants, futurs citoyens pour certains d’entre eux, d’une démocratie déjà bien malade.

J’entendais récemment une interview sur RCF du Père Pierre de Charentenay, jésuite, qui s’inquiète dans un récent ouvrage de la dérive «populiste» de nos pays2. Au journaliste qui lui demandait si l’accueil de populations ignorant tout des règles démocratiques ne risquait pas de compliquer les choses, celui-ci a balayé la question d’un revers de main, répondant en substance qu’il y aurait ceux (sous-entendu «les méchants») qui prétendent cela, par peur de l’Autre et par repli sur soi, et ceux («les gentils») qui pensent que tous les nouveaux venus feront de bons républicains. Tout repose, somme toute, sur un acte de foi. Au risque d’appartenir à la première catégorie, je m’inquiète. Le fait de fuir une dictature – ou une guerre civile – ne fait pas de l’immigré un démocrate.

Dix ans d’enseignement dans une banlieue musulmane – où j’ai certes vécu de grands bonheurs – m’ont en outre permis de constater que les jeunes n’y aiment pas spontanément la France. Notamment ceux qui viennent d’Algérie, nourris qu’ils ont été d’une permanente propagande anti-française, notre pays devenant le facile bouc émissaire des conséquences de l’incurie gouvernementale du leur. Les milliers d’arrivants ne nous seront pas forcément reconnaissants de notre accueil, et beaucoup viendront vite rejoindre la masse des mécontents.

Défi religieux et Espérance

Dominant et englobant peut-être tous les autres (tant les valeurs et les comportements politiques sont issus d’une anthropologie d’origine religieuse) s’ajoutera le défi «religieux». Ceux qui arriveront, par dizaines ou centaines de milliers, sont culturellement musulmans, et l’on voit bien les difficultés que rencontre notre pays à gérer le défi lancé par l’irruption massive de cette religion dans un paysage culturel façonné par quinze siècles de christianisme. Pas de semaine où n’apparaissent avec évidence les difficultés que nous avons, collectivement, à gérer la présence de plus en plus massive d’un islam, de plus en plus travaillé par le fondamentalisme.

Faut-il désespérer ? Peut-être et sans doute pas, tant il est vrai que le chrétien se doit de conserver la vertu théologale d’Espérance, qui est – si l’on en croit Bernanos – «un désespoir surmonté». Donc, pour être bien dans l’Espérance, il faut être bien désespéré. C’est mon cas. La rencontre de nombreux convertis de l’islam au christianisme, et notamment au catholicisme, à qui je viens de consacrer un livre3, m’a permis de mesurer combien l’Esprit Saint travaille les musulmans, particulièrement en Algérie, patrie de saint Augustin et de bien d’autres saints. La récente béatification des moines de Tibhirine, monastère qui aujourd’hui ne désemplit pas de visiteurs algériens bouleversés, en est un signe. Beaucoup de convertis se réjouissent de la présence de leurs anciens coreligionnaires en France, pays où l’on a juridiquement le droit d’abandonner l’islam.

On peut et l’on doit souhaiter et prier pour cela – pourquoi pas saint Augustin ! – que la succession de Bouteflika se règle pacifiquement. Si tel n’est pas le cas, il faudra s’attendre, en France, à de grandes difficultés liées à l’afflux migratoire. La Cité des hommes, pour parler comme l’évêque d’Hippone, a du souci à se faire ! Mais pour nous qui travaillons aussi à la Cité de Dieu, le défi qui nous est lancé doit nous trouver à nos postes, prêts à annoncer sans complexes aux nouveaux arrivants le Christ, auquel a cru pendant quinze siècles cette «fille aînée de l’Église» qu’ils auront choisi de rejoindre.

Jean-François Chemain

Photo : Fateh Guidoum / PPAgency / SIPA


1 – L’écrivain algérien d’expression française Boualem Sansal a ainsi noté qu’après la «décennie noire» de la guerre civile, l’Algérie était tombée dans une forme de bigoterie petite-bourgeoise, se couvrant de mosquées qui ne désemplissent pas.

2 – Pierre de Charentenay, La démocratie, ennemie de la démocratie, Chemin de Dialogue, 2018, 283 pages.

3 – Jean-François Chemain, Ils ont choisi le Christ. Ces convertis dont on ne parle pas, Elidia, parution prévue en avril 2019.

 

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