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Éloge de la borne

«Quand on passe les bornes, il n’y a plus de limites». Cette citation attribuée à Alfred Jarry (mais aussi à Pierre Dac, à Alphonse Allais et au Sapeur Camember) est loin d’être uniquement une saillie drolatique en forme de lapalissade. Elle a beaucoup plus de profondeur que la qualité d’humoriste de ses auteurs pourrait le laisser penser.

Elle relève même d’une sagesse millénaire magnifiquement incarnée par un bas-relief que l’on peut admirer à Athènes, au musée de l’Acropole. Athéna, la déesse de la sagesse, y est représentée de profil, drapée dans une tunique sobre, mais au plissé superbement rendu par la pierre, casque sur la tête, légèrement relevé en arrière, et armée de sa lance. La tête penchée en avant, le regard baissé vers une pierre rectangulaire fichée dans le sol, la déesse apparaît comme figée dans sa contemplation. On la surnomme «Athéna mélancolique», ou mieux, «Athéna à la borne».

Elle semble nous dire, elle aussi, comme une leçon de sagesse, que la borne, c’est-à-dire la limite (du latin limes : bordure, frontière), est une condition constitutive de notre humanité : la peau est la première limite qui nous sépare du monde extérieur, puis le vêtement, enfin la maison. Ces trois limites sont celles de notre intimité, de notre espace personnel ou familial, qui définissent notre identité et préservent notre intégrité. Comme le sont les frontières pour un pays. Y pénétrer sans notre accord, c’est un viol, un vol ou un acte de guerre. Dans tous les cas, une agression qui suscite une riposte.


L’espace et le temps ont leurs limites ; s’en affranchir est souvent déraisonnable.


Mais la borne n’est pas que physique. Elle est aussi morale : «dépasser les bornes», c’est franchir la limite du droit ou tomber dans la démesure. Elle est également rationnelle : la raison ne peut tout dire et son contraire, et ce principe rationnel de non-contradiction1 en est la première limite : «On ne peut affirmer une chose et son contraire en même temps et sous le même rapport». S’affranchir de cette «borne», c’est faire œuvre d’imagination – laquelle est sans limite – et non de raison.

Ce franchissement des bornes, revendiqué comme une vision assumée, concerne aussi bien l’espace que le temps, deux réalités politiques qui constituent l’intégrité et l’identité d’un peuple comme «communauté de destin2». Or l’espace et le temps ont leurs limites. S’en affranchir est souvent déraisonnable. La sempiternelle question des frontières, qui s’impose à nouveau pour les élections européennes, ou les relectures de l’Histoire de France à l’aune des critères moraux d’aujourd’hui sont deux caractéristiques de cet affranchissement dont nous ne cessons de débattre, car elles relèvent de deux conceptions qui s’opposent : l’homme incarné contre l’homme universel.

Car les bornes de la raison sont aussi franchies lorsque le discours politique ne se formule plus qu’à partir des principes généraux (notamment dans l’affirmation des droits) que l’on veut appliquer indépendamment des réalités concrètes et des expériences humaines, sociales et locales. La contradiction liberté/sécurité, qui alimente régulièrement les débats politique en France, en est un exemple.

Cette politique qui s’affranchit des bornes est une politique «hors-sol». Elle voit l’universel sans le réel, le texte sans le contexte, la conscience sans la prudence. Elle promeut le global contre le local. Racines, terroir, identité, appartenance, deviennent des concepts suspects3. Cette métapolitique fait le lit de la «société liquide» (Zygmunt Bauman) déracinée, nomade, abstraite. Une société liquide sans les digues. Elle est «supra» ; elle est «en marche» ; elle est «progressiste4». Elle est, comme Hernani, «une force qui va5». Est-ce le dépassement des bornes qui rend Athéna si mélancolique ?

Mais alors, faut-il finalement franchir les limites ou limiter les franchissements ? Le pape François nous invite à «construire des ponts et non des murs». Est-ce si simple ? Le pape est souverain «pontife» (pontifex : celui qui fait des ponts), certes, mais il est aussi celui qui a «le pouvoir des clefs», au sens du livre d’Isaïe : «Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : s’il ouvre, personne ne fermera, s’il ferme, personne n’ouvrira» (Is 22, 22). Ce sont d’ailleurs les clefs qui sont le symbole de la papauté.

Ne serait-ce pas finalement cela, la Sagesse, de vouloir tout à la fois, les ponts et les portes ?

Frédéric Gautier

 


1Aristote, Métaphysique, 1006 a 18-21.

2 – Notons également les franchissements symboliques dans le champ lexical, comme l’effacement progressif, pour de nombreux politiques ou journaliste, du mot «France», au profit de l’inélégant «dans ç’pays», et la substitution quasi universelle sur les ondes du «nous», pronom personnel défini, par le «on», indéfini. L’anonymisation du nom, du prénom, du sexe et de l’adresse de l’élève dans Parcoursup nous fait franchir une étape supplémentaire dans la négation de la personne au profit d’un dossier. Et pourquoi pas un code-barres ?

3 – Brassens brocardait déjà, dans les années 1970, «les imbéciles heureux qui sont nés quelque part».

4 – Le progressiste croit d’un acte de foi que ce qui va advenir est forcément mieux que ce qui est.

5 – «Tu me crois peut-être,
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.
Si, parfois, haletant, j’ose tourner la tête,
Une voix me dit : “Marche !” et l’abîme est profond,
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !»
Victor Hugo, Hernani, acte III, scène 2