Livre de François-Xavier Bellamy
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«Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel», la solution serait de viser ce qui demeure sans pour autant être partisan d’une immobilité stérile. À une époque où le changement est considéré comme un bien en soi, François-Xavier Bellamy rappelle que le mouvement n’est pas de finalité propre. Il questionne ainsi la course frénétique au changement de notre monde actuel et les conséquences qu’elle entraîne. Il interroge sur les pistes à suivre et sur l’avenir à bâtir.

Ces pages philosophiques, qui traitent notamment d’histoire, d’économie, de science et de politique, ont le mérite de présenter fidèlement les arguments en présence. Toute critique d’une pensée que l’on ne comprend pas est dénuée de pertinence. L’auteur comprend la pensée qu’il critique, puisqu’il la présente fidèlement. Sur ce point, sa critique est donc pertinente.

Ce livre accessible ne se perd pas dans une technicité académique, mais il présente une analyse solide de l’évolution des pensées sur le sujet et de ce que différents auteurs ont pu y apporter. Il explique que l’observation du monde qui nous entoure permet de constater la réalité du changement : tout vivant naît, croît, engendre et meurt. Tout corps dépérit, toute fleur se fane. On peut donc considérer que tout change, tout se modifie, tout évolue. Le mouvement est alors l’unique phénomène existant, puisque tout est éphémère. «Si tout s’écoule, il n’y a désormais plus de lieu qui puisse constituer un but pour le mouvement, plus d’état stable qui puisse apparaître comme la fin du changement.» C’est donc un mouvement qui est sans fin, un mouvement perpétuel.

Cette idée se combine avec la fascination que suscite l’innovation. Le changement est alors vie, fraîcheur et nouveauté. Immobile devient synonyme de dépassé, de stérile, de rouillé. Il est ainsi aisé d’en déduire que tout ce qui est à venir sera mieux que ce qui est. De là, l’opposition émerge naturellement entre un ancien monde et un nouveau monde, le nouveau étant nécessairement meilleur que l’ancien. Étant nécessairement bon, tout mouvement est donc nécessairement un progrès. Et voilà le raisonnement qui met en marche la machine «progressiste» : on veut le changement maintenant, tout de suite, peu importe où l’on va, puisque ce sera forcément mieux…

La clé pour y échapper vient d’une réflexion sur la finalité, sur l’équilibre : le mouvement existe, incontestablement, mais il n’a lieu qu’en direction d’un but fixe et stable. C’est la réponse d’Aristote que Bellamy expose : «Dans la nature, tout ce qui change cherche à atteindre un état final de stabilité, qui est en soi le but du changement.» C’est cette affirmation qui structure le livre. Tout mouvement a une finalité. Le changement a donc toute sa place, mais il n’existe qu’orienté vers une finalité propre. Bellamy utilise l’allégorie du marin : dans la tempête, dans les flots et les vagues, là où tout est mouvement, le capitaine est capable de garder le cap, car il va au port qui, lui, est stable.

C’est donc ce questionnement – où vas-tu ? – qui est le point de départ de la réponse. Quel est le but d’une réforme ? Est-ce un bien pour moi et pour les autres ? En serons-nous meilleurs et plus justes ? Le voyage vers la destination proposée n’entraînera-t-il pas la destruction d’un bien présent ? Va-t-il faire empirer la situation ? Ce discernement préalable permet à l’action d’être ordonnée, d’être orientée vers un but et évite de faire n’importe quoi. Il s’agit tout simplement de responsabiliser la prise de décision.

Tout en reconnaissant au progrès une juste valeur – un changement pour un mieux – Bellamy critique néanmoins l’idée selon laquelle tout mouvement aboutira à un mieux. Le déplacement, oui, mais pour aller quelque part, et quelque part de réellement mieux. C’est la réponse à la pensée du mouvement perpétuel, de ce changement infini qui n’a d’autre but que lui-même. La volonté de progrès est légitime, mais le chemin de l’enfer, on le sait, est pavé de bonnes intentions.

Tout au long du livre, de nombreux exemples sont donnés des conséquences de cette course au changement. Le marché est devenu le lieu privilégié du mouvement, où tout est comptable, tout est compté, et où tout s’échange. Il faut vendre n’importe quoi, à n’importe qui. La croissance économique est le maître-mot : il faut avancer et croître, coûte que coûte, peu importe les conséquences sur les fragiles équilibres écologiques. Et oui, les idées ont des conséquences ! C’est une illustration concrète de cette machine qu’est le mouvement perpétuel.

L’élargissement de la réflexion sur l’aspect comptable par une réflexion sur les chiffres et les mots est surprenant. Bellamy détaille la façon dont les nombres sont le terrain de jeu du mouvement, ces nombres dont les décimales sont capables «d’exprimer à l’infini les variations sans rupture qui font passer d’un nombre à l’autre». Dans cette perspective, le mot s’oppose au mouvement : il ne peut qu’exprimer «l’identité substantielle et subsistante» de la chose. Ainsi, les mots ont un sens ; la richesse de la langue est à exploiter pour mieux comprendre les choses et pour mieux se comprendre. Si la solution est de ranimer la culture par la littérature et la poésie, alors Dostoïevski a raison : «La beauté sauvera le monde.»

En dépassant le problème linéaire de l’opposition conservateur/progressiste, Bellamy remet en lumière le sens du mouvement. Les choses qui demeurent ne sont ni le mal absolu, ni la solution parfaite : ce sont des réalités qui permettent de s’orienter. C’est l’affirmation qu’au fond, tout n’est pas que légèreté, tout n’est pas que futilité. Telle est la pertinence d’un livre capable de parler de gravité, mais sans lourdeur : malgré tout, des choses demeurent.

Pour une génération à qui l’on a refusé de transmettre, qui par exemple n’a pas eu d’instruction mais des cours de pédagogie inversée, où les élèves sont censés être la source de leurs connaissances, pour une génération qui ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va, ces mots raisonnent en profondeur : c’est bien la finalité qui donne du sens au mouvement, c’est bien la finalité qui donne du sens à une vie.

François-Xavier Bellamy, Demeure, Grasset, 2018, 272 pages, 13,99 €.

Silouane Moysan (20 ans)

 

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