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«Mon nom est personne…» : Parcoursup ou l’école de la défiance et du soupçon

Jean Michel Blanquer l’avait pourtant affirmé : «Notre projet est de construire l’école de la confiance : confiance de la société en son école ; confiance de l’école à l’égard des parents ; confiance de l’institution envers les professeurs ; confiance des professeurs à l’égard des élèves et confiance des élèves en eux-mêmes et en leur réussite. C’est tous ensemble – avec les professeurs, les élèves, les parents et tous les acteurs de l’éducation – que nous construirons cette école de la confiance». Nous ne pouvons qu’acquiescer. Sauf que la volonté d’anonymisation de Parcoursup nous donne un contre-exemple cinglant de cette volonté politique parfaitement louable. Cette anonymisation repose sur un principe fondamental de défiance à l’égard des «acteurs» que sont les proviseurs ayant des classes préparatoires aux grandes écoles ou de toute personne, professeur ou personnel éducatif, qui participe à l’analyse des dossiers et à leur sélection. Car le motif principal de cette volonté d’anonymisation est de supprimer tout ce qui peut caractériser ou personnaliser un candidat, son nom, son prénom, son sexe, son origine territoriale et, peut-être bientôt, son établissement, pour éviter toute «discrimination». Mais de quoi parle-t-on ?

«Discriminer», au sens de «choisir un parmi d’autres», c’est l’enjeu même d’une sélection dans des filières dites «sélectives». Cela consiste à «distinguer», à «séparer» selon des critères que l’on se donne et qui peuvent être publics, comme le sont les «attendus» des grandes écoles ou des universités, et non à exclure pour des raisons inavouables et coupables. Et, pour une classe préparatoire, les motifs de «discrimination», au sens de «pré-sélection» en vue d’une filière sélective, sont clairs et légitimes. Autant pour évaluer un candidat (niveau, attitude, compétences, motivation, etc.) que, du côté du chef d’établissement, pour composer des classes dont l’alchimie va constituer les meilleures conditions de réussite des élèves.

Dans mon établissement, nous aimons accueillir des élèves de toutes les provinces de France, et même de l’étranger. Notre internat, autant que les sommes consacrées aux bourses d’études ou de pension, favorisent cette mixité d’origine et de conditions indispensable à l’enrichissement mutuel. Mais nous sommes également attentifs à l’équilibre numérique entre les garçons et les filles, et pas seulement en raison des places disponibles en internat. Attentifs aussi à la connaissance et à la compréhension par les candidats de notre projet d’établissement, car on ne va pas vers le succès aux grandes écoles avec ses seules aptitudes intellectuelles. On y va aussi grâce à un collectif, à un style d’accompagnement, à un «esprit maison», à un projet auquel on adhère et que l’on a envie de vivre. Encore faut-il que l’élève puisse exprimer sa motivation pour ce projet qu’il connaît et choisit, et qu’il «discrimine» lui aussi en fonction de cela, pour faire ses propres choix.


Un élève ne peut vouloir être réduit à son dossier scolaire sous le seul rapport des notes et des observations.


La limitation à 1 500 signes de la lettre de motivation du candidat est, de ce point de vue, un non-sens. Rien ne légitime cette décision arbitraire. Aucune loi, aucune règle, aucune contrainte technique. Le seul motif ? Que l’élève n’en dise pas trop sur lui-même, qu’il soit lisse et universel, sans personnalisation ni terroir, pour qu’il ne soit pas «discriminé», alors que c’est le sens même de sa démarche : être distingué par rapport à un autre…

Mais alors, si cette pré-sélection «discriminante» semble tout à la fois légitime et constitutive de la démarche même d’une candidature qui vise à être choisie plutôt qu’une autre, pourquoi une anonymisation des dossiers ? Par peur d’une «discrimination» (au sens négatif cette fois) dont les critères seraient d’une autre nature ? Racistes ? Sexistes ? Économiques ? Sociaux ? Religieux ? Mais de la part de qui ? Des directeurs d’établissement ? Si cette discrimination était avérée, elle serait insupportable, et il y a, pour en juger, des tribunaux. Si ce n’est pas le cas, l’anonymisation relève-t-elle d’une crainte a priori, d’un sentiment de culpabilité inconscient, d’un principe de précaution ou, pire, de suspicion ? Intolérable comme principe républicain et inacceptable comme jugement sur les personnes, car l’anonymisation consiste à limiter la possibilité de connaître l’élève dans sa personne et sa personnalité en raison du soupçon d’un possible mauvais choix pour de mauvais motifs.

Est-ce cela l’école de la confiance ? La confiance et la liberté, telles que nous devrions les entendre, c’est «se connaître pour se choisir», c’est la personnalisation des projets et des parcours, c’est le choix mutuel par la connaissance mutuelle dans une libre démarche. L’inverse de l’anonymisation ! Faudra-t-il aussi bientôt une anonymisation des candidats aux élections pour éviter les discriminations liées au nom, au faciès, à la couleur de la peau ? En raison d’un climat de suspicion généralisée des électeurs ?

Cette suspicion de principe dont on fait le procès public aux directeurs d’établissement est aussi inique que scandaleuse. Et elle nie la dignité des élèves. Un élève ne peut vouloir être réduit à son dossier scolaire sous le seul rapport des notes et des observations, avec 1 500 signes pour dire qui il est. Qui souhaiterait être choisi en étant «Personne» ? Le nom et le prénom d’un élève sont constitutifs de son histoire personnelle et de sa dignité. Dois-je accepter de les effacer pour être choisi ?

Nemo

 

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