Président du Venezuela
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Après une semaine d’une crise politique majeure, les tensions ne sont pas retombées au Venezuela. Exceptionnelle par son ampleur ainsi que par ses conséquences humanitaires et démographiques, cette crise est la conséquence directe d’un long naufrage économique causé par une gouvernance idéologique. Le bras de fer engagé entre Nicolás Maduro et Juan Guaidó prend une dimension mondiale, divisant la communauté internationale.

Le 23 janvier dernier, l’Assemblée nationale vénézuélienne, contrôlée par l’opposition, a déclaré illégitime le Président de la République Nicolás Maduro, pourtant démocratiquement élu en 2013. Elle a proclamé sa destitution, ainsi que son remplacement provisoire – conformément à la Constitution – par son propre président, le jeune Juan Guaidó (35 ans). Les gouvernements des États-Unis et de la plupart des pays de «l’hémisphère occidental1» (l’Amérique), de même que de l’Union européenne ont, au nom de la démocratie, aussitôt reconnu le nouveau gouvernement.

Comment comprendre ces événements, et quelles sont leurs suites possibles ?

La «malédiction» du pétrole

Ils s’enracinent tout d’abord dans l’histoire longue du Venezuela. Ancienne colonie espagnole ayant pris son indépendance en 1813, ce pays a, depuis le début du XXe siècle, souffert de deux malédictions jumelles : le pétrole et la dictature.

La découverte en 1917 d’énormes gisements de pétrole (parmi les plus importantes réserves mondiales) a entraîné une totale dépendance économique du pays – qui fut à l’initiative de la création de l’OPEP – par rapport à cette monoproduction. Sans les années 1980, elle représentait 95 % des recettes d’exportation du pays, alors le plus riche d’Amérique latine. La conséquence, classique, en a été le «syndrome hollandais», qui veut qu’un pays «bénéficiant» de fortes rentrées financières voie sa masse monétaire gonfler, ses prix flamber, et donc sa production, devenue trop chère, ne plus s’exporter.

Le pétrole a ainsi tué l’économie traditionnelle vénézuélienne. En conséquence, les trois quarts des biens de consommation sont importés, notamment les produits alimentaires, faute d’agriculture. L’industrie a quasiment disparu, les magasins sont régulièrement en rupture de stock, l’économie souterraine occupe 45 % de la population active…

Dictatures et démocratie

En corollaire, le pays a connu pendant toute la première moitié du siècle une succession de dictatures, dont les bénéficiaires s’appuyaient sur les milieux d’affaires et les États-Unis. Toute opposition était impitoyablement réprimée.

La vie démocratique est revenue avec l’élection, en 1959, du social-démocrate Romulo Bétancourt. Mais elle s’est, à partir de la fin des années 1980, heurtée aux difficultés sociales entraînées par la politique néo-libérale du Président Carlos Andres Perez, marquées par les émeutes des 27 et 28 février 1989, durement réprimées (300 à 3 000 morts). Les catégories sociales défavorisées se sont retrouvées ruinées, ce qui a favorisé l’arrivée au pouvoir du lieutenant-colonel Hugo Chavez, démocratiquement élu en 1998 après une tentative de coup d’État ratée six ans plus tôt.

La dictature socialo-pétrolière de Chavez

Le «fléau de l’oligarchie et héros des pauvres», selon son slogan de campagne, entreprend de bouleverser le Venezuela, qui commence par changer de nom – il devient la République bolivarienne du Venezuela – et de constitution : la chambre haute est supprimée, le mandat présidentiel allongé de 5 à 6 ans, un référendum révocatoire (permettant aux citoyens de destituer tout élu ou fonctionnaire) institué…

Chavez entreprend une réforme agraire, confisque des terres, lance un vaste programme d’alphabétisation, améliore la santé du peuple en troquant du pétrole contre des médecins cubains. Il décide surtout de renforcer le contrôle de l’État sur la gestion de PDVSA, l’entreprise pétrolière nationale. Des centaines de cadres sont révoqués. Les milieux patronaux protestent contre ces atteintes à la propriété, «les plus importantes de l’histoire du Venezuela», et soutiennent en 2002 une tentative de coup d’État, appuyée par les États-Unis.

Si Chavez parvient à conserver le pouvoir, la dérive autoritaire de son régime s’accentue, condamnée par le Parlement européen et Amnesty International : les opposants sont emprisonnés ou exilés, les médias censurés, les manifestations réprimées.

Les tensions sont alors aggravées par les grandes difficultés de l’économie vénézuélienne. L’interventionnisme de l’État dans la gestion de PDVSA s’est en effet avéré catastrophique, Chavez ayant placé à la tête de l’entreprise, devenue «la tirelire du gouvernement», des militaires incompétents et des doctrinaires marxistes, à l’instar de l’universitaire Gaston Parra, qu’il nomme président en 2002.

La production pétrolière, principale ressource du pays, s’effondre. Les protestations des syndicats ouvriers se mêlent désormais à celles des milieux patronaux. C’est dans ce contexte de crise économique et sociale d’un pays dirigé par une dictature socialo-pétrolière que Chavez décède d’un cancer en 2013.

Nicolás Maduro s’accroche au pouvoir

Nous en arrivons maintenant aux causes les plus proches, qui tiennent à la question de la légitimité du successeur du Président Chavez : Nicolás Maduro. Ancien chauffeur de bus marxiste, passé par le syndicalisme, adepte de la secte indienne de Sri Sathya Sai Baba, c’est un proche de la première heure d’Hugo Chavez, dont il se présente comme l’héritier. Vice-Président, puis Président par intérim, il remporte de justesse les élections présidentielles anticipées du 14 avril 2014 (50,6 %). L’opposition invoque de nombreuses irrégularités. C’est l’émeute, durement réprimée. Mauvais présage.

À peine élu, Maduro doit affronter une aggravation de la crise économique et sociale, sur fond d’effondrement des cours du pétrole (qui passent de 110 € à 30 € en 2014-2015). Les pénuries se multiplient, touchant tous types de produits… et même l’essence, ce qui est un comble pour un pays producteur de pétrole ! Le PIB par habitant passe de 10 000 $ en 2013 à 4 000 en 2016. 90 % des Vénézuéliens vivent dans la pauvreté, tandis que les plus riches se retranchent dans des lotissements fortifiés pour échapper à l’explosion de la violence (Caracas a été surnommée «la ville la plus dangereuse du monde»). L’inflation en 2018 a atteint 1 000 000 % ! Près de 2 millions de personnes ont d’ores et déjà fui le pays.

Les élections législatives de 2015 marquent la débâcle des partisans de Maduro, sa coalition, le GPP («Grand Pôle Patriotique Simon Bolivar») n’obtenant que 55 députés contre 112 à la MUD (Mesa de la Unidad Democratica, «Table de l’Unité Démocratique»), celle de l’opposition. Le Président réplique en faisant invalider trois députés d’opposition, ce qui fait perdre à celle-ci la majorité bloquante des deux tiers, puis en transférant à la Cour suprême, en janvier 2016, une partie du pouvoir législatif. L’Assemblée, l’opposition, les États-Unis, la plupart des pays d’Amérique, crient au coup d’État.

Plusieurs projets, réels ou supposés, de renversement militaire de Nicolás Maduro sont déjoués en 2015, 2017, 2018, dont les journaux de gauche, qui ont (à l’instar de Jean-Luc Mélenchon) un faible pour lui, rendent complaisamment compte. Mais, bien soutenu par l’armée, qui aurait des comptes à rendre à la justice s’il tombait, il s’accroche au pouvoir, face à une opposition divisée. Il est «triomphalement» réélu aux élections anticipées de mai 2018 (67 % des voix, mais seulement 45 % de participation), l’opposition dénonçant de nombreuses irrégularités.

«Le soir du réveillon, nous étions complètement déprimés. Rien ni personne ne semblait capable de déloger le gouvernement de Nicolás Maduro», témoigne une Vénézuélienne dans Le Monde du 26 janvier dernier. Avant d’ajouter : «Aujourd’hui, nous nous sentons capables de tout».

Pourquoi un revirement aussi brutal ? Si Nicolás Maduro avait été «réélu» en mai, plusieurs organisations (dont le Groupe de Lima2 et le Groupe des États Américains, OEA) et États (dont les États-Unis) appelaient à sa démission. À la veille de son investiture, prévue le 10 janvier, la soudaine défection de «proches» du Président est venue encore affaiblir sa légitimité, que l’Assemblée a officiellement contestée le 5 janvier.

Quel avenir pour le Venezuela ?

Où va désormais le pays ? Les inquiétudes se font jour, le pape François s’étant, au cours de son voyage de retour des JMJ du Panama, déclaré «terrifié» par la violence et le risque de «bain de sang». On en serait à 35 morts. L’armée a annoncé qu’elle soutenait Nicolás Maduro («loyaux toujours, traîtres jamais» ont solennellement juré ses chefs), mais l’opposition a promis l’amnistie pour les crimes dont elle s’est rendue coupable. On signale déjà des mutineries de soldats.

La tension risque de devenir intenable avec les sanctions «sans précédent» décidées par Donald Trump contre l’industrie pétrolière, poumon du pays. Elles seront maintenues jusqu’au départ du Président.

Ces sanctions ont été condamnées par la Russie, qui a fortement investi dans le pays, et annoncé son intention d’y défendre ses intérêts. Avec la Chine, elle a bloqué un projet du Conseil de sécurité des Nations unies d’apporter son soutien à l’opposition. Rien d’étonnant : ces deux grandes puissances, rivales des États-Unis, sont à la tête d’un mouvement de contestation de la prétention des nations occidentales à exporter de force leur modèle de gouvernance démocratique. Derrière Maduro, on trouve aussi la Turquie, Cuba et la Corée du Nord.

Le risque, comme le souligne Harold Trinkunas dans Foreign Affairs, serait que, face à l’enlisement de la situation, Nicolás Maduro, parvenant à «tenir» grâce au soutien toujours réel de l’armée et à celui de grandes puissances étrangères, la crise ne finisse, à force de «misperception and misunterstanding» (idées fausses et incompréhensions), par ne plus apparaître, plutôt qu’une tentative de restaurer la démocratie, que comme un simple conflit entre les États-Unis et le Venezuela. Ou encore, comme le souligne le géopolitologue Pascal Boniface dans l’émission C dans l’air du 25 janvier, intitulée «La crise qui divise le Monde», entre l’Occident et le reste du Monde.

Jean-François Chemain

Photo : Le nouveau président Juan Guaidó – Fernando Llano / AP / SIPA


1 – L’ «Hémisphère occidental» est le terme employé pour traduire le terme américain de Western Hemisphere. Cette expression correspond au continent américain, mais elle est caractéristique d’un fort tropisme nord-américain.

2 – Organisme multilatéral créé à la suite de la déclaration de Lima du 8 août 2017, dans la capitale péruvienne, où des représentants de pays américains se sont réunis afin d’établir une sortie pacifique de la crise au Venezuela.

 

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