Lettre de Macron
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Grand débat national, Lettre aux Français pour en tracer les contours : face à la crise des Gilets jaunes, le Président Macron multiplie les initiatives. À s’en tenir à l’analyse du prologue de la Lettre, les questions s’accumulent et peuvent se résumer à une seule : cette lettre prépare-t-elle le terrain à un réel débat entre le Président et les Français ?

La lettre du Président Macron aux Français fait couler beaucoup d’encre, et j’aimerais ici y ajouter la mienne en faisant partager les quelques réflexions qu’elle m’inspire spontanément. «Quelques», car il y aurait tant à dire qu’un article n’y suffirait pas. Je concentrerai donc mon propos sur l’introduction qui, en voulant poser le cadre de l’intervention, en dit long sur son arrière-plan intellectuel ainsi que sur les malentendus entre les «élites» dont parlait Luc Ferry et le peuple.

Portrait-robot du Gilet jaune

Mais peut-être faut-il pour commencer établir un «portrait-robot» du Gilet jaune à partir des spécimens que l’on peut avoir l’occasion d’entendre, de rencontrer, de côtoyer, et peut-être être soi-même. Il semble s’agir plutôt de Français «de souche», travaillant dur pour un revenu faible (des «travailleurs pauvres»), et habitant de fait des zones péri-urbaines ou rurales, qui les obligent à prendre régulièrement une voiture diesel qu’ils n’ont pas les moyens de changer. Des gens qui n’ont ni le temps, ni la culture de faire de la politique ou de se syndiquer, donc de s’exprimer et de se faire entendre. D’où certaines «maladresses» (c’est, bien sûr, un euphémisme !).

Des gens qui, aussi, ont souvent le sentiment de devenir de plus en plus étrangers dans leur propre pays. Car ils ne sont ni «migrants», ni «gays», ni «trans», ni obsédés par le «genre», ni musulmans, mais présumés xénophobes, homophobes, phallocrates, islamophobes… Ils sont pour beaucoup du mauvais côté de la fracture numérique. Et toujours coupables : chauffards roulant à plus de 80 km/heure, pollueurs, présumés fraudeurs dans leurs petites entreprises, incorrigibles auteurs de propos qui étaient ceux de leurs pères et des pères de leurs pères, mais qui constituent aujourd’hui autant de délits. Des «beaufs», en somme.

Ces «chers compatriotes», comme les appelle le Président Macron, se sentent dépossédés de cette France dont on leur rebat les oreilles qu’elle est «une démocratie» dont ils sont «le peuple». Ils semblent même en être désormais tellement éloignés que la lettre commence par une rafale de rappels pédagogiques, dignes d’un cours d’éducation civique de collège. Ou des attendus d’un jugement. Propos convenus, mais souvent contestables, dans lesquels me semble résider, bien plus que dans les questions fiscales ou celle des retraites, la source des malentendus.

La France, un pays de liberté ?


De quoi sommes-nous libres, sinon de penser ce qu’il faut penser, de dire ce qu’il faut dire ?


«La France n’est pas un pays comme les autres» : «plus solidaire», sans doute, mais «plus libre» ? Certainement pas ! Le champ de nos libertés se réduit comme peau de chagrin dans un pays où l’on peut mesurer le temps qui passe à l’aune de celles que l’on a perdues. Et pour s’en tenir aux libertés politiques, de quoi sommes-nous libres, sinon de penser ce qu’il faut penser, de dire ce qu’il faut dire ? Le politique, l’enseignant, le conférencier doit tourner sept fois sa langue dans la bouche avant de parler, et l’écrivain peser chaque mot qu’il écrit. La menace de suites judiciaires n’est jamais loin, même pour des propos qui évoquent des vérités, des évidences.

«Chacun a le droit de choisir qui portera sa voix» ? Mais votre élection-même, M. Macron, témoigne du contraire ! Vous avez été élu avec les voix de 18 % des inscrits, 82 % ne se reconnaissant donc pas en vous. Et vous avez bénéficié – le titre est celui d’un reportage consacré à votre élection – du «casse du siècle», c’est-à-dire d’un hold-up électoral au détriment de votre principal concurrent ! J’ai dans un précédent article constaté que vous avez nommé Ministre de l’Économie un de vos ennemis politiques de la veille, de surcroît recalé à la primaire de la Droite : de qui M. Le Maire porte-t-il la voix ? La démocratie représentative permet-elle vraiment au peuple d’être entendu, elle qui a permis l’abolition de la peine de mort quand 80 % des Français y étaient favorables, et qui ne règle pas la question migratoire alors qu’elle préoccupe 70 % d’entre eux ? Dans son principe-même, elle considère le peuple comme trop bête et trop immoral pour décider lui-même.

«Comment ne pas éprouver la fierté d’être Français ?», demandez-vous. Les dix ans que j’ai passés à enseigner l’Histoire dans un collège de ZEP m’ont toujours vu transmettre cette fierté à mes élèves, mais en franc-tireur, en m’écartant des programmes lourdement orientés vers la repentance. «Colonisation, collaboration», c’est par ces deux mots qu’un candidat à Sciences Po, mention Très Bien au bac, et soucieux de se faire bien voir du jury, résumait notre Histoire. Un bon élève, qui avait bien assimilé des programmes attachés à «déconstruire le roman national» pour faire droit aux «exigences mémorielles» des descendants des «victimes de la France». L’acteur Lorànt Deutsch a vu sa tournée des collèges et lycées, destinée à transmettre l’amour de la France, interrompue par la pression d’enseignants. Un puissant lobby s’acharne sur tous les «usages politiques de l’Histoire» (tous, sauf les siens). Et ce n’est pas vous, Président Macron, qui avez assimilé la colonisation à un «crime contre l’Humanité», qui avez inversé ce courant. Alors aujourd’hui, dans la jeunesse, la fierté d’être Français n’a plus cours.

Deux poids, deux mesures

Vous n’accepterez, dites-vous, «aucune forme de violence». Que ne vous a-t-on, vous et vos prédécesseurs, entendus tenir des propos aussi fermes face aux «zadistes» qui ont fini par avoir gain de cause à Notre-Dame-des-Landes, aux zones de non-droit que sont devenues certaines cités, aux centaines de voitures rituellement brûlées, année après année, à l’occasion du Nouvel An, aux «black-blocs» du 1er mai dernier, qui ont mis Paris à sac ? À ce propos, ces violences que l’on impute commodément aux Gilets jaunes, qui les commet vraiment ? Ayant dû, faute de métro, traverser Paris à pied un samedi de mobilisation, j’ai pu lire sur les murs, dans un quartier où l’on se battait pas mal, des slogans tels que «pas de Noël pour les bourgeois», ou «il n’y a pas de peuple, il n’y a que des classes»… Pas très «Gilet jaune» comme slogans…


À quoi rime cette condamnation de la violences politique dans un pays qui a fait de la prise de la Bastille l’acte fondateur de sa République ?


Cet injuste sentiment de «deux poids, deux mesures» ne contribuera sans doute en rien à calmer leur colère. Et puis, à quoi rime cette condamnation de la violences politique dans un pays qui a fait de la prise de la Bastille l’acte fondateur de sa République, où l’on a dressé une colonne aux victimes des Trois Glorieuses de 1830, et où l’on vient de commémorer Mai 68 ? Un pays où, comme l’a bien montré Michel Onfray dans une récente tribune du Figaro, «le tribunal révolutionnaire et Robespierre ont fait de la guillotine l’horizon rhétorique de prédilection du gauchisme culturel» ? Ce pays serait-il tout-à-coup devenu une «princesse au petit pois» ? Ou bien y aurait-il des violences politiques légitimes et d’autres non ?

La collusion entre l’État et le «quatrième pouvoir»

Vous refusez «la mise en accusation des médias»… Et pourquoi ne la ferait-on pas, alors que, issus d’écoles qui constituent de véritables moules idéologiques, 80 % des journalistes partagent les mêmes idées de gauche, alors que, selon le journaliste Benjamin Dorman, «la presse française milite plus qu’elle n’informe1», alors que, comme l’écrit Ingrid Riocreux, «le langage des médias est porteur de comportement totalitaire, d’une manière idéologiquement parquée et homogène de lire le monde2» ? La collusion entre l’État, surtout quand il est de gauche, et le «quatrième pouvoir» est suffisamment avérée pour que le Président Macron ne puisse, sans paraître suspect, voler à son secours. Qui a oublié l’admirable concert médiatico-judiciaire qui a permis l’élimination de son principal concurrent à l’élection présidentielle ? Et il suffit de voir comment, dans leur majorité, les médias, faisant flèche de tout bois, évoquent les Gilets jaunes, pour comprendre la colère de ces derniers. Un exemple parmi beaucoup : on leur impute, parce qu’ils ont neutralisé des radars, une «hausse considérable» des excès des vitesses, donc des risques d’accidents de la route3 !

De quelle violence parle-ton ?

«Si tout le monde agresse tout le monde, expliquez-vous, la société se défait». Bien sûr. Qui, aujourd’hui, n’a pas été dans ce pays impunément agressé, la plainte déposée au commissariat ou à la gendarmerie se heurtant à l’indifférence désabusée d’un «fonctionnaire» fataliste ? La violence des mots se banalise, et l’on peut aujourd’hui chanter «pendez les Blancs» en ne risquant qu’une amende avec sursis. Face à ces agressions qui se multiplient, on nous renvoie à la lutte contre «nos peurs». Et l’on dénonce les «populistes» qui les «instrumentalisent».


De nombreux Français se tuent au travail pour des salaires de misère, ou bien ne trouvent pas d’emploi.


Et puis, la violence physique des Gilets jaunes, sans vouloir bien sûr la justifier, ne répond-elle pas à certaines violences verbales ? «Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler»… «Je traverse la rue et je vous trouve un travail»… «Trop de Français n’ont pas le sens de l’effort»… Sans doute y a-t-il une part de vérité dans certaines de ces affirmations, mais elles ignorent trop que de nombreux Français se tuent au travail pour des salaires de misère, ou bien ne trouvent pas d’emploi, parce que trop vieux ou pas assez qualifiés. Un ingénieur licencié à 60 ans parce qu’il coûte trop cher va-t-il vraiment trouver du travail comme serveur dans un restaurant ?

Les Gilets jaunes sont des citoyens qui se sentent devenus étrangers dans leur propre pays. Les nombreux rappels pédagogiques liminaires de la lettre présidentielle n’estomperont sans doute pas ce sentiment, tant ils mettent en lumière combien les élites se méfient du peuple. Il n’est donc pas certain qu’elle atteigne son but. Et si le peuple continue de voter contre le gouvernement, il ne restera alors plus, pour reprendre la boutade de Bertolt Brecht, qu’à «dissoudre le peuple».

Jean-François Chemain


1 – Benjamin Dorman, Ils ont acheté la presse, Éditions Jean Picollec, 2015.

2 – Auteur du livre Les marchands de nouvelles (éditions de l’Artilleur, 2018). Invitée d’André Bercoff le 28 novembre 2018 sur Sud Radio dans son rendez-vous du 12h-13h, «Bercoff dans tous ses états».

3 – Voir Ici.fr.

 

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