Armées de kurdes
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Depuis de nombreuses années, et plus encore depuis le début de la guerre en Syrie, les Kurdes bénéficient d’une aura médiatique certaine. Elle n’est pas sans masquer une réalité qui est une constante de l’histoire : les chrétiens d’Orient, dont la présence reste importante, ont toujours eu à souffrir des Kurdes. Un fait que les récents développements de la crise syrienne ne viennent pas démentir.

Le peuple kurde, bien que réparti sur quatre pays – la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie – n’a jamais disposé d’un véritable État. En 1920 pourtant, le Traité de Sèvres prévoyait la création d’un État kurde sur les ruines de l’Empire ottoman. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne, qui fut une victoire certaine pour les nationalistes turcs, entérina l’abandon de ce projet. Aujourd’hui, seuls l’Irak et l’Iran reconnaissent officiellement une région sous la dénomination de «Kurdistan».

Abandonnés depuis quelques semaines par les États-Unis, qui ont annoncé le retrait des 2 000 soldats déployés sur zone, les Kurdes craignent à la fois une réplique de la Turquie, mais aussi un revers face aux djihadistes, qui ne sont pas complètement neutralisés militairement, ni vaincus sur le plan idéologique. De fait, la situation géopolitique semble donner raison au vieil adage : les Kurdes n’ont d’amis que les montagnes.

Entre mythe et réalité : de l’épopée de Saladin au rêve du Rojava

La cause kurde a toujours excellente presse dans nos médias occidentaux. Plus encore depuis la bataille d’Afrine, en janvier 2018, au cours de laquelle l’armée turque et les rebelles syriens de l’Armée syrienne libre ont lancé une offensive contre les forces kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) stationnées au nord de la Syrie. Cette opération, baptisée «Rameau d’olivier», avait alors soulevé l’indignation. Dans cette province jouxtant la frontière turque, les Kurdes de Syrie proclamaient en 2016 la création d’une entité «fédérale démocratique» : le Rojava.

Cette annonce fut immédiatement rejetée par la Turquie. Les milices kurdes des YPG, appuyées à l’époque par Washington, mais qu’Ankara considère comme terroristes car émanant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ont été désarçonnées par l’annonce de l’imminent retrait de leurs alliés américains. Le retrait des troupes américaines, même progressif, signifie l’abandon pur et simple des Kurdes au sein de la coalition américaine face à une possible offensive de la Turquie.

Les Kurdes sont reconnus depuis des siècles comme de courageux guerriers – en témoigne Saladin, fils d’un officier kurde, sacré héros des grandes causes arabes contemporaines par les nationalistes depuis la fin du XIXe siècle pour avoir repris Jérusalem aux Croisés en 1187… En dépit du mythe, il n’en demeure pas moins vrai que les chrétiens d’Orient ont souvent eu à souffrir des Kurdes.

En Syrie, les villages chrétiens du Khabour vivent sous la pression des milices kurdes

Par-delà cette vision exaltée, les médias sont manifestement éblouis par la présence de jeunes miliciennes kurdes arborant fièrement leur kalachnikov. Mais, qu’en est-il sur le terrain ?

Au plan militaire, «les combattants kurdes syriens sont considérés comme de vrais chats maigres» par nombre de spécialistes du renseignement français, qui les trouvent « plus combatifs, plus disciplinés et plus organisés que n’importe quelle autre force de la région, hors armées régulières.» Mais cette remarquable aptitude au combat, n’oublions pas que les Kurdes l’ont aussi tristement exercée lors du génocide de 1915, en tant que supplétifs de l’armée turque. Au XIXe siècle déjà, ils participent à la répression des révoltes arméniennes de Sassoun en 1894 et de Zeytoun en 1895 et 1896, répressions qui ont causé le massacre de 200 000 à 250 000 personnes de la minorité assyro-chaldéenne.

Aujourd’hui les miliciens kurdes, majoritairement des musulmans sunnites, imposent un contrôle militaire et font pression sur les populations du nord-est de la Syrie, notamment dans la vallée du Khabour, autrefois habitée par une majorité d’Assyriens, de Syriaques et de Chaldéens. La vallée du Khabour comptait avant la guerre une trentaine de villages chrétiens. Originaires de Mésopotamie, ces Assyriens, appartenant le plus souvent aux Églises syriennes orthodoxes et catholiques, vivaient là depuis que le génocide turc les avaient chassés de leur région ancestrale : les montagnes du Hakkari.

Des tensions fratricides entre Kurdes

Il faut reconnaître que, dans leur lutte contre l’État Islamique, les Kurdes affichent une solidarité certaine. Pourtant, de réelles tensions divisent les différents groupuscules, qu’ils soient de Turquie, d’Irak ou de Syrie. Comme l’explique Jordi Tejel Gorgas, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, «Les deux entités [le PDK, Parti démocratique du Kurdistan en Irak et le PYD, Parti de l’union démocratique en Syrie] sont sur des lignes rivales, alimentées par leurs principaux “parrains” et partenaires respectifs : Russie, régime syrien et Iran pour le PYD syrien, États-Unis et Turquie pour le PDK irakien, qui est le parti du dirigeant du gouvernement régional kurde de Massoud Barzani».

La milice syrienne YPG est la branche armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ce mouvement séparatiste d’inspiration marxiste-léniniste, fondé en 1978 dans le sud-est de la Turquie, a débuté à partir de 1984 une guérilla sur le sol turc. La coalition américaine a constitué une milice appelée «Force Démocratique Syrienne» (FDS), composée pour moitié de Kurdes syriens du YPG/PKK, l’autre moitié étant des anciens combattants de Daech ou des proches du Front al-Nosra. Pour les Kurdes de Syrie, l’objectif est clairement de constituer une continuité territoriale à la frontière sud de la Turquie.

Une «kurdisation» à marche forcée

En Mésopotamie syrienne, selon Mgr Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient, «une partie de la population kurde locale voudrait escamoter tout ce qui est arabophone.» Or les chrétiens sont arabophones, et ils subissent en conséquence une forme de pression1. Il ajoute même que «des écoles chrétiennes sont saccagées et que l’évêché syrien catholique d’Hassaké a été attaqué à la kalachnikov». Mgr Gollnisch redoute la volonté de certains officiels kurdes de «provoquer des départs» pour renforcer l’homogénéité ethnique de la zone.

À Hassaké et Qamichli, ce sont principalement les Assyriens, victimes par ailleurs de l’État islamique, qui ont à souffrir de la mainmise kurde. Les autorités tentent d’imposer leur programme scolaire en langue kurde dans les écoles. Une première vague de fermetures d’écoles privées a déjà eu lieu, frappant en 2017 des écoles arabes de confession musulmane sunnite. Par ailleurs, un décret administratif du PYD oblige les chrétiens présents dans la région à «réenregistrer» leurs églises et leurs écoles auprès des instances kurdes, sous peine d’interdiction. On déplore également la confiscation arbitraire des biens. Suite à ces fermetures, des associations assyriennes représentant des expatriés – d’Europe en particulier – ont appelé les autorités kurdes dans une lettre ouverte à cesser leurs exactions. Quant aux combattants de l’YPG, affiliés au PKK indépendantiste originaire de Turquie, ils n’hésitent pas à attaquer les barrages des milices chrétiennes et de l’armée syrienne.

La situation des Églises chrétiennes en Irak et en Syrie, particulièrement dramatique, s’est considérablement dégradée dans un silence quasi général depuis 2014, date du début de la coalition arabo-occidentale dans sa lutte contre l’État islamique. Aujourd’hui, affaiblies par l’émigration des deux tiers de leurs membres, elles sont loin de s’être remises du désastre et redoutent d’être réduites à l’état de témoins d’un glorieux passé… Pourtant, dans un contexte aussi critique, un certain nombre d’habitants veulent s’accrocher à leur terre, constate Mgr Gollnisch.

Marie-Pierre Roux

Sources : Herodote, Aleteia, Breizh-info, La Croix, France-Irak-Actualité, Aina

Photo : Kurdishstruggle / Wikimedia Struggle


1 – On a rencontré toutefois une situation sensiblement différente en 2014, lorsque des Peshmergas ont sauvé les chrétiens du Kurdistan irakien pourchassés par des djihadistes.

 

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