La loi de 1905
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Plus de cent dix ans après, il semble que l’équilibre trouvé par la Loi de 1905 pour régir les relations entre l’État et les religions ait vécu. Presque absent du paysage national en 1905, l’islam, qui ne sépare pas le religieux du politique, est devenu la deuxième religion de France. Faut-il actualiser la loi de 1905 afin d’en tenir compte, tout en maintenant fermement des principes considérés comme consubstantiels à l’identité républicaine ? Impossible de répondre à cette question sans une plongée dans l’Histoire longue.

Le gouvernement s’apprêterait donc à modifier la sacro-sainte loi de 19051 pour tenir compte de cette réalité nouvelle qu’est l’implantation de plus en plus massive d’un islam de plus en plus radical dans notre paysage «républicain». Ça s’agite, ça s’inquiète, ça pérore dans les loges, les partis de gauche, les innombrables associations laïques, les journaux bien-pensants, les universités (ah, ce Pierre Juston, doctorant de 29 ans, socialiste bien sûr, promu «spécialiste» de la laïcité par les journaux qui sollicitent tous son avis !). La République, depuis les origines, a toujours été familière des effets oratoires, des formules grandiloquentes, des grands discours aussi creux que péremptoires… De quelle souris cette nouvelle montagne rhétorique va-t-elle encore une fois accoucher ? Sans toucher à la liberté de conscience et de pratique, on tenterait de mieux contrôler le financement – pour le rendre plus transparent et moins dépendant de l’étranger – et la politisation des lieux de culte, soumis à la pression de groupes radicaux. Comme si quelques aménagements techniques pouvaient suffire à régler la question de l’islamisation galopante de notre vieux pays chrétien, dont se font l’écho des ouvrages de plus en plus nombreux (et pas toujours issus de l’«extrême-droite»).

La laïcité, un fruit du christianisme

Pour qu’une réflexion sur la laïcité ait la moindre chance d’avoir quelque utilité, il faudrait pourtant d’abord qu’elle se fonde sur une conception historiquement juste de ce concept, qui ne saurait aboutir à une totale neutralité religieuse de l’État… puisqu’il est le fruit du christianisme ! Rappelons les faits2. «Rendez à César ce qui est à César…». Cette graine semée dans un monde romain où la Religion était étroitement mêlée au Politique et au service de ce dernier aura mis du temps à germer. À tel point que, lorsque l’empereur Constantin se convertit, au début du IVe siècle, il se considéra naturellement, dans la tradition romaine, comme le véritable chef de l’Église, et que ses successeurs firent du christianisme la religion officielle et obligatoire. On aura par la suite une tradition constante, dans les différents empires prétendant succéder à Rome, qui fera de l’empereur un chef politique et religieux, au-dessus du pape. Charlemagne considérait Léon III comme son «chapelain privé», et il aurait voulu se couronner lui-même, le pape prosterné devant lui, selon la tradition byzantine. Cela ne se fit pas, et il ressortit furieux de Saint-Pierre de Rome. Napoléon le vengera mille ans plus tard. À cette vision «césaro-papiste», saint Augustin vint apporter la contradiction avec sa théorie des deux cités, conçue dans le contexte de l’effondrement de l’Empire romain. Ces cités coexistent sans se confondre. La cité des hommes, celle où nous vivons sur cette Terre, est édifiée et administrée par l’État, tandis que le rôle de l’Église est de nous préparer à la Cité de Dieu. Pour Augustin, l’État a toutefois la mission essentielle, sous l’autorité de l’Église, de préparer ses sujets à entrer dans cette Jérusalem céleste, de faire de nous des saints. D’où cette conclusion – excessive – qu’en tirèrent certains papes, que l’autorité pontificale serait au-dessus du pouvoir politique. On a parlé à ce sujet «d’augustinisme politique». Complétons ce tableau par le fait que, pour l’évêque d’Hippone, les hommes qui construisent la Cité des hommes ont toujours détesté ceux qui travaillent à la Cité de Dieu de cette haine jalouse du méchant pour le gentil, qu’il compare au meurtre d’Abel par Caïn. De fait, pendant des siècles, les conflits de préséance, souvent violents, entre le pape et l’empereur ont constitué le «fil rouge» de l’histoire de la chrétienté, avec des avatars divers (Querelle des investitures, Lutte du Sacerdoce et de l’empire, Théorie des deux glaives). Confrontation féconde des deux ordres, dont sortiront la France et l’Occident chrétien… Elle favorisa l’apparition de l’idée nationale sur les ruines du rêve impérial, qui finit par en sortir perdant (gallicanisme français, anglicanisme anglais), et sous-tendit tous les schismes, depuis celui d’Orient jusqu’à celui des Églises protestantes, puisqu’il s’agissait chaque fois d’établir une religion nationale dont la tête était le souverain. La Révolution française, contrairement au dogme, n’a pas rompu avec cette tradition, elle qui a fonctionnarisé le clergé dans le cadre d’une Église nationale soumise à l’État – Constitution civile de 1789 et Concordat de 1801. Non sans avoir confisqué, pour rembourser la dette publique, tous les biens ecclésiastiques au motif que, puisque toute la Nation était catholique, l’Église c’était la Nation. Et fermé les monastères. L’empereur absolutiste Joseph II, en Autriche, avait lui aussi, quelques années plus tôt, fait le même genre de choses. Ce que la Révolution apporta de nouveau, ce fut l’idée rousseauiste d’une religion civique obligatoire sous peine de mort, chargée de promouvoir les vertus évangéliques sous le contrôle exclusif de l’État. Cette «vertu» qui, pour le rousseauiste Robespierre, ne pouvait s’imposer sans la Terreur.

Séparer ou éradiquer ?

Ce furent des catholiques (Lamennais, Lacordaire, Montalembert) qui, dès 1830, demandèrent la séparation de l’Église et de l’État. Pour eux, le christianisme fonctionnarisé ne pouvait porter de fruits, alors qu’il voyait s’éloigner de lui la classe ouvrière. Les idées «ultramontaines» (qui regardent «de l’autre côté des monts», vers Rome) ne cessèrent dès lors de gagner du terrain en France, s’opposant au vieux gallicanisme qui prônait une Église nationale, sous le contrôle de l’État, et s’accommodait du statut concordataire. Elles culminèrent avec le Concile Vatican I, qui proclama en 1870 le dogme de l’infaillibilité pontificale. La séparation ne vint toutefois pas de là où on l’attendait. Le retour des Républicains au pouvoir, en 1870, fut marqué par le projet affirmé sans ambages d’éradiquer l’Église catholique, perçue comme une concurrente dans le contrôle des consciences. Il est vrai que les catholiques, traumatisés par les violences antichrétiennes de la Révolution, leur restaient alors massivement hostiles. Car la République se veut – héritage de la Révolution – régime politique et religion, avec sa liturgie, ses temples, ses jours fériés, ses dogmes, sa morale et ses saints. Et son clergé : le personnel de l’Éducation Nationale, à qui Ferdinand Buisson, maître à penser de Vincent Peillon3, attribuait une mission de «transsubstantiation» des esprits. Aujourd’hui encore la mission première de ce corps n’est ni d’apprendre à réfléchir, ni de donner une culture, mais de «transmettre les valeurs républicaines». Bref, de formater les esprits des enfants. La loi de 1905 s’inscrivit donc dans une série de lois (dont celle de 1901) ayant l’objectif avoué de détruire l’Église et d’éradiquer le christianisme en France4. Seule l’Union sacrée de 1914 mit un terme (provisoire) à ce projet. Reste que cette nouvelle Table de la Loi, en affirmant solennellement la liberté de culte et la neutralité religieuse de l’État, ne fait pourtant que souscrire à une demande catholique (la liberté) tout en exprimant une absurdité : la neutralité religieuse de l’État est impossible, puisque les valeurs républicaines, et l’ordre public, dont il est le garant, sont issus d’une culture, d’une anthropologie qui doivent tout au christianisme. Nos politiques ne voient pas qu’une religion ne se limite pas à la foi, ni à la pratique. Bien sûr, on peut avoir la foi – pour nous, chrétiens, c’est la rencontre avec le Christ – et personne n’a les moyens de nous y obliger, ni de nous en empêcher. Ensuite on peut ou non pratiquer, et il y a des croyants qui ne pratiquent pas, et des non-croyants qui pratiquent : que la force publique ne s’en mêle plus est une bonne chose.

L’impossible séparation du politique et du religieux

Mais une religion, c’est aussi une vie communautaire : on peut n’être ni croyant, ni pratiquant, et préférer vivre entouré de gens qui ont la même religion, parce qu’ils ont les mêmes valeurs, le même mode de vie (c’est toute la difficulté des personnes de culture chrétienne qui vivent, faute des moyens de partir ailleurs, dans des ghettos musulmans, ma femme de ménage m’en parle chaque fois qu’elle vient). Si nos gouvernants nous «bassinent» avec les exigences du «vivre-ensemble», et celles de la «mixité sociale», qui se traduit souvent en mixité religieuse, c’est parce que spontanément, comme l’huile et l’eau, chrétiens et musulmans n’ont pas envie de cohabiter. Et comment voudrait-on les y obliger ? Clamer que «la République n’a pas su empêcher les ghettos» est une pure incantation : on ne peut obliger les communautés religieuses à se mélanger. Car une religion c’est, enfin, une anthropologie, qui veut que, croyant ou non, pratiquant ou non, que l’on vive entre soi ou non, on partage une manière de vivre, de penser, de se comporter. La propension naturelle des «chrétiens» à battre leur coulpe, et celle des musulmans à se poser en victimes, en fait partie, nourrissant ce double concert, la repentance des uns et les récriminations des autres. Les «valeurs républicaines», l’ordre public républicain, malgré qu’on en ait, participent de l’anthropologie chrétienne : la fine pointe n’en est-elle pas aujourd’hui l’obligation d’aimer son prochain (repeinte en lutte contre les «phobies») sous peine de sanction pénale ? Les farouches laïcistes le nient, les présentant comme des conquêtes arrachées par l’État à l’Église… Haine gratuite de Caïn pour Abel ! La carte des libertés dans le monde, qui coïncide exactement avec les pays de tradition chrétienne occidentale – catholicisme et protestantisme – influencée par la pensée de saint Augustin, apporte à ces idéologues négationnistes un cinglant démenti. Cette même carte place toujours les pays islamiques à la traîne des libertés fondamentales : aucun pays musulman n’est véritablement démocratique ni laïque, et aucun ne prétend l’être. Car l’islam pose à notre pays ce défi que ses valeurs profondes sont incompatibles avec celles de la République, issues du christianisme. Il affirme l’inégalité essentielle entre hommes et femmes, croyants et incroyants (promis au statut de dhimmis). Il punit (de mort ou pas, on en débat) les apostats. Il ne sépare pas politique et religion, posant des règles juridiques (la Sharia) s’imposant à tous, et que l’État doit se contenter de mettre en œuvre. Il promeut le djihad, et pas seulement contre soi-même, trouvant normal de d’étendre le Dar el islam par la violence. Il ne donne pas comme objectif l’amour de l’autre, mais la soumission à un Dieu terrible. Il ne pose pas l’Homme en maître de son destin, mais le soumet à l’écrasante fatalité du inch Allah. Alors ce n’est sans doute pas en replâtrant la loi de 1905 qu’on enrayera la salafisation de la France. Elle ne doit pas tant à l’influence d’États étrangers qu’à la nature de l’islam lui-même, de même que c’est la nature de cette religion qui fait de son message religieux un discours politique. Quand Mme Malika Hamidi enseigne à l’EHESS les vertus du «féminisme musulman5» tiré, selon elle, du «message prophétique», et milite pour le port du voile comme «symbole politique», elle est payée avec nos impôts, pas avec l’argent saoudien. Les idées fausses sont inopérantes, et il faudrait mettre en œuvre la pire violence pour les imposer, temporairement. Sommes-nous prêts à revenir à la Terreur ? Et même en avons-nous encore les moyens ? La République n’a donc plus le choix qu’entre reconnaître – s’il n’est pas trop tard – ce que ses valeurs doivent à une saine confrontation avec une Église catholique qui peut, autant qu’elle, s’en attribuer la paternité. Ou disparaître, comme dans Soumission, le livre prophétique (?) de Michel Houellebecq6.

Jean-François Chemain

 
1 – Le projet de révision de la Loi de 1905 ne toucherait pas les principes fondamentaux – séparation Églises-État, liberté de cultes, liberté de conscience –, mais viserait le statut des associations 1905 qui gère les lieux de cultes : elles seront mieux contrôlées sur le plan financier, avec des avantages fiscaux, et notamment le droit de gérer un parc immobilier pour subvenir à leurs besoins. En contrepartie, leurs comptes seraient systématiquement contrôlés, notamment les flux financiers venus de l’étranger, qui seraient plafonnés. Enfin, ces associations 1905, dites «cultuelles», devraient s’appliquer aux mosquées, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, à quelques exceptions près.
2 – Pour plus de développements, voir : Jean-François Chemain, Une autre histoire de la Laïcité, Via Romana, 2013.
3 – «C’est à elle [l’école] qu’il revient de briser ce cercle [les déterminismes], de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. La société républicaine et laïque n’a pas d’autre choix que de “s’enseigner elle-même” (Quinet) d’être un recommencement perpétuel de la République en chaque républicain, un engendrement continu de chaque citoyen en chaque enfant, une révolution pacifique mais permanente.» (Vincent Peillon, La Révolution n’est pas terminée, Seuil, 2008, p. 17).
4 – Jean Sévillia, Quand les catholiques étaient hors-la-loi, Paris, Perrin, 2005.
5 – Malika Hamidi, Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?, Éditions de l’Aube, 2017. Voir le site cadis.ehess.fr.
6 – Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015.
 

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