Colonne de migrants sur un pont
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Une caravane de migrants venus du Honduras traverse actuellement le Mexique dans l’espoir de rejoindre les États-Unis. Elle place les autorités américaines devant un dilemme : comment concilier la réponse à la détresse d’une population étrangère et le bien commun d’une nation ? Un dilemme qui se pose déjà avec plus ou moins d’acuité aux pays riches, dans un monde en proie à des migrations massives.

Partie à la mi-octobre du Honduras, une colonne de milliers de migrants a traversé pendant un mois l’Amérique centrale du Sud au Nord, avec l’objectif avoué de pénétrer coûte que coûte sur le territoire des États-Unis. Le 19 octobre, ils étaient 4 000 à la frontière mexico-guatémaltèque, et ils sont aujourd’hui le double – 7 à 8 000 – devant la frontière états-unienne.

Après avoir, en vain, menacé de couper toute aide américaine aux pays d’origine de la caravane, le Président Donald Trump menace maintenant de faire intervenir l’armée. Le fera-t-il ? En attendant, le gros de la colonne est parqué dans un complexe sportif mexicain, tandis que les autorités américaines étudient les dossiers de demande d’asile au rythme d’une quarantaine par jour. Cette lenteur a provoqué la colère de certains, et des bagarres ont éclaté, que la police américaine a dispersées à coup de grenades lacrymogènes lancées sur le territoire mexicain. Le mouvement fait école, et l’on apprend qu’une nouvelle colonne vient de se mettre en marche depuis le Salvador. Banalité de scènes qui se sont ces dernières années multipliées à maints endroits du globe, aux frontières des pays riches que les nouveaux «damnés de la terre» sont prêts à tout pour gagner.

Le cauchemar hondurien

La situation au Honduras (8 millions d’habitants) justifie sans doute cet exode. «Ils ne courent pas après le rêve américain, ils fuient le cauchemar hondurien» a affirmé le député hondurien Jari Dixon, cité dans un article du Monde au titre éloquent : «Le Honduras, un pays pris en étau entre pauvreté extrême et ultra-violence».

Pays pauvre en effet, avec un IDH1 de 0,617 (classé au 133e rang mondial), dont 77,3 % des habitants vivent selon l’ONU au-dessous du seuil de pauvreté, le Honduras est en outre régulièrement soumis aux cyclones – on se souvient que l’ouragan Mitch y fit 5 000 victimes en 1998. Sa vie politique, encore secouée en 2009 par un coup d’État soutenu par les États-Unis, a toujours été instable. Surtout, le Honduras a le triste privilège d’être considéré comme le pays du monde où l’on court le plus de risque de mourir assassiné, devant même le célèbre Venezuela. Il est en effet en proie à des bandes ultra-violentes, les maras, qui prospèrent avec le trafic de la drogue, le racket, les vols, le proxénétisme… Ces gangs mafieux sont parvenus à gangréner les forces de police, dont 5 000 des 17 000 membres ont été révoqués en 2016, après qu’un de leurs officiers les a déclarées «pourries jusqu’à la moelle». Il fut abattu peu après. La classe politique, enfin, est elle-même totalement corrompue, particulièrement le Parti National du Honduras, au pouvoir, récemment convaincu de détourner à son profit l’argent public.

Alors, si j’étais moi-même hondurien, ne partirais-je pas ? Et ne trouverais-je pas logique que les États-Unis payent, en m’accueillant, leur note, eux qui ont favorisé le coup d’État de 2009, fait exploser la violence en renvoyant dans leur pays d’origine, au cours des années 1990, des milliers de délinquants, ou encore fait exploiter le pays par leurs multinationales, United Fruits (rebaptisée Chiquita) y réalisant encore l’essentiel des exportations ? Et puis, pour remonter plus loin, n’est-il pas logique que des Indiens (plus de 90 % des Honduriens ont des origines indiennes) hispanophones marchent jusqu’à des terres que les États-Unis, grands massacreurs d’Indiens («un bon Indien est un Indien mort» !), ont arrachées en 1848 au Mexique au terme d’une guerre que même le général Zachary Taylor, le président de l’époque, jugea «inutile et inconstitutionnelle» ? Cette immigration hispanique vers les États-Unis, certains Mexicains la surnomment plaisamment la Reconquista

Un défi pour l’identité nationale américaine

Comment, en contrepartie, ne pas comprendre l’embarras du Président Trump face à une colonne mondialement médiatisée, dont le succès donnerait espoir à une multitude de désespérés, et serait peut-être même le signal d’une ruée générale ? Nombre de villes des États-Unis, notamment Los Angeles, sont la proie des bandes de maras, qui prospèrent dans une jeunesse «latino» sans perspectives d’avenir : l’afflux de milliers de migrants accoutumés, même s’ils la fuient, à la violence, ne va pas améliorer la situation.

Plus profondément, une immigration hispanique massive est en train de changer le paysage ethnico-religieux du pays. Si les hispanophones représentent un peu moins 15 % de la population totale des États-Unis, ils sont aujourd’hui près de 40 % de la population dans trois États du Sud-Ouest (Californie, Nouveau-Mexique et Texas), et près de 20 % dans encore cinq autres (dont celui de New York). Leur nombre a augmenté de 58 % rien que dans la décennie 1990, d’où la décision du Congrès en 2006 de construire un mur à la frontière mexicaine (Donald Trump a fait de son renforcement son cheval de bataille électorale).

Souvent métis, et majoritairement catholiques, les hispanophones viennent ébranler les certitudes de la vieille Amérique «WASP» (white, anglo-saxon, protestant), à tel point que l’éminent politologue d’Harvard Samuel Huntington a publié en 2004 un livre au titre éloquent : Qui sommes-nous ? Les défis de l’identité nationale américaine2. Il y met en évidence le risque d’une nation désunie du fait que les Hispano-catholiques seraient à ses yeux porteurs de nombreux défauts majeurs, contraires à la culture américaine : «défiance des gens du peuple à l’extérieur de la famille, manque d’initiative, de confiance en soi et d’ambition, priorité faible pour l’enseignement, acceptation de la pauvreté comme une vertu nécessaire pour l’entrée au ciel3». Si l’auteur de la théorie du «choc des civilisations» entre Orient et Occident n’a pas bonne presse, des études plus consensuelles posent la question de la possibilité d’intégrer de telles masses : «Les questions qui se posent à toutes les minorités sont celles de l’assimilation. Depuis l’époque du “politiquement correct”, les termes d’assimilation et d’acculturation ne sont plus très bien vus ; il reste néanmoins qu’une fois installés aux États-Unis, [ces] questions se posent aux immigrés et descendants d’immigrés [hispaniques]4».

Immigration massive et bien commun

On ne peut enfin faire l’impasse sur le retentissement international de l’affaire, dans un monde en proie à des migrations massives, de plus en plus mal vécues par les populations des pays d’accueil. La montée des «populismes» en témoigne, dans une Europe qui ressemble à un château de sable assailli par la marée montante. Les yeux du monde entier semblent rivés sur Donald Trump : Can he do that ? (Peut-il faire cela ?) se demande le Washington Post… Arrêter la colonne, par quel moyen ? Ou la laisser passer et donner le signal mondial que la voie des pays riches est libre ?

Des pays riches, mais aussi démocratiques et pacifiés – c’est tout ça, le «Nord» –, non par quelque privilège de la Nature, mais parce qu’ils ont su construire leur prospérité, leur liberté et leur sécurité. Ils semblent certes bien égoïstes, mais peut-on leur reprocher de vouloir conserver ce qu’ils ont mis des siècles et tout leur génie à édifier ? De ne pas vouloir que le chaos s’instaure chez eux ? Je ne peux cacher qu’au fond de moi, j’espère honteusement, peccamineusement, que Donald Trump ne va pas céder. Peut-on vraiment régler les problèmes du monde en les important chez soi ?

Car on ne peut raisonnablement prétendre qu’une immigration massive est sans conséquences, comme le prétendent maintes autorités donneuses de leçons nous incitant à lutter contre nos «peurs irrationnelles» et nos «phantasmes». La lancinante et insoluble question de l’islam dans notre pays le montre bien : rares sont aujourd’hui ceux qui ne craignent pas le pire, que l’on a voulu occulter pendant quarante ans. Chrétien, j’ai parfaitement conscience que mon devoir est d’accueillir l’étranger qui se présente à ma porte. Et je l’ai toujours fait, quand l’occasion s’en est présentée. L’Église me le rappelle à bon droit, et je ne serai jamais de ces esprits chagrins qui reprochent à nos papes, particulièrement à François, leurs prises de position à propos des migrants. Pour autant, je suis aussi citoyen, et responsable, et je sais que mon devoir est de veiller au bien commun de mon pays, aujourd’hui et demain. Père de famille, je suis soucieux de laisser à mes enfants un pays où ils auront encore leur place. Il y a une forme d’augustinisme politique, pour moi inacceptable, chez certains – croyants ou non – qui font de la pure et simple mise en œuvre politique de la morale chrétienne un impératif catégorique. «Ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains» disait d’eux Charles Péguy.

Cela ne va pas, surtout pour le chrétien, sans cas de conscience. Si je dois pratiquer la vertu théologale de charité, cela peut-il être au détriment des vertus cardinales de force, de prudence, ou même de justice ? N’est-il pas légitime que nos pays «privilégiés» s’efforcent, sans refuser d’aider les pays plus pauvres, de préserver ce qu’ils ont construit ?

Jean-François Chemain

Photo : Gabriela Rios / EF E/ SIPA


1 – L’IDH (Indice de développement humain) est un indice statistique composite destiné à évaluer le taux de développement humain des pays du monde. Compris entre 0 (exécrable) et 1 (excellent), il tient compte du niveau de vie par habitant, de l’espérance de vie à la naissance (selon l’accès à une alimentation saine, à l’eau potable, à un logement décent, à une bonne hygiène et aux soins médicaux) et de la durée moyenne de scolarisation pour les adultes de plus de 25 ans et la durée attendue de scolarisation pour les enfants d’âge scolaire.

2 – Samuel P. Hungtington, Who Are We ? The Challenges to America’s National Identity, Simon and Schuster, 2004 (édition française : Qui sommes-nous ? Les défis de l’identité nationale américaine, Odile Jacob, 2004).

3 – Samuel P. Hungtington, op. cit., p. 254 : «Mistrust of people outside the family, lack of initiative, self reliance and ambition, low priority for education, acceptance of poverty as a virtue necessary for entrance into heaven».

4 – Malie Montagutelli, Les Mexicains aux États-Unis : tribulations d’une relation difficile, Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les cahiers de ALHI, 7, 2003.

 

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