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Theresa May : en route pour le sprint final

Theresa May, premier ministre du Royaume-Uni, a conclu un accord avec l’Union Européenne pour le Brexit. Un accord qui a provoqué des démissions en cascade et le mécontentement d’une grande partie de la classe politique anglaise, nord-irlandaise et écossaise.
Le magazine The Economist résume les différentes oppositions qui font face à Theresa May :

Logo de The Economist

«L’accord doit encore être approuvé […] par le Parlement britannique. Plusieurs ministres, dont le ministre chargé du Brexit, ont démissionné en signe de protestation. Les députés doivent composer avec de multiples loyautés : envers leurs électeurs, leur parti et leurs propres idées, qui ont probablement changé depuis le référendum. Dans quelques semaines, ils devront prendre la plus grande décision du Royaume-Uni […] depuis des générations.»

Dans un deuxième article, ce même magazine dévoile le plan de Mme May pour que son accord soit validé :

«Mme May est déterminée à s’adresser à un public le plus large possible au lieu de simplement, comme elle l’a souvent fait par le passé, jouer devant des députés conservateurs. Son discours au Parlement s’adressait autant aux députés travaillistes qu’aux conservateurs. Sa conférence de presse avait pour but de faire passer le message au pays».

Tout en relevant les réticences du Parlement face à cet accord :

«Au cours de son calvaire de trois heures devant la chambre, Mme May a été confrontée à l’opposition à son accord, à tous les niveaux. Jeremy Corbyn, le chef du parti travailliste (labour), a qualifié l’accord de “raté énorme et dommageable” et de “maison de transition ”. Nigel Dodds, dirigeant à Westminster du Parti démocratique unioniste (DUP ), l’a accusée de trahir l’Irlande du Nord et de “choisir la sujétion”. Les conservateurs de tous bords étaient en incandescence. Sir Bill Cash l’a accusée de “ne pas avoir tenu ses promesses”, d’avoir mené des “négociations infructueuses” et d’avoir “capitulé devant l’U.E.”»

Avant la tenue du vote devant le Parlement, le danger qui guette Theresa May est l’initiative d’un vote de confiance envers le gouvernement. Le magazine Challenges juge cette éventualité probable :

«Selon le rédacteur en chef du site d’information Brexit-Central, qui cite une source “fiable”, au moins 48 élus conservateurs ont déposé une lettre réclamant la tenue d’un tel vote de défiance, soit le nombre requis pour une telle procédure. […] Selon un reporter de Sky News, les « whips » – les responsables de la discipline parlementaire au service du gouvernement britannique – ont été convoqués au Parlement et informés de la probable tenue d’un vote de confiance.»

Autre danger pour Theresa May : les réclamations des Européens pour un accord encore plus favorable et les risques afférents au vote de l’accord devant l’Union européenne, Espagnols en tête, comme le révèle le Times de Londres :

Logo de The Times

«Pedro Sanchez, le premier ministre espagnol, a menacé de faire dérailler le sommet (entre l’Europe et le Royaume-Uni) la nuit dernière s’il ne gagne pas des concessions sur le statut du détroit de Gibraltar avant. Une source de l’Union a déclaré que la dispute semble “insoluble”. M. Sanchez a déclaré : “Il s’agit d’un point essentiel. S’il n’est pas résolu, l’Espagne ne pourra pas voter en faveur de l’accord.”»

Theresa May arrivera-t-elle à tenir jusqu’au vote de son Parlement ? D’abord, elle doit passer devant l’Union européenne pour obtenir l’accord des différents membres… Ce qui n’est pas gagné !

La démission de Dominic Raab

Dominic Raab était le deuxième ministre chargé du Brexit. Après que Theresa May a obtenu de son gouvernement la validation de son accord avec l’Union européenne, il a démissionné, provoquant une cascade de démissions et une pluie de critiques.

Le Belfast Telegraph rapporte les propos du ministre :

Logo de Belfast Telegraph

«Je ne peux pas soutenir l’accord proposé pour deux raisons : premièrement, je pense que le régime réglementaire proposé pour l’Irlande du Nord représente une menace très réelle pour l’intégrité du Royaume-Uni. Deuxièmement, je ne peux pas soutenir un dispositif […] dans lequel l’UE détient un droit de veto sur notre capacité à sortir.»

Le Guardian analyse de façon lapidaire :

Logo de The Guardian

«La démission de Dominic Raab ce matin en tant que secrétaire du Brexit est un coup presque fatal au plan de May pour le Brexit – et à son mandat de premier ministre.»

Dans un autre article, il constate justement :

«La perte de l’homme dont l’intitulé de poste impliquait littéralement la propriété de l’ensemble du processus signale également au pays que le projet a quelque chose d’intrinsèquement mauvais : le gouvernement de May et l’accord qu’elle soutient. […] Theresa May a besoin d’une masse importante de députés conservateurs prêts à s’aligner sur le cabinet, à se tenir devant une caméra de télévision, à évoquer les peurs d’un “non-accord” ou d’un “non-brexit” et à invoquer le devoir envers la nation en approuvant ce qui est considéré comme le seul accord valable.»

Toute la question réside dans ce dernier point : aura-t-elle assez de soutiens dans son propre camp pour espérer rassembler largement autour de son accord ?

Le point critique nord-irlandais

Tous les problèmes du nouvel accord peuvent se réduire au statut spécial réservé à l’Irlande du Nord : le «backstop». Ce backstop est un filet de sécurité négocié entre l’Union européenne et les Britanniques. Les Britanniques ayant décidé de sortir du marché unique, il fallait prévoir les transits de marchandises et de personnes traversant les frontières (notamment la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande, négocié durant le traité du Vendredi Saint en 1998, mettant fin à une hostilité entre loyalistes protestants et républicains catholiques). Ce backstop maintiendrait le Royaume-Uni dans l’union douanière avec une réglementation propre, sauf l’Irlande du Nord, qui alignerait sa réglementation sur celle de l’Union européenne.

L’accord obtenu par Theresa May provoque des sentiments mitigés en Irlande du Nord, les points de vue variant sur la thématique de «boire le verre à moitié plein» ou l’inverse. Le Belfast Telegraph rapporte les réactions des principaux dirigeants des partis politiques nord-irlandais, comme Stephen Farry, qui affirme :

«Les personnes qui tentent de dramatiser ce phénomène se trompent terriblement. Elles doivent avoir une réponse positive à cette question, une prise en compte rationnelle des problèmes dont nous sommes saisis […]. Il ne s’agit pas d’un changement de la position constitutionnelle, il s’agit d’interventions pragmatiques visant à protéger notre économie. […] Cet accord nous offre la possibilité de tirer le meilleur parti des deux mondes, de jeter les bases du marché irlandais et britannique, source d’investissements potentiels».

Toujours dans le même article, la dirigeante du Sinn Fein (parti catholique indépendantiste) affirme :

«Je pense que c’est une journée en verre à moitié plein.»

Le Télégramme souligne le risque pour l’unité du Royaume-Uni de deux régimes réglementaires différents :

Logo du Télégramme

«Outre, selon eux (certains députés conservateurs pro-brexit, NDLR) qu’il [l’accord, NDLR] empêchera Londres de couper les ponts avec l’UE, ils refusent de voir l’Irlande du Nord traitée différemment du reste du Royaume-Uni, craignant que cela alimente les velléités d’unification de l’île d’Irlande ou d’indépendance en Écosse.»

C’est également ce que relève The Economist :

«L’accord a également des implications pour l’intégrité du Royaume-Uni. Il maintiendrait la frontière irlandaise ouverte, mais créerait un fossé réglementaire plus profond entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. La triste vérité est que la plupart des électeurs anglais ne s’intéressent pas beaucoup à l’Irlande du Nord. Mais les députés, en particulier ceux de ce que l’on appelle officiellement le Parti conservateur et unioniste, devraient se demander s’il est juste un sous-produit accidentel du Brexit ou plutôt un pas vers l’unification irlandaise.»

La différence de régime réglementaire peut créer une distance entre les îles anglaise et irlandaise, et l’on ne voit pas bien, comme le craignent les parlementaires britanniques, ce qui pourrait s’opposer à une union de l’Irlande du Nord et de l’Irlande.

Pierre Hardon


1 – Une «maison de transition» en Angleterre est une structure pour des personnes handicapées, ou pour des anciens criminels, adaptée à leur réinsertion : à mi-chemin entre une totale autonomie et la fréquentation d’établissements spécialisés.

2 – Parti nord-irlandais loyaliste (loyal à la Couronne anglaise).

 

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