Macron et les morts de la Grande Guerre
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Des milliers de monuments aux morts ont été érigés dans les villes et les villages de France pour commémorer les morts de la Grande Guerre, honorer leur combat et leur sacrifice, et leur redonner un nom. Cent ans après, qu’est devenu leur souvenir dans une France rongée par la repentance mémorielle ?

Alba Ventura, sur les ondes de RTL, annonçait le 11 novembre «un sans-faute de la part d’Emmanuel Macron». Nous voilà rassurés ! Sa popularité en avait besoin. Et la journaliste d’ajouter : «Dans son allocution sous l’Arc de Triomphe pour célébrer le centenaire de l’Armistice de la Grande Guerre, Emmanuel Macron a tenu un discours lyrique, mais aussi politique. Le président a appelé ses pairs à refuser « la fascination pour le repli, la violence et la domination »». Quelle belle leçon, et qu’en eût pensé mon aïeul, mort à l’ennemi ?

Transmettre le souvenir de la virtus familiale

Le 20 décembre 1914,

Chère Guite (Marguerite),

Nous attaquerons demain les tranchées allemandes devant le village de Mametz. Si j’en reviens, tu le sauras bientôt. Si tu ne reçois rien d’ici quelques jours, garde quand même espoir et à la grâce de Dieu. Pas de regrets inutiles. Mes dernières pensées seront pour toi et pour nos enfants. Qu’ils gardent le souvenir de leur père qui va faire son devoir.

Charles1

 

Cette dernière lettre de mon arrière-grand-père, capitaine d’infanterie coloniale, à sa femme, a été lue dans l’église dont il était paroissien devant une forêt de drapeaux français et belges, au cours d’une messe à sa mémoire, le jour de la Toussaint 2018. Je fus particulièrement ému, jusqu’à verser une larme, de les voir, ces drapeaux, au moment de la consécration, s’incliner alors que s’élevaient l’hostie, puis le calice. Car il était croyant, mon aïeul, ça lui a d’ailleurs coûté sa carrière.

Parmi les 20 000 héros du département morts au cours de la Grande Guerre, c’est pourtant lui qui a été choisi par l’Association des Membres de la Légion d’Honneur, pour une magnifique commémoration en présence des autorités républicaines, préfet et maire en tête. Il faut dire que sa mort, dans le souvenir de laquelle trois générations de ses nombreux descendants ont grandi, fut exemplaire. Affecté au début des opérations à Marseille, pour faire l’accueil des troupes sénégalaises, il demande à monter au front immédiatement. Blessé à une jambe, il quitte son lit d’hôpital quand il apprend que sa compagnie doit monter à l’assaut, ne se faisant pas beaucoup d’illusions sur l’issue fatale de son escapade.

Et puis, c’était un épistolier de talent. Le même jour que sa dernière lettre à sa femme, il écrit à sa belle-sœur, enceinte de son premier enfant, dont le mari, jeune officier, vient d’être tué : «Pleure la perte de ton bonheur et de ton foyer, mais réjouis-toi que ton sacrifice a contribué à arrêter les progrès de l’armée allemande dans le Nord. Le sacrifice de notre vie est peu de chose si nous contribuons utilement à la guerre, et ton fils, si c’est un fils, sera fier de dire que son père a été un des héros de Dixmude». Ce fut une fille, que l’on appela France. Et à son frère Pol : «Il ne doit plus y avoir ni affection, ni famille, ni soucis personnels. Nous sommes à la merci d’un éclat d’obus. J’en ai eu trois ce matin qui ont éclaté à quelques mètres. Je ne demande qu’à pouvoir pousser ma compagnie et à contribuer ainsi à regagner quelques mètres2».

Ce fut l’aîné de ses cinq enfants, alors âgé de neuf ans, qui reçut à sa place la Légion d’Honneur à titre posthume, que lui valut son sacrifice. Une photo le montre, avec son béret, debout au bout d’une rangée de vieux briscards3.

Je possède le sabre qu’il brandissait lorsqu’une balle le frappa en plein cœur, et l’ai donné à l’un de mes fils. Ainsi se transmet, de génération en génération, le souvenir de la virtus familiale4.

Pourquoi sont-ils morts ?

Bien d’autres éléments viennent compléter ces souvenirs. Tout d’abord celui que cet officier des troupes coloniales participa à la conquête de Madagascar, dont il rapporta des photos qui constituent des sources historiques de premier ordre. Ensuite que ce catholique fervent fut freiné dans sa carrière au moment de «l’affaire des fiches» en 1904 : on découvrit alors, ce qui fit scandale, que les promotions dans l’armée se décidaient au Grand-Orient, et que les officiers catholiques étaient systématiquement défavorisés. Ce qui nous valut au début de la guerre une belle brochette de généraux dont la pureté républicaine et laïque n’avait d’égale que l’incompétence : on les relégua à Limoges (d’où le mot «limoger»). Et encore que son régiment, dont un quart resta ce jour-là sur le carreau, était constitué de Marocains venus mourir dans la Somme pour une «patrie» qui n’était certes pas la terre de leurs pères.

La prégnance de la mémoire de la Grande Guerre dans la culture de ma famille n’est pas une exception. Les énormes pertes humaines (1 350 000 hommes), dont témoignent les listes impressionnantes de noms recouvrant les monuments aux morts du moindre village de la France profonde, ont touché toutes les familles de France. Les ont détruites parfois (qu’on pense au Président de la République Paul Doumer, assassiné en 1932, qui perdit au front quatre de ses cinq fils).

Pourquoi sont-ils morts, tous ces braves ? Pour «la liberté», comme l’a déclaré le Président Macron dans son discours ? Certes, non. L’Allemagne, à défaut d’être une République, était une démocratie tout autant que nous, et même bien en avance puisque les femmes y votaient, et que le système de protection sociale y était bien plus développé qu’en France. Pour «la civilisation» face aux «Huns», comme le proclamaient certains ? Mais nos cousins Allemands étaient bien aussi civilisés que nous ! Non, ils sont tout simplement morts pour la patrie, la terre des pères, pour récupérer l’Alsace-Lorraine, que Bismarck nous avait arrachée en 1871, et éviter que nous soit pris en outre le bassin de Briey, qui figurait dans les buts de guerre allemands, exposés dans le Septemberprogramm du chancelier Bethmann-Hollweg5. Cet amour charnel de la terre de France est bien illustré par les propos mêmes de mon aïeul : n’avoir pour seul but que de «regagner quelques mètres», fût-ce avec la certitude d’y laisser sa peau.

Et puis, ils sont morts par sens du devoir, puisque l’École républicaine avait fait de la nécessité de la «revanche» son leitmotiv. «Honneur et patrie», en somme, la devise de la Légion d’Honneur, et celle de la France Libre.

Qu’a fait la République de ces «morts pour la France» ?

De tous ces «morts pour la France» qu’elle célèbre aujourd’hui, qu’a fait la République ?

Considérons en premier lieu comment elle en parle à la jeunesse. L’Histoire de la Grande Guerre, telle qu’on l’enseigne désormais au collège, a bien changé depuis ma jeunesse. Les concepts clefs sont «le bourrage de crâne», qui aurait entraîné des masses abruties à se faire tuer sans comprendre pourquoi, et la «brutalisation», qui aurait tant habitué les hommes à la violence qu’ils se seraient, après-guerre, précipités dans l’extrémisme politique. Voilà ce qu’il faut mettre dans sa copie pour décrocher son Brevet.

Le soldat n’est plus un héros, ni même un homme, mais un mouton de panurge doublé d’une victime du système. Pour le sociologue Michel Messu, les Poilus de 14-18 auraient même inauguré cette culture victimaire qui est devenue la marque notre époque6. Pauvre aïeul ! Quel enthousiasme, pourtant, chez mes élèves de banlieue, à la lecture de sa dernière lettre et à l’évocation de sa mort au milieu de ses Marocains ! Alors «la parole se libère», comme on dit aujourd’hui, chacun évoquant avec émotion et fierté, comme je l’ai raconté dans Tarek7, l’ancêtre qui avait combattu à Verdun, Monte Cassino ou Diên Biên Phu. Jusqu’à, pour certains, se surprendre à pousser en classe des cris patriotiques. Le souvenir du sang versé ensemble serait un formidable vecteur d’intégration, à condition bien sûr de ne pas tomber dans les lieux communs démagogiques telle cette manchette du Parisien : «Grande Guerre : plus de Mohamed que de Martin parmi les morts pour la France8».

Reconnaîtraient-ils, ensuite, les anciens de la Grande Guerre, dans cette «République» dont le nom s’est pour certains substitué à celui de France, la patrie pour laquelle ils ont combattu ? La République du féminisme et du «grand remplacement», où les mâles européens, comme eux, ont disparu de toutes les affiches, où l’on peut impunément écrire Nique la France et chanter «Pendez les blancs», où l’on n’a plus le droit de parler des «Français de souche» sans être accusé de toutes les «phobies», où le «migrant» est chez lui et le patriote proscrit ? Le pays toujours repentant où La fabrique scolaire de l’Histoire9 incite à faire droit dans les programmes aux «exigences mémorielles» des descendants des victimes de la France, esclaves africains, anciens colonisés et rescapés de la Shoah ?

Mon aïeul n’a certainement pas donné sa vie pour cette République-là, et c’est une escroquerie, un hold up mémoriel que ce tintouin médiatique sur fond de Femens dépoitraillées gesticulant et hurlant sur la tombe du soldat inconnu. La rengaine convenue d’Emmanuel Macron dénonçant les «vieux démons», la «tentation du repli» et le retour du nationalisme sent la récupération politicienne à plein nez. On leur en fait dire beaucoup, à tous ces morts. Mais l’avantage, avec les morts, n’est-ce pas, c’est qu’ils se taisent, et qu’on peut bien leur faire dire ce qu’on veut.

«Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri»
(Louis Aragon)

Jean-François Chemain

Photo : Ludovic Marin / AP / SIPA


4 –  Le latin virtus, qui a donné vertu, racine vir, signifiait simplement «le courage viril».

6 – Michel Messu, L’ère de la victimisation, Éditions de l’Aube, 2018, 224 p.

7 – Jean-François Chemain, Tarek, une chance pour la France ?, Via Romana, 2017, p. 81-83.

8Le Parisien du 8 novembre 2018.

9 – Laurence de Cock (dir.), La fabrique scolaire de l’histoire, Marseille, Agone, coll. Passé & présent, 2009, 213 p., préf. Suzanne Citron.

 

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