Vote en Nouvelle-Calédonie
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Au terme du référendum du 4 novembre, les habitants de la Nouvelle-Calédonie se sont prononcés à une faible majorité pour le maintien de leur territoire dans la France. Une victoire du «non» accueillie d’une façon presque gênée par nos gouvernants, s’empressant de faire savoir que les accords de Matignon prévoient deux nouvelles fenêtres de tir possible pour atteindre l’indépendance. Bref, un «non» que le temps et la revendication identitaire ne manqueront pas de transformer en «oui».

La Nouvelle-Calédonie va donc, nous explique-t-on, rester française. 56,4 % des votants en auraient décidé ainsi à l’issue du référendum de dimanche dernier. Voire ! Selon nombre d’observateurs, ce serait une bien maigre victoire : Le Monde évoque ainsi «une victoire en demi-teinte». Certes, la majorité eût sans doute été beaucoup plus nette si le corps électoral n’avait pas été limité aux personnes vivant sur l’île depuis une date postérieure au 1er janvier 1994. «Un cadeau fait en 2007 par Jacques Chirac aux indépendantistes», déplore un homme arrivé sur «le Caillou1» il y a plus de vingt ans : bien qu’y ayant créé plusieurs entreprises, il n’a pas eu voix au chapitre et le déplore. Les indépendantistes, c’est-à-dire, largement, la population autochtone des Canaques – pardon, des kanak (mot invariable), comme il faudrait l’écrire maintenant, l’orthographe habituelle ayant été jugée «péjorative». Ceux-ci représentent 39 % de la population de l’île (70 % dans la province Nord), contre 27 % pour les Européens, le reste provenant principalement d’autres archipels du Pacifique. Or, dans le Sud, qui concentre la plus grosse masse d’une population mélangée, le «non» atteint 73,7 %, avec un record à Nouméa de 80,5 %, tandis que dans le Nord, le «oui» atteint 75,8 % avec plus de 82 % dans les îles Loyauté, réservées aux Canaques.

Un «non» dont l’obsolescence est programmée…

Ce référendum est l’application d’un processus engagé en 1988 par les accords de Matignon signés, sous l’autorité de Michel Rocard, par le leader des indépendantistes de l’époque, l’ancien prêtre Jean-Marie Tjibaou, et par celui des loyalistes, Jacques Lafleur. Il devait, au terme de ces accords, être organisé dix ans plus tard, donc en 1998, mais de nouveaux accords signés à Nouméa décidèrent alors, pour calmer les esprits, de le repousser entre 2014 et 2018. Il n’est pas définitif, puisque deux autres seront possibles en 2020 et 2022. Dans quel but ? Tout semble fait pour qu’on en arrive un jour à l’indépendance, le résultat de dimanche dernier étant considéré par certains, du côté de la bien-pensance, comme une victoire indépendantiste («Une défaite au goût victoire», titre ainsi Médiapart), un combat d’arrière-garde ne faisant que retarder de peu une issue inéluctable : «On est à deux doigts de la victoire, et il reste deux référendums à venir !», a proclamé, très sûr de son fait, l’indépendantiste Alosio Sako (FLNKS). Ces propos ne manquent pas de rappeler la prophétie de Georges Lemoine, alors secrétaire d’État socialiste de l’Outre-mer, commentant les résultats du référendum de 1986 : il avait déclaré à la télévision que le «non» de l’époque n’était «qu’une péripétie dans la marche de la Nouvelle-Calédonie vers l’indépendance». L’indépendance serait donc, à terme, inéluctable. Et l’on refera des référendums jusqu’à ce qu’on l’obtienne. L’île dispose d’ores et déjà d’un drapeau, d’une devise, d’un hymne et d’une monnaie. Le discours du Président Emmanuel Macron, au soir du scrutin, ne laisse pas supposer autre chose. Déclarant sa «fierté que la majorité des Calédoniens aient choisi la France», choix dans lequel il voit «une marque de confiance dans la République française, dans son avenir et dans ses valeurs», il faisait plus penser à celui d’un patron de supermarché remerciant ses clients de leur fidélité à la qualité de ses produits qu’à celui du chef d’une grande nation sûre de son fait et son droit. Tout à son souci de flatter le consommateur, il reprenait même ses arguments, en proclamant la victoire du «dialogue» sur le «mépris», désignant par-là implicitement des «gentils», les Canaques, et des «méchants», les Européens. Ce qui s’appelle mettre de l’huile sur le feu !

L’habituelle repentance coloniale

Car on discerne, dans la rhétorique ambiante, la musique bien connue de la repentance coloniale. Les Canaques, premier peuple de l’île avant sa découverte en 1774 par l’explorateur anglais James Cook, qui lui donna son nom (elle ressemblait, d’après lui, à l’Écosse), se plaignent en effet d’être devenus minoritaires sur leur terre ancestrale. D’y avoir été «remplacés», en somme. Mais, à la différence de ce qui se passe dans la Métropole, ce discours est dans leur bouche considéré comme légitime. Les Européens sont bien sûr montrés du doigt comme coupables de ce «grand remplacement», eux qui ont, dès le XIXe siècle, fait de la Nouvelle-Calédonie une colonie de peuplement, accueillant notamment des proscrits de la Commune de Paris et de la conquête algérienne (les «Algériens du Pacifique»), des bagnards, des Alsaciens-Lorrains et des Pieds-noirs, ainsi que des milliers de mineurs attirés par la découverte d’énormes gisements de nickel, «l’or vert» de l’île. Le statut colonial fut pourtant abandonné dès après la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour laisser place à celui de Territoire d’Outre-Mer (en 1946), puis de Collectivité sui generis d’Outre-Mer. Les statuts d’autonomie interne se sont en outre succédé à partir des années 1980, afin de satisfaire les revendications indépendantistes croissantes, consécutives aux «Événements» de 1984 à 1988 : les statuts Lemoine (1984), Fabius-Pisani (1985), Pons I et II (1986 et 1988), enfin les accords de Matignon (1988) et de Nouméa (1998) étaient censés faire pardonner à la France ces quatre années de quasi-guerre civile ayant culminé avec la prise d’otage d’Ouvéa en avril-mai 1988, qui fit 21 morts. La Nouvelle-Calédonie dispose désormais d’un statut d’autonomie très avancé : elle a son propre gouvernement et son propre congrès, qui peut voter des «lois du pays». L’État a rétrocédé progressivement au territoire toutes les compétences qui ne sont pas régaliennes, en matière d’économie, d’éducation, etc. L’objet du référendum était de décider s’il pourrait récupérer la pleine souveraineté et les dernières compétences qui vont avec : la justice, la police, la défense, la monnaie et les affaires étrangères.

Un jeu à qui gagne perd ?

On distingue mal ce que l’indépendance apporterait aux Canaques, à part bien sûr la fierté d’une victoire sur l’ex-puissance coloniale. Leur niveau de vie a rejoint celui des «Caldoches», les Européens durablement installés sur l’île2. L’accord de Nouméa a posé les bases d’une «citoyenneté calédonienne» permettant aux Canaques de se donner, avec les autres communautés, un «destin commun». Un hommage au slogan «deux couleurs, un seul peuple» de l’Union Calédonienne (UC), qui fut longtemps le principal parti politique de l’île. Mais il est loin de mettre tout le monde d’accord ! Les indépendantistes y voient l’occasion de réparer les traumatismes de la colonisation et de restaurer la dignité des Canaques, tandis que les loyalistes considèrent que celui-ci invite leurs adversaires à faire «le deuil de l’indépendance, comme ils ont su abandonner le rêve d’un pays Kanak à eux tous seuls». Comment se passeront-ils de la manne métropolitaine, qui représente bon an mal an un quart du budget de l’île ? «Pour nombre de Kanak, voter sur l’indépendance, c’est aussi s’interroger sur son salaire, sa retraite, ses allocations ou sa couverture sociale». Et puis, au nom de quoi leur accorderait-on ce que l’on refuse aux métropolitains : le droit de rester maîtres sur la terre de leurs ancêtres ? Pourquoi échapperaient-ils aux exigences du «vivre-ensemble», du métissage, de l’enrichissement de leur culture au contact de l’Autre, de la dissolution de leur identité dans la mondialisation et l’immigration ? Gageons en outre que de nouveaux maîtres, moins scrupuleux, ne tarderont pas, le jour venu, à prendre la place des Français : «Un référendum surveillé par la Chine et l’Australie», titrait le site Europe 1-le JDD. Les Chinois se sont fait une spécialité de nous succéder en Afrique, avec le souci de l’environnement et du bien-être des populations locales que l’on connaît et, en Nouvelle-Calédonie, ils seront à pied d’œuvre… Les Anglo-Saxons ne sont pas non plus très loin, et l’on ne peut manquer de noter que, si l’Église catholique reste prudente, l’Église protestante de Kanaky Nouvelle-Calédonie (30 % de la population de l’île est protestante, notamment les Canaques), issue de la rivalité entre missionnaires francophones et anglophones au XIXe siècle, a toujours milité en faveur de l’indépendance. On voit en revanche bien ce dont l’indépendance de la Nouvelle Calédonie priverait la France. Politiquement, la fin de la présence de nos forces armées, préservant nos intérêts dans l’immense et stratégique région du Pacifique, face aux ambitions chinoises. Économiquement, la privation d’une zone économique exclusive (ZEE) de 1,4 million de km2, et des troisièmes réserves mondiales de nickel. Symboliquement, la perte d’un nouveau pan de sa souveraineté et de son Histoire. Elle a bien besoin de cela, en ce moment, la France. Sombrer fièrement, pavillon haut, sabordée au nom des valeurs qu’elle a proposées au monde, telle semble aujourd’hui son ultime vocation.

Jean-François Chemain

Photo : Thomas@RUN / Wikimedia Commons


1 – Le terme de «Caillou» pour désigner l’île de Nouvelle-Calédonie est principalement employé par les descendants des colons de l’île et les métropolitains. C’est la petite dimension de l’archipel et la riche teneur en nickel de son sol qui lui ont valu ce surnom.
2 – Les Canaques comptent-ils se débarrasser d’eux après l’indépendance, comme les Algériens le firent en 1962 des pieds-noirs ? La question est ouverte…
 

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