Le pape en Corée du Nord
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«Si le pape devait se rendre à Pyongyang, ce serait véritablement un miracle», a déclaré Mgr Lazare You Heung-sik, évêque de Daejeon (Corée du Sud), commentant l’invitation lancée par le dictateur nord-coréen Kim Jong-un au pape François. Alors que la conjoncture géopolitique est favorable et que des événements religieux porteurs se profilent, le miracle aura-t-il lieu ?

Après l’accord avec la Chine signé il y a quelques jours, voici le pape François sur le front coréen ! Selon l’agence de presse sud-coréenne Yonhop, Lee Hae-Chan, chef du Parti Démocrate Unifié (PDU, libéral «de centre gauche») au pouvoir dans le pays, a, le 15 octobre dernier, annoncé «avoir entendu dire» que le souverain pontife espérait se rendre en Corée du Nord au printemps prochain. Secret de polichinelle ! Le pape répondait en fait à l’invitation formulée par le dirigeant communiste Kim Jong-un le mois dernier, à l’occasion d’un sommet avec son homologue du Sud, Mun Jae In. Et c’est ce dernier qui serait à l’initiative de l’invitation, qu’il avait le projet de présenter au pape à l’occasion d’une visite au Vatican les 17 et 18 octobre, escale d’un voyage européen.

Quel profit pour les dirigeants des deux Corées ?

Mun Jae In est doublement intéressé par un tel rapprochement. Il est, comme 10 % de ses concitoyens, catholique, réputé fervent et «traditionaliste» (qualificatif que lui valent ses prises de position «conservatrices», notamment sur la question de l’homosexualité). De plus, né en pleine guerre de Corée au sein d’une famille réfugiée du Nord, il y a conservé de nombreux parents que l’ouverture du pays lui permettrait d’espérer revoir un jour. Il n’a en conséquence jamais, depuis une vingtaine d’années, mesuré ses efforts en faveur d’un rapprochement entre les deux parties de la péninsule. Ceux-ci ont déjà porté de nombreux fruits, dont le moindre ne fut pas le sommet Trump-Kim Jong-un le 12 juin dernier. Kim Jong-un y gagnerait pour sa part de renforcer son image de dirigeant responsable et «fréquentable», sur la lancée de ce sommet. Son objectif est d’obtenir un allégement des pressions et des sanctions internationales, tout en se faisant accepter si possible comme une puissance nucléaire de facto – au même titre, par exemple, que le Pakistan et l’Inde. Il aurait déjà annoncé que son peuple accueillerait le souverain pontife «avec enthousiasme».

Que peut attendre l’Église catholique de ce voyage ?


Pour le pape François, un tel voyage serait un nouveau succès de sa politique à l’Est.
Pour le pape François, qui n’a encore fait aucun commentaire, un tel voyage serait, après l’accord historique signé avec la Chine le 22 septembre, un nouveau succès de sa politique à l’Est, marquée par un sens tout jésuite de l’adaptation aux réalités locales. Il réussirait là où Jean-Paul II avait échoué, le projet de déplacement de ce dernier (en 2000) ayant buté sur le refus opposé par Kim Jung-il d’autoriser des prêtres catholiques à exercer librement dans son pays, ce dont le pape polonais avait fait une condition. Sans doute aussi la visite d’un pape réputé pour avoir été l’un des «tombeurs» du communisme posait-elle problème. Monseigneur André Yeom Soo-jung, archevêque de Séoul et administrateur apostolique de Pyongyang, a néanmoins appelé à la prière pour «pouvoir envoyer des prêtres et célébrer les sacrements en Corée du Nord». Quant aux catholiques de Corée du Nord, ils ont tout à attendre et rien à perdre. Le pays est, selon tous les observatoires des droits de l’Homme, celui où leur condition reste la plus dramatique du monde. Certes, la constitution du pays permet officiellement la liberté religieuse, mais celle-ci est limitée par l’interdiction d’être «utilisée par des forces extérieures mettant l’État en danger»… Toutes les religions sont évidemment concernées, mais le catholicisme plus que toute autre, puisque dépendant du Vatican (l’extranéité de celui-ci par rapport aux États nationaux est un argument récurrent de ceux qui s’en prennent à la religion catholique), et par nature réticent par rapport au culte de la personnalité.

La situation du catholicisme en Corée du Nord

De fait, dans le pays, plus un seul prêtre n’est autorisé à exercer son ministère, la possession d’une simple Bible est considérée comme un crime, et nul n’est capable de dire combien il reste de croyants. Aucune relation n’existe plus entre l’État nord-coréen et le Vatican, même pas une Église d’État inféodée au pouvoir, comme en Chine. Et aucun signe, aucun témoignage ne viennent corroborer l’hypothèse qu’il puisse exister une «Église souterraine». Les chiffres les plus divers circulent : ici, on lit 300 000 catholiques, dont 50 000 en camps de travail ou en prison, là 3 000. Mystère !

Dans la seule église catholique subsistante, subsite un office hebdomadaire sans prêtre suivi par quelques dizaines de vieillards.
Dans la seule église catholique subsistante, construite en 1988 dans la capitale pour manifester la «tolérance» religieuse du régime, un office hebdomadaire sans prêtre – une sorte d’ADAP ! – subsiste chaque dimanche, suivi par quelques dizaines de vieillards. Quand ils communient, c’est avec des hosties consacrées par des prêtres sud-coréens de passage, lors de visites officielles. Certaines mauvaises langues prétendent qu’il pourrait s’agir de figurants, payés par le gouvernement pour entretenir l’illusion d’une subsistance de la foi, qui serait en fait en voie d’extinction naturelle. Une «église Potemkine1», en somme. Après 1948, lors de la prise de pouvoir par les communistes, la répression du catholicisme – comme de toutes les religions – a été terrible. Toutes les églises ont été fermées, les fidèles massacrés, exilés, emprisonnés. En 1950, au cours de la guerre de Corée, les soldats du Nord ont arrêté à Séoul, qu’ils avaient temporairement conquise, des dizaines de religieux, qui ont été entraînés vers la frontière chinoise au cours d’une «marche à la mort», à laquelle bien peu ont survécu. Le calvaire des carmélites de Séoul, notamment, a été raconté par une religieuse survivante aveugle, sœur Marie-Madeleine de la Miséricorde2.

L’histoire de l’implantation du christianisme en Corée

Rien à perdre, donc, mais tout à gagner. Avant le communisme, Pyongyang, alors surnommée la «Jérusalem de l’Est», était une ville comptant une très forte communauté chrétienne, catholique et protestante – mais aussi orthodoxe (on n’est pas loin de la Russie). Et l’histoire de l’implantation du christianisme en Corée n’est pas banale, puisqu’elle ne doit rien à l’intervention des missionnaires occidentaux. Le pays s’est en effet évangélisé tout seul3, pourrait-on dire ! Plus de deux siècles après l’arrivée de saint François Xavier au Japon, et plus d’un millénaire après la diffusion des Évangiles par des Nestoriens en Chine, la Corée était restée fermée à la Bonne Nouvelle. C’est alors, en 1770, qu’un moine bouddhiste de seize ans, Yi Byeok, entreprend la lecture d’un livre catholique écrit en chinois par Matteo Ricci (1552-1610), un jésuite ayant vécu de nombreuses années à la cour des empereurs chinois. Ébloui, il se consacre alors à l’étude du christianisme et rassemble très vite autour de lui un groupe de fidèles à Chon Jin Am (non loin de Séoul), considéré comme le berceau du catholicisme coréen. Pendant des années, ils travaillent sur les questions métaphysiques les plus complexes, éclairées par quelques livres introduits clandestinement depuis la Chine. Tous les sept jours, ils célèbrent une sorte de Shabbat. En 1784, Yi Byeok apprend que l’un des siens, Yi Seung-Hun, projette de se rendre en Chine. «Yi Byeok saute sur l’opportunité de prendre contact avec des chrétiens4». Il demande à Yi Seung-Hun d’apprendre tout ce qu’il peut, de rapporter des ouvrages et des objets sacrés, et de demander le baptême. «Rebaptisé Pierre, Yi Seung-Hun retourne en Corée pour conférer le baptême aux autres, notamment à Yi Byeok, le précurseur, qu’il baptise sous le nom de Jean-Baptiste. Les compagnons descendent alors de leur montagne pour évangéliser le reste du pays5 ». En un an, le pays compte déjà un millier de chrétiens, un succès tel que le christianisme est interdit en 1785. Il va survivre une cinquantaine d’années dans la clandestinité. Comme Yi Byeok refuse de renier sa foi, il est enfermé dans la maison de sa famille, où on le laisse mourir de faim.

L’Asie, un formidable enjeu missionnaire


Depuis l’avènement du pape François, l’Asie représente un axe important de la politique vaticane.
Depuis l’avènement du pape François – qui s’y est rendu pour la première fois dès le mois d’août 2014 (en Birmanie, puis au Bangladesh) – l’Asie représente un axe important de la politique vaticane. Encore peu christianisé, ce continent, qui regroupe 40 % de la population mondiale, constitue pour l’Église catholique un formidable enjeu missionnaire. Les évangéliques, qui s’y montrent très actifs, ne s’y sont pas trompés, et le positionnement du pape en faveur de la réconciliation et du pardon entre les deux Corées serait un bon moyen de damer le pion à un courant particulièrement raide à l’égard de Pyongyang (des manifestants évangéliques ont publiquement brûlé des effigies de Kim). Doté, selon Henri Madelin, un autre jésuite, d’un «grand sens politique6», le pape entend peser, à la manière de son prédécesseur Jean XXIII lors de la crise des missiles de Cuba (en 1962). Le New York Times, qui juge la visite «improbable» (voyant mal comment François pourrait cautionner par sa présence les crimes atroces du régime nord-coréen), rappelle toutefois sa prise de position courageuse à l’occasion de son précédent voyage à Séoul, quand il avait publiquement rappelé : «Alors Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : ʺSeigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ?ʺ Jésus lui répondit : ʺJe ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois7ʺ» (Mt 18, 21-22). Le souverain pontife pourra-t-il, en se plaçant sur le plan prophétique, débloquer enfin la situation sur le plan politique ? Alors que le dossier de béatification de Matteo Ricci (1552-1610), un «personnage très cher au pape François8», qui contribua indirectement par ses écrits à l’évangélisation de la Corée, est en cours d’instruction, tout comme la cause de canonisation de Yi Byeok, on ne peut que les prier pour le succès durable d’une si audacieuse initiative.

Jean-François Chemain

Photo : Nacho Arteaga, Yoni Rubin / Wikimedia Commons


1 – Allusion à l’expression «village Potemkine», qui désigne un trompe-l’œil à des fins de propagande. Elle remonte à une anecdote de l’histoire russe dont l’authenticité est discutée : à la demande du ministre russe Grigori Potemkine, de luxueuses façades avaient été érigées à base de carton-pâte, afin de masquer la pauvreté des villages lors de la visite de l’impératrice Catherine II en Crimée en 1787.
2Sœur Marie-Madeleine, La marche à la mort – Trois ans de captivité du carmel de Séoul, 1950-1953, Parole et Silence, 2000, 221 p.
3 – Hunter Kilmer, Comment la Corée s’est «auto-évangélisée», Aleteia, 7 avril 2017.
4Ibid.
5Ibid.
6 – Dans le Figarovox du 14 août 2014.
7 – Choe Sang-Hun, New York Times du 9 octobre 2018.
8La Croix, 12 janvier 2014.
 

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