Le maître et le disciple
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À la suite de saint Jean XXIII, saint Paul VI rappelait dans Humanæ Vitæ que l’Église est «Mater et Magistra», «Mère et Maîtresse» : pleine de sollicitude et de compassion pour les hommes, comprenant leurs difficultés, mais en même temps, ne cessant d’enseigner la Vérité par fidélité à son Maître, Jésus. Doit-elle aujourd’hui céder aux demandes pressantes des jeunes et renoncer à être «Magistra» pour n’être plus que «Mater» ? C’est la question posée par les récentes revendications de jeunes participants du Synode sur la jeunesse.

Dans sa chronique du 15 octobre sur l’actualité du Synode sur «les jeunes, la foi et le discernement vocationnel», Nicolas Senèze, du journal La Croix, nous faisait part d’un ou de plusieurs discours des participants autorisés à prendre la parole. Les jeunes ne veulent plus de discours du «magistère». Ils ne veulent plus d’argument d’autorité. Ils veulent un dialogue ! Bref, ils voudraient bien être guidés, mais ils ne veulent plus être enseignés ! Fini les discours qui viennent d’en haut ! Nous n’avons plus besoin de maîtres, nous avons besoin d’être entendus et, s’il y a une vérité, elle doit être accessible à notre «écologie» intérieure.

Le rejet du maître


L’argument d’autorité n’a plus de poids et est considéré comme une attaque contre la liberté de pensée.


Je ne sais pas comment ces revendications de la jeunesse ont été entendues dans l’aula synodale. Elles correspondent cependant à un trait de l’opinion courante. L’argument d’autorité n’a plus de poids. Il est considéré comme une attaque contre la liberté de pensée, une atteinte à la dignité personnelle. Admettre une «opinion» comme vraie parce qu’elle vient du pape ou d’un évêque et s’y soumettre, c’est faire preuve d’idiotie. Ce n’est pas parce que le pape le dit que c’est bon et que c’est vrai. N’est admissible que ce qui me rejoint, ce qui me parle, ce avec quoi je suis d’accord. Si celui qui parle me rejoint dans mes attentes, dans ma sensibilité, dans ma façon de penser, alors oui, je peux l’entendre. Sinon, il m’agresse, et je suis en droit de rejeter ce qu’il veut me faire croire. Je n’ai pas à marcher sur son terrain. C’est à lui à marcher sur le mien !

Cette opinion est devenue le pain quotidien dont se nourrit non seulement notre jeunesse, mais aussi la génération qui la précède. Curieusement, elle semble être née avec Vatican II ! Ce serait cependant injuste de lui en attribuer la paternité. Elle correspond, en fait, à la manie des multiples sondages et au flot intarissable des opinions de toutes sortes traitées sur un plan d’égalité. Êtes-vous d’accord pour dire que l’homme n’est pas d’une espèce supérieure à l’animal ? Oui ou non ? Êtes-vous d’accord pour dire qu’il faut légaliser l’usage du cannabis ? Oui ou non ? Êtes-vous d’accord pour dire qu’il faut permettre à toutes les femmes d’utiliser la PMA ? Oui ou non ? Oui, pourquoi pas ? Non, c’est contre mes valeurs !

Y-a-t-il des terrains qui échappent à ces définitions fluctuantes d’opinions subjectives ? La vérité de foi, peut-être ? On voit mal faire des sondages d’opinion sur certains sujets ! Êtes-vous d’accord pour admettre que Jésus Christ est Dieu ? Oui ou Non ? Pour dire qu’être chrétien demande d’obéir à ses exigences ? Oui ou non ? En fait, ces questions sont posées, mais elles le sont autrement. Qui est Jésus Christ pour vous ? Un Dieu incarné ou un ami ? Ses exigences sont-elles pour vous des normes ou des appels à l’amour ? Et ainsi, tout est ramené aux déterminations subjectives, à la prédominance du «moi», du moi spirituel, de l’affectif surnaturel. Il n’y a pas de «vérités» objectives, il n’y a que préférences personnelles. Cette prédominance entraîne un glissement dangereux : le rejet du maître.


Ce rejet témoigne du dégoût propre à l’acédie, à la paresse de l’intelligence qui ne cherche plus à voir les «choses d’en haut».


Ce rejet n’a rien de sympathique. Il témoigne d’un grave dégoût ! Le dégoût propre à l’acédie, à la paresse de l’intelligence qui ne cherche plus à voir les «choses d’en haut», à savourer la joie d’une vérité acquise et contemplée, et qui se contente des «vomissures» arrangées à la sauce du jour, à la dictature intellectuelle de ceux qui ne connaissent pas Dieu. Pour notre jeunesse, c’est l’abandon d’une véritable culture de la foi. En réalité, que signifie pour nos jeunes d’aujourd’hui le trésor de sagesse et de vérité que constituent les écrits des Pères de l’Église ? Faudra-t-il jeter Origène à la poubelle ? Détruire les œuvres de saint Augustin ? Dépouiller l’Église des Pères cappadociens ? Mettre saint Thomas d’Aquin au rancart ? Qui est saint Benoît pour cette jeunesse ? Uniquement le patron de l’Europe ? Et sainte Thérèse d’Avila ? La mère supérieure de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ? Qui sont saint Vincent de Paul et le bienheureux Frédéric Ozanam ? Des patrons de bonnes œuvres ? Et de quoi se nourrit cette jeunesse ? Des frémissements rhétoriques d’un curé à son goût ? Proposez-lui une lecture spirituelle qui dépasse l’affectif, elle frémit d’inquiétude ! La réaction est presque immédiate : Je ne comprends pas ! Je ne kiffe pas !

La nécessité du maître

Rejeter la relation maître-disciple est un danger mortel. C’est rejeter l’une des plus grandes traditions de l’Église, et c’est même rejeter l’Évangile. Jésus Christ ne dit à personne : «Je suis votre copain», mais il proclame hautement : «Je suis la Vérité» (Jn 14, 6). Il y a donc bien une vérité qui existe, une vérité qui existe dans l’intelligence, une vérité qui existe dans l’intelligence de la foi. Le maître n’est pas celui qui parle avec une autorité qui est la sienne, avec une autorité qui proclame sa supériorité intellectuelle, avec un autoritarisme affligeant. Cela n’est pas le propre du maître. C’est le propre du sophiste ! Et il faut apprendre à se méfier des sophistes.

Le maître n’est pas uniquement le «docteur», qui a la capacité d’enseigner parce qu’il est le spécialiste d’un sujet, ayant fait un thèse de doctorat avec une mention d’honneur, mais c’est celui dont l’intelligence est devenue suffisamment éclairée pour voir l’universel de la vérité qu’il connaît parce qu’il l’a contemplée. Le docteur n’est pas le maître. Celui qui est maître, nous dit saint Thomas dans un admirable article de la Somme Théologique1, c’est celui qui conduit l’intelligence comme par la main (manuductio). Il conduit son disciple non à l’admirer lui, mais à recevoir la vérité la plus intégrale et la plus élevée possible. Il adapte son enseignement non à la spéculation d’opinions plus ou moins probables, plus ou moins recevables, plus ou moins érudites, mais à la capacité évolutive de l’intelligence du disciple. Il prend à cœur la réalité de l’intelligence de celui qu’on lui confie, en utilisant des exemples, des similitudes, des énoncés moins savants mais plus proportionnés à celui qui est enseigné. Il le rejoint dans la réalité de son vécu intellectuel non pour s’y complaire, ni pour le flatter, mais pour éclairer ce vécu, lui permettre de l’examiner, de l’analyser, de porter un jugement, de discerner afin de voir la part de vérité et la part d’erreur. Il permet ainsi au disciple d’exercer la qualité du disciple : la rectitudo judicii (la rectitude du jugement). C’est ce que vise le maître : former la rectitude du jugement ou du discernement à partir de ce que connaît le disciple. Mais le maître n’est pas un «rétractateur» d’opinons fausses. Il n’est pas un pourvoyeur d’erreurs condamnables, un extincteur d’hérésies. Il est un éveilleur du goût de la vérité, de la joie de la contemplation. Il va non d’erreur en erreur, mais de vérité en vérité. Non d’autorités didactiques en autorités didactiques, mais de vérités accessibles en vérités admirées et désirées. En ces vérités dont il nourrit chez le disciple l’admiration et le désir de les voir, de les entendre, de les goûter. C’est la tâche propre du maître.

La nécessité du disciple


Parce qu’il aime la vérité, le disciple est capable de «juger» que celui qui enseigne dit vrai et qu’il est capable de le conduire à ce qu’il recherche.


Il n’y a pas de maître sans disciple. Être disciple, ce n’est pas être un «fan» d’un gourou ! Ce n’est pas être aliéné, subjugué par la rhétorique brillante de celui qui parle et qui connaît l’art de séduire un auditoire parce qu’il parle bien et qu’il peut émouvoir les passions à son profit. Celui-là parle bien, mais il ne dit rien ! Il est un ennemi de la vérité. Il n’est pas un maître, il est un sophiste. Si Socrate existait encore, il se ferait détruire par la sagesse de l’Athénien ! Le disciple choisit son maître, et il le fait grâce à l’appétit naturel de l’intelligence qui cherche la vérité. Parce qu’il aime la vérité, il est capable de «juger» que celui qui enseigne dit vrai et qu’il est capable de le conduire à ce qu’il recherche. C’est ainsi que les foules ont suivi Jésus : il ne parlait pas comme leurs scribes. La foi naturelle du disciple est son premier principe. Elle n’est pas subjuguée par le brillant du discours, mais par son contenu souvent obscur, souvent «confus» à son audition, d’une vérité pressentie, exigeante peut-être, mais pressentie parce qu’aimée. Cette foi du disciple est sa confiance ! Malheur au maître qui la trompera !

Mais le disciple a besoin d’une autre vertu : la docilité, non pas la complaisance, mais la capacité d’être enseigné. Il n’exige pas qu’on lui prouve tout ! Il n’exige pas des preuves dont il ne peut juger. Il demande que son intelligence soit conduite vers la vérité, peu à peu, petit pas par petit pas, vérité acquise et assimilée par vérité acquise et assimilée. Il voit où cela le mène, mais il consent à son inaptitude à tout posséder d’un coup. La lumière est entrevue, elle est le guide de son effort, mais il ne se décourage pas. Il marche en «tenant la main du maître» et en avançant non pas à son pas à lui, ni au pas du maître, mais au pas des deux ensemble. Il marche parce qu’il a foi et qu’il aime la vérité. Non pas l’opinion, non pas ses certitudes à lui, mais la Voie et la Vérité.

Détruire ou même diminuer l’incomparable richesse de la relation maître-disciple afin de mieux écouter la jeunesse, c’est tout simplement la tromper. Est-on bien sûr que la jeunesse ne veuille plus de cette relation ? Si elle est très critique à l’égard de l’autorité qui enseigne, c’est peut-être qu’elle n’a pas trouvé de véritables maîtres ? Et pourquoi n’en trouve-t-elle pas ?

Aline Lizotte


1Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, Ia, q. 117, a 1, Un homme peut-il instruire un autre homme, en produisant en lui la science ?

 

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