Le chemin de croix de Paul VI
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Après Jean XXIII et Jean-Paul II, l’Église a décidé de donner le pape Paul VI en exemple de sainteté à tous ses fidèles, en prononçant sa canonisation le 14 octobre 2018. Une sainteté principalement vécue à travers son gouvernement de l’Église dans un contexte très troublé : devant l’histoire, son pontificat (1963-1978) restera celui du concile Vatican II et de sa laborieuse application.

Le pape François vient donc de proclamer la sainteté de son prédécesseur Paul VI. C’est le troisième souverain pontife qu’il canonise, après Jean XXIII et Jean-Paul II en 2014. «Cette canonisation sera ainsi le point d’orgue d’une véritable « année Paul VIʺ, 2018 marquant à la fois les quarante ans de sa mort (le 6 août) et les cinquante ans de son encyclique Humanæ vitæ1», l’encyclique à laquelle son nom est pour beaucoup attaché. Mais la démarche est bien antérieure, puisque le procès en béatification de Paul VI a été ouvert par Jean-Paul II dès 1993 : il est alors reconnu «Serviteur de Dieu», titre idoine à cette étape de la procédure. L’héroïcité de ses vertus est proclamée par Benoît XVI en décembre 2012, et il devient alors «vénérable», avant d’être béatifié le 19 octobre 2014. Bien loin du «santo subito», Paul VI aura passé l’une après l’autre, pendant vingt-cinq ans, toutes les étapes de la canonisation, processus témoignant d’un patient effort de réflexion plus que d’un engouement ou d’une évidence2.

Une carrière ecclésiastique brillante, mais peu représentative

Pourquoi cette canonisation ? Certains s’interrogent sur cette nouvelle tendance consistant à canoniser les papes d’après Vatican II, alors que leurs prédécesseurs, quelles que fussent leurs mérites, ne l’ont qu’exceptionnellement été (quid de Léon XIII, le pape de l’ouverture sociale de l’Église, de Benoît XV, celui de la Première Guerre mondiale, de Pie XI, confronté au communisme, au fascisme, au nazisme ?). Depuis le IXe siècle, avant lequel elles étaient quasi automatiques, par acclamation, les canonisations pontificales sont en effet restées exceptionnelles. On a fait remarquer qu’il était difficile de canoniser Jean XXIII, le pape qui prit l’initiative de réunir le concile Vatican II, sans en faire autant pour celui qui sut le mener à son terme. Cet argument ne saurait, seul, emporter l’adhésion. Nous en voulons d’autres !

Peut-on en trouver dans la biographie de Giovanni Battista Montini avant son accession au pontificat ? Sa carrière ecclésiastique est, certes, proprement exceptionnelle, brillante, mais peu représentative. Né en 1897, il a toujours souffert d’une santé fragile et a dû faire l’essentiel de ses brillantes études à domicile, séminaire compris. Il est ordonné prêtre à vingt-trois ans, soit un an avant l’âge canonique, ce pour quoi il dut obtenir une dérogation. Mais sa santé ne lui permit jamais de prendre en charge une paroisse, et il exerça l’essentiel de son sacerdoce dans l’administration vaticane. Envoyé à Rome, il compléta sa formation à l’Université grégorienne (jésuite) et à la Sapienza (laïque), manifestant par-là, très jeune, sa volonté d’ouverture au monde laïque, avant d’être admis à la prestigieuse Académie des nobles ecclésiastiques, chargée de former les clercs de la diplomatie pontificale.


Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il joue un rôle important dans l’entourage de Pie XII, qui lui confie plusieurs missions «sensibles».


Don Montini intègre rapidement la Secrétairerie d’État, le «ministère des Affaires étrangères» du Vatican, le plus prestigieux des dicastères. Parallèlement, il est nommé aumônier national des étudiants, avec le titre de «camérier secret», qui lui vaut d’avoir droit au titre de «Monseigneur» dès l’âge de vingt-sept ans. Hostile au fascisme, il exprime de grandes réserves lors des accords du Latran en 1929 : «La méfiance et la prudence ne doivent jamais cesser». En 1937, Pie XI le nomme substitut aux Affaires ordinaires, c’est-à-dire son très proche collaborateur dans la gestion des relations du Saint-Siège avec les grands organismes de l’Église. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il joue un rôle toujours important dans l’entourage de Pie XII, qui lui confie plusieurs missions «sensibles». À l’issue du conflit, il intervient dans les relations diplomatiques entre le Saint-Siège et les États sortant de la guerre.

Entretien avec Dom Patrice MAHIEU, moine et prêtre de l’abbaye de Solesmes, docteur en théologie

 

Monseigneur Montini devient alors un très proche collaborateur direct du Saint-Père, rédigeant pour son compte nombre de discours, l’aidant dans la rédaction des grands textes pontificaux, servant d’intermédiaire, grâce à son ouverture d’esprit, sur certains sujets sensibles. Alors que l’Église est confrontée au défi de la «nouvelle théologie», condamnée en 1950 par l’encyclique Humani Generis, il adoucit le style de cette dernière, confiant à son ami Jean Guitton que le pape ne dénonce pas des erreurs, mais des «modes de pensée pouvant conduire à des erreurs3» et recevant certains de ces théologiens amenés à jouer un grand rôle lors de Vatican II, tels les Pères Congar et de Lubac. Comme l’enjeu de l’œcuménisme se fait plus pressant, le futur Paul VI noue des relations amicales avec Roger Schutz et Max Thurian, les fondateurs de la Communauté de Taizé, et prépare avec eux leur audience avec le pape. Il apaise leurs inquiétudes lors de la proclamation du dogme de l’Assomption de Marie. Bilan de cette trentaine d’années de vie ecclésiastique : un rôle de grand commis de la diplomatie vaticane. Rien qui puisse donner matière à un procès en canonisation ? Voire !

Un rôle essentiel lors des travaux préparatoires à Vatican II

Déjà, certains voient en lui le futur pape, ce qu’aurait toutefois retardé Pie XII – qui le jugeait trop «progressiste» – en ne le nommant pas, contre toute tradition, cardinal dans la «promotion» de 1952. Sa nomination au prestigieux archevêché de Milan, en 1954, aurait même été une forme de sanction, visant à l’éloigner de Rome. Il y aurait été, toujours selon Jean Guitton, très malheureux, conservant la nostalgie des affaires romaines. Il y gagne cependant la réputation d’un «archevêque des ouvriers», alors même que la classe ouvrière cède de plus en plus massivement aux sirènes communistes. Ami d’Aldo Moro, il soutient de toutes ses forces la création de la Démocratie Chrétienne, principal contrepoids à la pression du PCI.

Vatican II va lui donner la possibilité de donner sa pleine mesure. Nommé cardinal dès 1958 par Jean XXIII, il peut jouer un rôle essentiel lors des travaux préparatoires du concile, avec une soixantaine d’interventions, souvent sur des sujets sensibles : il se prononce ainsi pour l’abolition de la censure, pour la liberté religieuse, ou encore pour l’emploi de la langue vernaculaire (tout en conservant le latin pour le canon de la Messe), confirmant ainsi un souci pastoral révélé dès son épiscopat à Milan. Il déplore, dans les premiers mois du concile, la mauvaise organisation de celui-ci et obtient la création d’une commission de coordination, dans laquelle il est naturellement nommé. Au décès de Jean XXIII, le 3 juin 1963, il fait figure de grand favori à sa succession. Son élection ne déjoua pas les pronostics.

Au cœur des drames de l’Église après le Concile


Il a fallu la grande force d’âme et la foi d’un Paul VI pour en amortir les chocs des années 1960-1970.


C’est sans doute son pontificat qui lui vaut de monter aujourd’hui sur les autels, tant «Giovanni Montini, a vécu les drames de l’Église confrontée au lendemain du concile Vatican II. La grande crise moderniste a ébranlé les fondements de l’institution, vidant les églises et les séminaires, semant les troubles théologiques y compris chez des pasteurs chevronnés. Les années 1960-1970 sont parmi les plus difficiles que l’Église ait connues. Il a fallu la grande force d’âme et la foi d’un Paul VI pour en amortir les chocs et maintenir, malgré tout, la barque hors de l’eau4». Car la «bête noire» des intégristes ne fut pas le pape «moderniste» que selon eux, il a été. Ses encycliques en témoignent, réaffirmant la nature de l’Église (Ecclesiam suam, 1964), l’exigence du célibat sacerdotal (Sacerdotalis Cælibatus, 1967), la condamnation de l’avortement, mais aussi de la contraception (Humanæ vitæ, en 1968, qui provoqua d’énormes remous, y compris dans l’Église)… Sa Profession de Foi du 30 juin 1968, à l’issue d’une «Année de la foi», publiée sous la forme d’un motu proprio, témoigne de ce que l’on ne peut «plus se contenter d’une foi assoupie et d’un regard voilé» (cardinal Garrone).

Parmi ses nombreuses exhortations apostoliques, Evangelii Nuntiandi mérite d’être relevée, tant elle va à l’encontre d’un relativisme faussement attribué à Vatican II – et donc à Paul VI – dans les relations avec les religions non chrétiennes. La déclaration Nostra Ætate (1965), que les partisans du dialogue avec l’islam brandissent à temps et à contretemps, pour disqualifier, au nom de «l’esprit du concile», les acteurs de l’évangélisation, ne dit tout d’abord pas ce qu’on voudrait lui faire dire (elle invite au respect des «musulmans», pas de «l’islam», et conclut néanmoins à l’exigence de leur annoncer le Christ), mais elle est en outre utilement éclairée et complétée par Evangelii Nuntiandi (1975). Celle-ci est sans ambiguïté : «Nous voulons relever surtout aujourd’hui que ni le respect et l’estime envers (les autres) religions, ni la complexité des questions soulevées ne sont pour l’Église une invitation à taire devant les non-chrétiens l’annonce de Jésus Christ. Au contraire, elle pense que ces multitudes ont le droit de connaître la richesse du mystère du Christ dans laquelle nous croyons que toute l’humanité peut trouver, dans une plénitude insoupçonnable, tout ce qu’elle cherche à tâtons au sujet de Dieu, de l’homme et de son destin, de la vie et de la mort, de la vérité».

Autant que ses grands voyages à portée symbolique – tel son pèlerinage en Terre Sainte (1964), au cours duquel il rencontra le patriarche Athénagoras –, que sa prise de position solennelle contre la guerre à la tribune de l’ONU (1965) et que ses efforts en faveur du dialogue inter-religieux, ce qui vaut aujourd’hui à Paul VI d’être canonisé, c’est sans doute l’immense volonté que cet homme à l’intelligence hors du commun, mais à la santé fragile, a su déployer pour permettre à l’Église de se moderniser sans sombrer dans le modernisme5. Il y a gagné beaucoup de haines, de calomnies – de son vivant et encore de nos jours – et certainement subi de grandes souffrances. Une sorte de martyre donc.

Jean-François Chemain

Pour connaître Paul VI

► Xenio Toscani, Paul VI. La biographie, Salvator, 2015, 704 p., 29 €.
Cette biographie, rédigée par quatre historiens italiens, est particulièrement détaillée. Elle se fonde sur les très nombreux documents, parfois inédits, comme la correspondance privée de Montini ou d’autres textes que conserve l’Institut Paul VI de Brescia, dont XenioToscani est le secrétaire général. Elle révèle la vraie personnalité d’un pape qui fut moins indécis et tourmenté qu’on ne l’a dit, et gouverné par la passion de faire converser l’Église avec le monde. Ce livre volumineux apportera un vrai plaisir de lecture à qui souhaite approfondir sa connaissance de cette figure majeure de l’histoire contemporaine de l’Église catholique.

► Michel Cool, Paul VI prophète. Dix gestes qui ont marqué l´histoire, Salvator, 2018, 186 p., 16 €.
Pourquoi Paul VI, le pape le plus francophile que l’Église ait donné, dont Jean-Paul II salua la «figure gigantesque», est-il si méconnu et si méjugé ?, se demande Michel Cool. De son pontificat, l’auteur a retenu dix gestes qui ont marqué l’histoire et renouvelé l’image de l’Église. En annexe : vingt prières du nouveau saint, souvent inédites en français.

► Frère Patrice Mahieu, osb, Paul VI, Le Mystère de l’Église, Les Éditions de Solesmes, 2015, 203 p., 11,90 €.
L’amour de l’Église caractérise toute la vie de Paul VI, une Église contemplée dans le mystère divin qui lui donne vie, engagée dans un profond renouveau, en dialogue avec le monde auquel elle est envoyée. Ce livre offre une connaissance et un approfondissement de la pensée du pape sur l’Église.

► Dom Patrice Mahieu, osb, Paul VI maître spirituel, Le Sarment Fayard, coll. Lumière, 1997, 306 p. 9,50 €.
Dans ce recueil, Paul VI se révèle à nous par ses lettres d’amitié, ses méditations intimes, ses discours, ses sermons. Il y apparaît comme un véritable maître spirituel, nous faisant pénétrer dans sa propre vie spirituelle et nous entraînant dans son sillage à la rencontre du Christ.

Photo : Archives Ciric


1 – Nicolas Senèze, La Croix, 07/03/2018.

2 – De façon très symbolique, les deux miracles qui ont été retenus pour sa béatification, puis sa canonisation, concernent la guérison in utero de deux enfants à naître, promis à l’avortement car considérés comme non viables : justice rendue à celui qui supporta stoïquement l’immense impopularité que lui valut Humanæ vitæ, jusqu’au au sein même de l’Église catholique, pour son attachement à défendre la procréation.

3 – Jean Guitton, Dialogues avec Paul VI, F.-X. de Guibert, 2001, p. 27-28.

4 – Jean-Baptiste Noë, in Aleteia, 3 juin 2018.

5 – Souci manifesté dès son premier sermon dans la cathédrale de Milan : «Notre catholicisme doit être intègre et fidèle» tout en œuvrant à la «pacification de la tradition catholique italienne avec le bon humanisme de la vie moderne».

 

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