Synodes des jeunes de 2018
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Du 3 au 28 octobre, se tient au Vatican un Synode sur “les jeunes, la foi et le discernement vocationnel”. Traditionnellement, l’instrument de travail (Instrumentum Laboris) propose l’orientation des travaux du Synode. Pour certains, cette orientation serait loin de n’être qu’une proposition de discussions benoîtes.

À lire attentivement l’Instrumentum laboris (l’Instrument de travail) du Synode des jeunes, le premier réflexe est de se dire : voilà bien un document de ce pontificat, il n’apporte pas grand-chose de neuf. Il est conçu dans le cadre de l’Action catholique des années 1940. Les mots-clés «Voir, Choisir, Agir» ont seulement étés remplacés par «Reconnaître, Interpréter, Choisir». Dans ce cadre strictement propre au pape François, la théologie ne trouve plus sa place. Dès le début, d’ailleurs, on voit s’affronter les deux options, celle du cardinal Baldisseri, secrétaire général du Synode qui, sans le nommer, reproche au cardinal Charles Chaput, membre de la délégation de l’Épiscopat américain, d’avoir critiqué l’Instrumentum Laboris en publiant sous son nom, dans le numéro de First Thing du 4 avril dernier, le travail d’un théologien de haute compétence qui préférait garder l’anonymat. Cette note anonyme est une charge contre le document de travail, qui est accusé de naturalisme, d’une conception inadéquate de l’autorité spirituelle de l’Église, d’une anthropologie théologiquement inadéquate et d’une conception relativiste de la vocation.

Deux univers pastoraux différents sinon opposés

La lecture des deux documents montre que nous faisons face à deux univers pastoraux différents sinon opposés : l’univers de Bergoglio et l’univers doctrinal de Chaput. Le document de travail préparé selon l’intuition et l’inspiration du pape François, et presque uniquement de lui – la grande partie des références ne renvoient qu’aux actes du pape actuel –, reflète sa manière de gouverner l’Église. La phrase introductive est l’un des cinq principes d’action qu’il a donnés dans Evangilii gaudium (La joie de l’Évangile) : «la réalité est plus importante que l’idée». Nous ne sommes pas devant un document doctrinal, devant une belle synthèse théologique, devant un choix de vérités dogmatiques irréfutables, devant des propositions douteuses à combattre. Nous sommes face à une description sociologique des grandeurs et des faiblesses de la jeunesse telles que l’ont laissé voir le Questionnaire en ligne proposé par le Secrétariat du Synode et par le Séminaire international sur la situation des jeunes, tenu à Rome du 11 au 15 septembre 2017. Et dans une recherche de solutions.


Dans ce synode, le premier souci du pape François est d’amener l’Église à comprendre la jeunesse, à l’aimer et à la sauver.


Cependant, ce document et tout le synode ne s’adressent pas aux jeunes eux-mêmes. Il s’adresse, comme il se doit, à une assemblée d’évêques et, derrière eux, au pape lui-même. C’est un synode, une réunion consultative qui doit déboucher vers une orientation de l’Église selon ce qu’en décidera le Pape. Dans ce synode, le premier souci du pape François est d’amener l’Église à comprendre la jeunesse, à l’aimer et à la sauver.

Relier l’enseignement de l’Église et la réalité sociale

Le premier acte qui est demandé à l’Église est : Reconnaître, c’est écouter. C’est la première partie du document de travail : l’Église à l’écoute de la réalité. La deuxième partie : Interpréter, est consacrée au discernement selon une méthode ignatienne à peine voilée : il s’agit d’amener cette jeunesse, par l’accompagnement, à vivre dans la lumière du Christ et dans la joie de l’amour pour découvrir sa vocation. La troisième partie : Choisir, c’est la solution, la pastorale du groupe, celle de l’Église en pleine prise avec la réalité sociale.

Que peuvent bien venir faire, dans un tel contexte fondamentalement pratico-pratique, les énoncés théoriques de la théologie dogmatique ou de la théologie morale ? On parle de l’Église authentique et relationnelle… mais il n’y a aucune référence doctrinale à ce qu’elle est. Il n’y a qu’à aller se plonger dans Lumen Gentium. On parle de conscience, mais on ne fait aucune différence entre une conscience droite et une conscience erronée ; il faut aller voir Veritatis Splendor. On parle de raison, de liberté, d’affectivité, d’idéologies. Vous avez besoin de notions claires ? Allez voir Fides et ratio. Ce n’est pas que le pape François se moque des notions théologiques établies par ses prédécesseurs. C’est qu’il considère que, puisque qu’elles existent, il n’est nul besoin de les rappeler. C’est aux pasteurs eux-mêmes de faire le pont entre ce qui a été enseigné et ce qui doit maintenant, dans la réalité sociale d’aujourd’hui, être mis en pratique.

Mais revenons au document.

Première partie : «Reconnaître»

Une description sociologique de la jeunesse

Cette première partie est une description sociologique de la jeunesse en situation sociale d’un monde disloqué par la globalisation, qui sape en elle son besoin d’unité, d’identité, de stabilité. La globalisation fait apparaître la diversité comme une richesse et le pluralisme comme une opportunité dans un monde interconnecté (n°9). Si la famille continue à représenter une référence privilégiée, elle devient de plus en plus fragile et, pour les jeunes, cette faiblesse est source de souffrances. Fait socialement nouveau ? La relation des jeunes avec leur famille ne va plus de soi, même si pour beaucoup de jeunes, le mariage et la famille font encore partie «des désirs et des projets qu’ils souhaitent réaliser».


À tous les échelons, il manque à la jeunesse une éducation qui l’aide à se former, dans la famille, à l’école et à l’université.


Si la globalisation, malgré ses apparences, est facteur de déstabilisation, une autre difficulté se pointe à l’horizon : la versatilité des relations intergénérationnelles. Les jeunes ne trouvent plus dans leurs aînés le maintien des valeurs qui leur permettrait de se structurer eux-mêmes. Ici, le document cite une remarque d’un dicastère : «Le point problématique est alors la liquidation de l’âge adulte, qui est la vraie marque de l’univers culturel occidental. Il ne nous manque pas seulement des adultes dans la foi, il nous manque des adultes “tout court” (n°14).» À tous les échelons, il manque à la jeunesse une éducation qui l’aide à se former. Ce manque se constate dans la famille, à l’école et à l’université. Elle engendre une crise d’identité. Cette crise d’identité, le jeune la ressent dans ses difficultés à faire des choix fondamentaux : le travail, la profession, la vocation.

Engagement et participation sociale

Ces conditionnements sociaux ne font pas des jeunes des êtres sans avenir. Malgré ces grandes insuffisances dans les sociétés surtout occidentales, les jeunes gardent un goût très fort pour l’engagement et la participation sociale. Cet engagement emprunte souvent des approches inédites, des revendications pour la justice, des visions écologiques, des exigences envers l’Église jugée «dichotomique» parce que, d’une part, elle veut être présente dans les plis de l’histoire et, d’autre part, elle a encore beaucoup à faire pour résoudre des situations même graves et répandues de corruption (n°28).

Comment les jeunes s’insèrent-ils dans cette Église qu’ils jugent sévèrement, tout comme ils jugent leurs parents ? Souvent par le bénévolat et toutes formes d’autres services, d’autres fois par la réalité des médias numériques – les réseaux sociaux –, d’autres fois par la musique ou le sport. Pour beaucoup de pasteurs, ces modes nouveaux d’intégration créent une sorte d’incapacité et d’ignorance. Comme beaucoup d’adultes, ils ont du mal à comprendre ce nouveau langage et « ils en ont peur, car ils se sentent face à un «ennemi invisible et omniprésent que parfois ils diabolisent» (n°35).

Enfin, dernier point où le document reprend un terme favori du pape François, les jeunes sont souvent considérés comme des objets de déchet dans cette société hyper efficace. Le document cite la réflexion d’un jeune à la Réunion pré-synodale de septembre 2017 : «Parfois, nous finissons par abandonner nos rêves à cause de la peur qui est la nôtre et des pressions socio-économiques qui détruisent nos espoirs. C’est pourquoi, il arrive que les jeunes perdent leur capacité de rêver» (n°43).

Deuxième partie : «Interpréter»

Une vocation pour chacun


Si la première tâche de l’Église est d’écouter les jeunes, sa seconde est de les aider à trouver leur vocation.


Si la première tâche de l’Église est d’écouter les jeunes, sa seconde est de les aider à trouver leur vocation. Car la jeunesse est «bénie» par le Christ, et elle est appelée par lui. Toute vie humaine devrait se concevoir dans une perspective vocationnelle. Bien que tout chrétien soit appelé à la sainteté, chacun doit trouver, en lui-même, de quelle manière il y est appelé. La vocation est d’abord une manière de suivre Jésus, elle ne se résume pas uniquement à choisir un état de vie déterminé selon des critères définitifs : le ministère sacerdotal, la vie consacrée, le mariage et la famille.

Jeunes visés par le synode
Photo Jean-Michel Mazerolle / CIRIC

 

Exercer un discernement

Trouver sa vocation demande l’exercice du discernement. Dans un premier sens, le discernement «indique le processus de prise de décision pour les choix importants. Dans un deuxième sens plus propre à la tradition chrétienne, il correspond à la dynamique spirituelle par laquelle une personne, un groupe, une communauté s’efforcent de reconnaître et d’accueillir la volonté de Dieu dans le concret de leur situation» (n°108). Ce discernement s’impose devant tout choix vocationnel et ne peut s’accomplir en vérité et efficacement que dans la relation d’accompagnement. Dans cette partie du document, il y a d’importantes notions sur la vérité de l’accompagnement, sur la distinction entre l’accompagnement spirituel et l’accompagnement psychologique, entre le service de l’accompagnement et le ministère sacramentel de la Réconciliation. Il y a aussi des conseils très pertinents sur la relation entre l’accompagnateur et l’accompagné, sur la nécessité de ne pas entrer dans les sphères de la liberté, ni de l’un ni de l’autre, sur le respect de l’intimité. Et, finalement, sur la confrontation avec la réalité.

Troisième partie : «Choisir»

Cette troisième partie s’adresse principalement à l’Église en état de réunion synodale. Que doit-elle être pour répondre aux attentes de cette jeunesse qui a été judicieusement décrite dans la première partie ? On ne s’étonnera pas d’y trouver des termes chers au pape François.

Une Église «en sortie»

L’Église doit être une Église «en sortie» : «Les jeunes demandent à l’Église un changement monumental d’attitude, d’orientation et de pratique». Que veulent dire ces mots radicaux ? Tout d’abord, dirait François, un processus résolu de discernement, de purification et de réforme. Fort bien ! Mais comment ? Ici les mots sont peut-être moins brûlants, mais tout aussi «révolutionnaires». Il faut, dit-il, «savoir pratiquer le discernement dans la vie ordinaire de l’Église en faisant de celui-ci un style de vie communautaire avant d’en faire un instrument pratique» (n°139). L’Église devra faire du dialogue son style de vie et sa méthode en favorisant la conscience de l’existence de biens et de connexions dans une réalité complexe qu’il serait réducteur de considérer comme une réalité fragmentée (n°140). Aucune vocation en particulier dans l’Église ne peut se placer en dehors de ce dynamisme de sortie et de dialogue, et tout effort authentique d’accompagnement du discernement vocationnel ne pourra se faire en dehors de cette perspective et réservera une attention privilégiée aux plus pauvres et au plus vulnérables.

Si l’on comprend bien, cela signifierait que le chrétien n’est chrétien que dans son groupe, sa paroisse ou sa communauté. C’est là qu’il trouve le réconfort de sa foi, la certitude de sa conscience, son appel à suivre le Christ, certes dans une relation personnelle à lui, mais concrétisée dans une relation communautaire et dialogale avec son groupe. Cela signifierait aussi que le prêtre d’une paroisse n’exerce son autorité ministérielle que dans et par le groupe auquel il appartient et que, faisant ainsi, il ne risque plus de tomber dans les pièges du cléricalisme. Il doit en être ainsi du sacerdoce ministériel, qui doit devenir un sacerdoce communautaire, non pas uniquement dans le sacerdoce de l’évêque, mais dans la propriété du sacerdoce du peuple de Dieu, lequel serait le lieu propre du sacerdoce ecclésial. C’est tout le peuple de Dieu qui est sacerdotal. Ainsi l’Église s’édifierait de bas en haut, de la communauté de base, sacerdotale et prophétique, jusqu’au sommet, où le pape avec le Collège, et jamais sans lui, deviendrait le signe le plus éloquent du Christ, Tête du Corps mystique.

Un changement radical


Pour le pape François, ce sont ces communautés qui doivent accueillir la jeunesse, la protéger, l’éduquer et la rendre rayonnante.


Évidemment, s’il en était pratiquement ainsi, il y aurait un changement monumental, radical et, pour le coup, l’Église sortirait de son individualisme, le prêtre de son autoritarisme, l’évêque de son isolement architectonique et le pape de son pouvoir hiératique. Dans la pensée du pape François, il ne s’agit pas de renier toute la Tradition de l’Église dans sa définition du pouvoir de juridiction, qui s’exerce traditionnellement non de bas en haut, mais de haut en bas, non des membres à la tête, mais de la tête aux membres. Par contre, il faut comprendre ce qu’il dénonce avec de plus en plus de force : le cléricalisme, la dictature des puissants, l’oppression des élites, et qu’il veut remplacer par des communautés d’où jailliront la joie et l’amour, et par lesquelles s’édifiera le Corps mystique. Pour lui, ce sont ces communautés qui doivent accueillir la jeunesse, la protéger, l’éduquer et la rendre rayonnante, et remplacer toutes les déficiences familiales et sociales qui sont les causes de ses blessures !

La tentation de la theologia del popolo

C’est la theologia del popolo. C’est l’exaltation du pouvoir d’ordre, dans l’Église, la mise en évidence pratique d’une vérité incontestable : le peuple chrétien est un peuple sacerdotal, royal et prophétique. L’on ne peut être profondément chrétien si l’on n’est pas un membre actif de ce peuple. C’est là le fondement du discernement vocationnel. Aucune vocation dans l’Église ne peut être discernée et discernable si elle ne s’inscrit pas dans ces munera (charges) du Christ lui-même. C’est l’enseignement de Vatican II actualisé par le décret Apostolicam Actuositatem.

Cependant, cette théologie ne contient-elle pas un ver intérieur, qui peut conduire à la tentation de remplacer la grâce du Christ par l’efficacité de la relation sociale ? L’attention au pauvre par la sécurisation du groupe ? Le Christ par l’efficacité des communautés de base ? La tentation de subordonner le pouvoir de juridiction, celui du gouvernement, au charisme sacerdotal propre à tout baptisé, cette pierre d’achoppement sur laquelle a buté Luther ?

Sous une apparence benoîte et sans apparat théologique, cet Instrumentum laboris contient des propos et des suggestions qui ne manqueront pas d’éclater au niveau des divers groupes de discussion. Il est peut-être à craindre que ce synode dévie de son but initial, l’aide au discernement des vocations, pour se trouver dans des pâturages où il n’était pas convié à brouter et où l’herbe sera plus amère et plus dure, parsemée de ronces.

Aline Lizotte

Photo : Wolfgang Radtke/ KNA-Bild / CIRIC

 

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