Livre de Simone Veil
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Quand Simone Veil termine son autobiographie intitulée Une vie, elle vient de fêter ses 80 ans.

La petite Simone arrive le 13 juillet 1927, après Madeleine, Denise et Jean, dans le foyer d’André et Yvonne Jacob à Nice, où la famille s’est installée, une famille juive «patriote et laïque» éloignée de toute pratique religieuse. Simone est la dernière et sera profondément structurée par cette harmonie familiale dans laquelle elle baigne jusqu’à sa déportation vers Auschwitz, en avril 1944.

Simone Veil se revendique juive, non pour des raisons religieuses, mais culturelles. Son père, resté en captivité pendant la guerre de 1914-1918, architecte (grand prix de Rome), s’oppose à l’éveil religieux de sa fille, éveil tenté par une cousine italienne. Simone reçoit une solide formation littéraire sous la férule de son père, sans pour autant être excellente à l’école. À 14-15 ans, elle lui pose la question suivante : «Est-ce que cela t’ennuierait que j’épouse quelqu’un qui ne soit pas juif ?» André Jacob répond que, pour sa part, il n’aurait jamais épousé une femme non juive, à moins qu’elle ne soit… une aristocrate ! Devant la surprise de sa fille, il s’explique : «Les Juifs et les aristocrates sont les seuls qui savent lire depuis des siècles, et il n’y a que cela qui compte.»

Conscient de sa place de chouchoute, son père veillera à ce que Simone n’ait pas toujours le dernier mot ! Dans sa vie, elle sera souvent la préférée. Cela ne lui enlèvera pas le goût de l’effort. Sa mère, qu’elle aime tendrement et qui le lui rend bien, lui transmet son désir d’autonomie : «À mes yeux comme aux siens, une femme qui en a la possibilité se doit de poursuivre des études et de travailler, même si son mari n’y est pas favorable. Il y va de sa liberté et de son indépendance… Il faut non seulement travailler, mais avoir un vrai métier.» Toute sa vie, Simone sera profondément marquée par ces paroles. Elle ne voit pas non plus d’un bon œil la dépendance financière de sa mère. À partir de 1934, elle assiste à l’afflux de réfugiés juifs fuyant le nazisme. Sa famille est très accueillante et pratique l’entraide, malgré de réelles difficultés matérielles dues à la crise économique.

Simone est déportée en avril 1944 avec sa mère, son frère et sa sœur Madeleine, dite Milou. Son père et sa sœur Denise sont déportés séparément. Denise survivra au camp de Ravensbrück et rentrera en France. Madame Jacob meurt le 15 mars 1945 au camp de Bergen-Belsen malgré tous les efforts de Simone et de Milou. Simone écrit : «Chaque jour, maman se tient près de moi et je sais que ce que j’ai pu accomplir dans ma vie l’a été grâce à elle.»

Ils sont 2 500 survivants sur 78 000 juifs français déportés. Le retour en France est difficile. Simone se sent, comme beaucoup des personnes déportées, incomprise, humiliée, pauvre. Recueillie par un oncle et une tante à Paris, elle s’inscrit à la faculté de Droit : «J’avais à la fois une boulimie d’études et besoin de m’occuper». Elle intègre Sciences-Po. Sans avoir d’idées politiques bien arrêtées, elle sait très vite qu’elle refuse le communisme, et ses idées sont plutôt à gauche, «sociales». Elle rencontre Antoine Veil en 1946 et ils ne tardent pas à convoler. Ils formeront un couple et une famille unis. Lui aussi est étudiant à Sciences-Po. Elle apprécie la famille Veil : «Les Veil avaient le même profil social et culturel que les Jacob, des Juifs non religieux, profondément cultivés, amoureux de la France, redevables envers elle de leur intégration». Leur premier fils, Jean, naît fin 1947, Nicolas un an après et Pierre-François en 1954. Grâce à Michel de Boissieu, chef de cabinet de Philippe Teitgen, «un homme qui comptait dans cet après-guerre», Antoine Veil accepte un poste d’attaché parlementaire au Conseil de la République, actuellement le Sénat. En 1950, la famille suit le pater familias nommé à Wiesbaden, puis à Stuttgart, en Allemagne. Ils rentrent en France en 1953, concours réussi de la toute nouvelle ENA en poche pour Antoine.

À 27 ans, et malgré de nombreux obstacles (la désapprobation de son mari, des enfants en bas âge, pas de famille proche pour se faire aider), Simone commence une carrière de magistrat. Après un stage, elle est affectée à la direction de l’Administration pénitentiaire, qu’elle quittera en 1964. Ce sera ensuite la direction des Affaires civiles, les événements de mai 68 à Paris et le départ du Général de Gaulle, qu’elle n’apprécie guère. Elle y passe cinq années «fécondes et variées. J’avais le sentiment d’être en prise directe avec le pouls de la société, de mieux comprendre les attentes et de participer à la mise en place de réformes nécessaires, importantes mais également tardives, ce qui me donnait l’impression qu’il fallait galoper plus vite pour rattraper les retards accumulés par le droit sur le mouvement de la société.»

L’élection de Georges Pompidou à la Présidence de la République française marque un tournant dans son itinéraire, la faisant parvenir aux affaires de l’État. Elle entre comme conseiller technique au cabinet de René Pleven, devenu ministre de la Justice. Elle est nommée ministre de la Santé en 1974 dans le gouvernement formé par Jacques Chirac après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier avait assuré «qu’il appellerait des femmes au gouvernement». Une question se pose à elle : «Pensait-il déjà à l’IVG, thème sur lequel il avait pris des engagements ?» «Très rapidement, je me suis trouvée, et sans le vouloir, en position de vedette.»

Un peu plus loin, elle évoque tout le travail préalable au projet de loi… et c’est très éclairant ! «Avec l’Église catholique, les choses se sont mieux déroulées que j’aurais pu le craindre. Par l’entremise de Joseph Fontanet, proche de mon mari et favorable au projet, je me suis entretenue avec le prélat chargé de ces problèmes au sein de la hiérarchie catholique. Il n’a pas tenté de me dissuader. Il exprimait le vœu que la liberté de conscience soit assurée dans la loi et que nul ne puisse obliger un médecin ou un soignant à pratiquer une IVG. Il est vrai qu’à cette époque, l’Église de France était très ouverte, et le Vatican en prise plus directe avec les mouvements du siècle que par la suite. Ultérieurement, j’aurais sans doute rencontré plus de difficultés.» «Après des semaines épuisantes et de bien étranges débats», la loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est votée au parlement le 29 novembre 1974 par 284 voix contre 189. Elle passe également facilement au Sénat, alors que le gouvernement s’attendait à plus de difficultés.

Dans le gouvernement Barre, entre 1976 et 1979, Simone Veil conserve le ministère chargé de la Sécurité sociale. «C’est alors que je me suis prise, peu à peu, à ressentir l’usure du pouvoir, que j’avais souvent entendu évoquer… J’occupais les mêmes fonctions ministérielles depuis près de cinq ans. Outre un certain besoin de changement, j’avais le sentiment de ne plus pouvoir avancer.» En septembre 1978, poussée par Giscard et européenne convaincue, elle se présente aux élections européennes sous les couleurs de l’UDF et devient députée puis présidente du Parlement européen. Le long chapitre «Citoyenne de l’Europe» nous donne son point de vue et son constat de la dérive de ce qui fut à l’origine de la construction européenne.

En 1993, Simone Veil marque son retour dans un gouvernement de cohabitation au rang de ministre d’État, et elle est nommée ministre de la Santé, des Affaires sociales et de la Ville. C’est dans ce même gouvernement qu’elle fait la connaissance de Nicolas Sarkozy, dont elle apprécie le caractère. En 1997, «rappelant (à propos des étrangers) qu’il fallait avancer sans crainte sur toutes ces questions de société», François Bayrou s’exclame : «Avec de telles idées gauchistes, vous allez faire fuir notre électorat !» Elle quitte l’UDF, reconnaissant elle-même : «Je n’étais pas faite pour de telles pratiques. Je manque de la souplesse nécessaire et, de surcroît, je suis incapable de travestir mes convictions.» Elle met fin à sa carrière politique et accepte de siéger au Conseil constitutionnel, qui ne compte alors qu’une femme. «La mission des membres du Conseil est passionnante. Tous ont à cœur de conduire une authentique réflexion sur le droit et la politique».

À la demande de Lionel Jospin, alors Premier ministre de Jacques Chirac, elle prend la présidence de la fondation consacrée à la mémoire de la Shoah. «Il me créditait des qualités requises pour veiller au sort de cette fondation : je ne participais à aucune instance juive, ce qui à ses yeux constituait un gage d’indépendance, mais j’étais une ancienne déportée et j’entretenais de bonnes relations avec l’État.» En mars 2007, libérée de ses fonctions au Conseil constitutionnel, elle soutient la candidature à l’élection présidentielle de Nicolas Sarkozy et prend la charge d’une mission sur le Préambule de la Constitution et la «diversité».

Malgré les drames de sa vie (la Shoah et la mort de Nicolas, son fils médecin, en 2002), la vision de Simone Veil demeure tournée vers l’avenir. Avec son mari Antoine, ils partagèrent soixante-sept ans de vie conjugale. Ce sont les dernières lignes de son livre : «Pourtant, mes pensées se portent irrésistiblement vers ma famille, celle que j’ai construite avec Antoine. Je songe à nos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, à nos déjeuners du samedi auxquels grands et petits manquaient peu et auxquels ont succédé les dîners du dimanche soir, à l’affection qui nous lie les uns aux autres et qui me rappelle celle qui nourrissait les Jacob. À la fin de la semaine, nous serons vingt-sept, réunis pour fêter mon anniversaire.»

En 2010, un sondage IFOP présente Simone Veil comme la femme préférée des Français. Cette même année, elle entre à l’Académie française. Le 10 septembre 2012, François Hollande lui remet les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur. Le 1er juillet 2018, Simone Veil et son mari Antoine entrent au Panthéon au cours d’un hommage national.

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En l’espace de moins de trois mois en France, deux hommages nationaux étaient rendus. L’un, par le Président François Hollande le 25 avril 2017, à Xavier Jugelé, policier sauvagement assassiné par un terroriste, l’autre, le 5 juillet 2017, par le Président Emmanuel Macron à Madame Simone Veil, ancien ministre de la Santé, dont la loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse porte le nom. Je m’étais alors intéressée aux discours prononcés. J’avais été stupéfaite par le long discours prononcé par le conjoint du policier mort en service. Il y avait là une réelle ambiguïté, et pareil hommage n’avait pas été rendu aux neuf policiers et militaires morts dans des attentats. Depuis, il faut ajouter l’hommage national et ô combien légitime rendu à Arnaud Beltrame.

Madame Veil est entrée au Panthéon un an après l’hommage national qui lui fut rendu. Elle y est entrée avec son époux Antoine, qui l’a toujours soutenue, et leur famille s’en trouve honorée. Si tout ce que cette grande dame avait prévu pour encadrer la «loi Veil» (non remboursement par la Sécurité sociale, deux entretiens préalables à l’IVG, 10 semaines et pas 12 de gestation, pas de «droit» à l’avortement, qui doit rester exceptionnel…) appartient aujourd’hui à l’Histoire, sa volonté de gouverner ce qu’elle estimait un mal demeure réelle. Mais le politique demeure fragile devant des pressions populaires, surtout lorsqu’elles sont manipulées. Se sentir contraint à céder aux pressions populaires, c’est prendre le risque d’introduire un laisser-passer vers un plus grand mal. C’est ce qui est arrivé à la loi Veil, dont Simone n’approuvait pas ce qu’on en a fait. C’est là une des grandes leçons de l’Histoire.

Nous devons réfléchir aujourd’hui à «ce qui est juste et bien, et l’énergie inlassable à le faire triompher», et là, je cite Emmanuel Macron dans son discours d’hommage à Madame Simone Veil. Paix à son âme ! Oui, à ce qui est juste et bien dans la Vérité, une Vérité pour tous et pour le plus grand bien de tous. Sa Sainteté le pape Paul VI était visionnaire, il y a cinquante ans, en rédigeant l’encyclique Humanæ Vitæ, que le pape François a même déclarée prophétique.

Simone Veil, Une vie, Stock, 2007.

Anne Lecointre

 

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