La laïcité dans les ZEP
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«Dis-moi d’où tu viens et je te dirai qui tu es». La Laïcité est un principe phare de la République française, issu de l’anthropologie chrétienne, qui écarte le fait religieux de la sphère publique, notamment à l’école. Cependant, en niant ses racines chrétiennes, elle se trouve confrontée aux principes de l’islam, au point de passer aux yeux des élèves musulmans pour une injonction trompeuse et irrecevable.

Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, les professeurs d’Histoire-Géographie de mon collège furent convoqués par le Principal, afin de discuter d’un nouveau projet gouvernemental d’enseignement de la laïcité. Dix-huit pages, sur quatre colonnes, visiblement concoctées depuis longtemps, tant il eût été impossible de rédiger un tel pensum en si peu de temps. Incantations et formules magiques, sur le mode du «yakafokon». On se serait cru à la veille d’une grande offensive, censée apporter la victoire finale, mais toujours aussi dépourvue d’«armes nouvelles» : l’efficacité de l’opération, comme il se doit, reposait sur la motivation et la conviction de ses exécutants. Nous, les profs, en l’occurrence. La confiance absolue en la victoire finale… Cela rappelait d’autres discours, à une autre époque…

J’osai alors, sur le ton de la plaisanterie, risquer que seuls les moyens les plus totalitaires pouvaient à ce point transformer les mentalités de nos élèves, mais personne ne comprit, et je passai juste pour le «facho» de service. Alors, pour détendre l’atmosphère, je conclus : «Un miracle divin viendra bien régler cela !». «Ah non, Monsieur Chemain, nous sommes dans un établissement laïque, comme sous une cage de Faraday, clama le Principal. Il ne peut pas y avoir de miracle ici !»

L’impuissance d’un principe qui nie son origine

Cet échange burlesque traduit bien le drame de la laïcité dans l’Éducation nationale : une immense prétention conjuguée à une absolue impuissance, sur fond de totale confusion intellectuelle.

Immense prétention d’un principe censé barrer la route à Dieu Lui-même ! Et, accessoirement, censé s’imposer de lui-même à de jeunes esprits pour qui, pourtant, tout est religieux ! Car, dans le collège de Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP) où nous nous trouvons, la référence à l’islam est omniprésente, permanente, étouffante. Tout est prétexte à remettre «le sujet» sur le tapis. On ne jure que sur «La Mecque et le Coran», on émaille chaque propos de Starfallah, Ouallah et autres interjections dérivées d’Allah. On conteste le menu de la cantine, on lance que telle chose est hallal (permise), telle autre haram (interdite). L’établissement entre en effervescence à l’approche de toutes les fêtes musulmanes, au moment du ramadan on ne parle que de «ça», le mot est dans toutes les bouches. Le prof est parfois invité à se convertir par un élève, un parent… Cela m’est arrivé plusieurs fois.

Cet islam est vécu sur le mode «concurrentiel», comme devant résister à un christianisme qui chercherait encore à s’imposer, sournoisement, à travers le calendrier (les années, les fêtes) et bien d’autres choses. Tout, en fait. Car ce à quoi nous renvoient ces jeunes, c’est que, chez nous, tout est chrétien. Manger ce qu’il y a à la cantine, ils ont raison, ce n’est pas neutre, c’est chrétien (cf. Mt 15, 11). Ne pas être empêtré dans les règles et les interdits, ils ont raison, c’est chrétien (cf. Mt 5, 17-20). La morale chrétienne est ici comme l’air que l’on respire, omniprésent bien qu’on ne le voie, ni ne le sente. La laïcité elle-même est chrétienne (cf. Mc 12, 13-17). Et c’est ainsi que mes élèves la perçoivent : un christianisme qui n’ose pas dire son nom, donc hypocrite.

Absolue impuissance d’un principe qui nie son origine, son essence, au point de n’en pas être crédible, même pour des enfants ! Ils voient bien que toute notre anthropologie est chrétienne. Les prend-on pour des idiots ?

La révolte des élèves contre un déni de vérité

Certes, idiots, ils ne le sont pas. Ce contre quoi beaucoup se révoltent, ce n’est pas tant contre la laïcité elle-même que contre le fait qu’on fasse insulte à leur intelligence en ne la leur donnant pas pour ce qu’elle est, un principe d’origine chrétienne, catholique même, qui s’est peu à peu imposé dans l’Occident chrétien par une longue relation, parfois conflictuelle, entre l’Église et l’État. À chaque fois que j’ai pris le temps et eu le courage (par rapport à ma hiérarchie !) de parler en vérité à mes élèves, ils m’en ont été reconnaissants, et cela s’est très bien passé. Alors que pour asséner que la laïcité, ce serait la neutralité religieuse absolue, un principe républicain qui se serait imposé à une Église qui n’en aurait jamais voulu, une valeur universelle jaillie des Lumières, il faut avoir recours à l’argument d’autorité : « C’est comme ça parce que ce n’est pas autrement, ne cherchez pas à comprendre, obéissez ! » Risque de révolte, de chahut. Résultat d’une confusion intellectuelle que nous comprenons mieux maintenant que nous savons que la mission première de l’Éducation nationale n’est pas d’enseigner, ni d’apprendre à réfléchir, mais de formater les esprits aux «idées républicaines».

La difficulté, et donc l’impuissance, est accentuée par le fait que, dans un tel contexte, l’enseignant est souvent suspecté par l’élève et sa famille d’islamophobie. Tant d’esprits sont paranoïaques qu’un mot maladroit ou mal interprété peut faire l’effet d’une allumette dans un baril de poudre. J’en ai aussi fait l’expérience. L’affaire remonte très vite, prenant parfois une ampleur imprévisible. Son malheureux auteur ne trouvera personne pour le défendre, le couvrir, car le grand principe ne pèse pas lourd face à l’accusation fatale. Alors les enseignants pratiquent l’autocensure, trouvant plus simple, dès que l’occasion s’en présente, de cogner sur l’Église que de faire barrage à l’islam.

Il est toujours possible, ensuite, de se consoler par des postures de matamore.

Jean-François Chemain

Photo : Cyril Badet / Ciric

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