L'anthropologie dans le monde
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À l’heure actuelle, ces mots qui terminent en saint Jean le grand discours après la Cène qui s’adresse aux apôtres, avant que Jésus ne passe à la prière sacerdotale, ces mots, dis-je, ont-ils encore un sens ? Le mot grec «nikaô» employé désigne la victoire et implique qu’il y a eu combats, luttes, souffrances. Le sens obvie des paroles du Christ invite le disciple du Christ à lutter non contre la souffrance, mais contre l’esprit du monde. Toutefois, aujourd’hui, le seul et l’unique combat auquel le chrétien est invité est la lutte contre les «injustices sociales», contre les puissances d’argent. Il doit combattre pour les pauvres, contre les riches afin d’éliminer toutes les inégalités. Le combat est essentiellement politique et vise à rêver d’une société de «bien-être» dans laquelle serait éliminé tout inconfort, tout mal-être pour soi-même et pour tout le monde. Tous les hommes ont «droit» à une société «heureuse» dans laquelle chacun pourrait jouir à son aise d’une vie douce et sans souffrance. Bref, disons le mot juste, une société dans laquelle, grâce à la technique et à la justice, le péché n’existerait plus ! Il est vrai, mais on ne s’en soucie guère, que le Christ n’a jamais promis l’existence d’une telle société. Peu importe, le chrétien doit la désirer et, pour l’obtenir, il doit lutter contre le seul péché qui existe encore, l’injustice que représente, pour la société, la présence des riches !

On croyait être sorti d’une telle philosophie à courte vue qui prend sa source dans l’«esprit du monde», mais non, on y est encore bien ancré. On en a, chaque jour, l’étalage de signes qui nous le rappellent. Je lisais, ce matin du 25 juillet, un éditorial qui nous faisait souvenir que, voilà cinquante ans, était publiée l’encyclique Humanæ Vitæ. J’y lisais ce qu’on lit et qu’on peut lire dans la plus grande partie des journaux non catholiques et catholiques – il n’y a pas de différence notable – : que cette encyclique «provocatrice» avait été repoussée par la grande majorité des catholiques. Elle reposait, insinua-t-on, sur une erreur fondamentale : penser que les lois biologiques qui règlent le cycle de la femme peuvent être le fondement d’une morale conjugale. Ce serait alors le cycle féminin qui rendrait l’usage de la pilule Pincus immoral. Heureusement, Jean-Paul II aurait apporté quelques idées personnalistes à cette encyclique physiciste ! Voilà ce qu’on disait il y a cinquante ans… et qu’on continue à dire aujourd’hui.

Sauf que, aujourd’hui, l’encyclique reprend un peu de galon ! De provocatrice, elle devient prophétique! Aujourd’hui, on délaisse la pilule pour des motifs écologiques et on regarde avec plus de sympathie les «méthodes naturelles» parce qu’elles sont plus «naturelles». À tout prendre, ces méthodes naturelles permettent d’utiliser un préservatif dans la période féconde repérée avec plus de certitude. Voilà ! Humanæ Vitæ aurait pavé le chemin à une vision écologique de la contraception ! Non à la pilule ! Oui, aux méthodes écologiques de la connaissance naturelle des cycles féminins !


Le Pape Jean-Paul II réaffirme que l’homme ne doit jamais séparer la double signification de l’acte conjugal, la fécondité et l’union des époux


Est-ce bien cela, le message de Humanæ Vitæ ? Est-ce une encyclique sur la pilule ou sur la chasteté de l’acte conjugal ? Quand on dit – on le répète depuis 1978 – que Jean-Paul II a apporté des éléments «personnalistes» à la pensée de Paul VI, parce qu’il n’y en aurait pas dans Humanæ Vitæ, dit-on la vérité ? Quand, au début de l’encyclique, on peut lire : «Comme tout autre problème concernant la vie humaine, le problème de la natalité doit être considéré, au-delà des perspectives partielles – qu’elles soient d’ordre biologique ou psychologique, démographique ou sociologique – dans la lumière d’une vision intégrale de l’homme et de sa vocation, non seulement naturelle et terrestre, mais aussi surnaturelle et éternelle1», n’est-ce pas une vision personnaliste ? Où, dans l’enseignement du Pape Jean-Paul II, trouve-t-on les arguments qui viendraient rendre acceptables les enseignements de Paul VI ? Dans la quatrième partie de sa Théologie du Corps, le Pape Jean-Paul II ne réaffirme-t-il pas avec force que l’homme ne doit jamais séparer la double signification de l’acte conjugal, la fécondité et l’union des époux ? Ce n’est pas l’enseignement de Paul VI seul, c’est l’enseignement de l’Église.

Derrière toute cette parade catholico-médiatique, il y a une grave erreur de perspective. D’une part, on cherche, en toute complaisance avec l’esprit du monde, à éliminer toute notion de péché : la technique et une perspective transhumaniste feront disparaître le péché. L’homme post-moderne maîtrisant toutes les forces de l’univers, les déviations disparaîtront : il n’y aura plus de gourmandise, plus de vol, plus de mensonge, plus d’avarice, plus d’orgueil ! Car ces déviations n’apparaissent qu’en raison de la précarité des moyens pour satisfaire les besoins humains de plaisir et de confort. Quand la technique permettra à tous l’accomplissement de la vie heureuse, l’homme sera satisfait et n’enviera plus le succès de son voisin ! D’autre part, avec cette disparition de la morale, s’éteindra la peur de Dieu et l’homme entrera dans une liberté d’amour avec Lui, naturellement ! Après tout, l’importance du message chrétien n’est-il pas de savoir que Dieu nous aime et qu’Il s’est fait le serviteur de l’accomplissement de nos désirs ?

Ce grand jour n’étant pas encore atteint, l’homme en attente, le chrétien prophétique entre dans la tiédeur d’une douce torpeur ! Il n’y a plus à lutter contre le mal ni en soi, ni hors de soi. Il n’y a qu’à vivre au jour le jour ! En se berçant de la douce illusion que Dieu ne demande qu’une chose, que ma vie soit heureuse ! C’est oublier que ce même Seigneur nous dit : «Puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche» (Ap 3, 16). Et pourtant, ce même Seigneur ne désespère pas de nous : «Aussi, suis donc mon conseil : achète chez moi de l’or purifié au feu pour t’enrichir ; des habits blancs pour t’en revêtir et cacher la honte de ta nudité ; un collyre enfin pour t’en oindre les yeux et recouvrer la vue. Ceux que j’aime, je les semonce et les corrige. Allons ! Un peu d’ardeur, et repens-toi ! Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi» (Ap, 3, 18-20).

Aline Lizotte

 


1Paul VI, Humanæ Vitæ, n° 7

 

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