L'Allemagne et les migrations
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La vague migratoire qui touche l’Europe modifie les équilibres entre les partis politiques à l’intérieur des pays. En Allemagne, Angela Merkel doit faire face à un ministre de l’Intérieur et de la Patrie qui met en péril sa coalition de gouvernement, notamment en voulant refouler les migrants à la frontière. Leur présence massive provoque des peurs liées à la nature de l’Islam, et la «communauté de sécurité» qui fonde le sentiment d’appartenance à une nation se trouve remise en cause. Un défi immédiat pour l’Allemagne, mais aussi pour toute l’Europe.

La chancelière Angela Merkel est de nouveau sous pression politique en Allemagne. Son ministre de l’Intérieur et de la Patrie, Horst Seehofer (du parti bavarois CSU/Union Sociale Chrétienne) a ouvertement jeté un défi à la chancelière. En tant que ministre de l’Intérieur, il réclame le droit d’ordonner à la police de refouler des migrants à la frontière allemande, notamment s’ils ont déjà été enregistrés dans un autre pays de l’Union européenne, ainsi que le prévoit déjà le Règlement Dublin III1. Ce renvoi devrait être effectif dès le 1er juillet. En réponse à cette «nouvelle offensive» contre sa politique, la chancelière essaye de gagner du temps, en demandant, entre autres, un sommet européen sur la question et en rappelant à ses ministres que c’est à elle, en tant que chancelière, de donner les grandes lignes de la politique à suivre. Mais Seehofer n’est pas de nature à se laisser dicter son agenda, et si elle ne cède pas, la chancelière devra le limoger, ce qui entraînerait une rupture de l’alliance historique entre la CDU et la CSU2.

On se souvient que la CSU est le petit partenaire de la CDU de Merkel dans la grande coalition entre la CDU et le SPD qui s’est formée le 14 mars 2018, six mois après les élections. La CSU réfléchit depuis un certain temps à la manière de mener une «révolution conservatrice» lui permettant de regagner les électeurs qui ont soutenu le parti Alternative für Deutschland (AFD) (Alternative pour l’Allemagne) lors des dernières élections fédérales. On se souvient également que, depuis plus de cinquante ans, la CSU détient la majorité absolue en Bavière, et que cette stabilité est remise en cause depuis septembre 2017. La CSU doit dès maintenant se battre afin de conserver sa suprématie lors des prochaines élections bavaroises du 14 octobre prochain. Ainsi, depuis la formation du gouvernement en mars 2018, la CSU ne montre pas de soutien inconditionnel à la chancelière, et certaines personnes ont même fait comprendre qu’elles préféraient que Merkel s’abstienne de gouverner !

Politique migratoire et crise identitaire allemande

Le problème actuel est donc le symptôme d’une crise plus profonde, dont les racines remontent à l’identité même de l’Allemagne et à l’intégration européenne. Le peuple allemand cherche aujourd’hui une nouvelle affirmation de son identité, ce qui semble devoir passer par un revirement de la politique migratoire menée jusqu’à présent par la chancelière. Sa décision en juillet 2015 d’accepter un million de réfugiés syriens n’a pas été comprise par une grande partie de la population. Et ce d’autant plus qu’avec le droit à la réunification familiale, ce chiffre peut augmenter de sept millions de réfugiés supplémentaires.

Il y a d’abord des peurs. La peur de ne plus se sentir chez soi ; la peur de voir des millions de migrants imposer leurs normes sociales, culturelles et/ou religieuses aux autres ; la peur de «perdre» son pays, sa patrie, son identité. La majorité des nouveaux venus est en effet de confession musulmane, ce qui n’est pas sans créer de nouveaux défis pour un pays démocratique et tolérant comme l’Allemagne. Faut-il reconnaître les fêtes musulmanes, telle l’Aid Al Fitr, comme fêtes publiques ? Faut-il donner aux élèves musulmans le droit de ne pas aller à l’école lors de ces fêtes ?

Le nouveau gouvernement a déjà essayé de répondre à ces peurs, en rebaptisant entre autres le ministère de l’Intérieur «ministère de l’Intérieur et de la Patrie». Le premier à détenir le titre de ministre de l’Intérieur et de la Patrie est Horst Seehofer, de la CSU. Il n’est pas sûr cependant que ce simple changement de nom suffise… Des réponses concrètes sont demandées. Et Horst Seehofer est convaincu que la solution réside dans la fermeture des frontières.

D’autres se réjouissent de cette migration, convaincus que l’Allemagne a tout à gagner à ce multiculturalisme. Ils ne comprennent pas les angoisses qui s’expriment. L’Allemagne n’est-elle pas capable d’assimiler des réfugiés ? Elle en a accueilli bien plus dans son histoire récente ! En 1945 tout d’abord, lorsque environ 14 millions d’Allemands qui habitaient en Europe de l’Est ont dû fuir pour revenir dans leur mère patrie. Différents historiens ont démontré que ce fut le plus grand déplacement de peuples depuis l’Antiquité3. Ces migrants parlaient la même langue et appartenaient à la même nation, et pourtant, cette intégration n’a pas été sans tensions. Vingt ans plus tard, l’Allemagne était prospère grâce à l’aide internationale – le plan Marshall – et à la relance économique issue de la reconstruction, qui a valu à cette période le nom de «siècle du miracle économique». Ainsi, dès le début des années 1960, l’Allemagne a cherché activement une nouvelle immigration pour soutenir son économie. Le gouvernement a alors signé des accords avec les pays de l’Europe du Sud (Grèce, Italie et ex-Yougoslavie). En 1964, le million de migrants était atteint. Le programme a continué jusqu’en 1973. Depuis, la grande majorité de ces migrants a été bien intégrée et est devenue allemande, enrichissant la culture et la vie sociale du pays. Même si de grandes différences existent encore entre l’Allemagne de l’Ouest (qui accueille entre 7 et 15 % des étrangers) et l’Allemagne de l’Est (moins de 2,5 % des étrangers)4, le pays a démontré que l’intégration pouvait réussir.

Les peurs liées aux spécificités de la vague migratoire de 2015

En 2015, en revanche, ce même mécanisme n’a pas fonctionné lorsqu’il a fallu intégrer en urgence un million de réfugiés du Moyen-Orient. Et ce, alors même qu’il pouvait ne s’agir que de 30 personnes pour un village de 1 000 habitants. Le problème était en effet principalement émotionnel et non économique. La population ne se sent en effet pas en sécurité depuis les divers attentats terroristes perpétrés en Allemagne et en Europe en général, et cette vague de migration de confession musulmane inquiète. Les attentats ne risquent-ils pas d’augmenter ? Angela Merkel n’a pas répondu à cette question et à ces peurs lors de sa campagne de 2017.

Au fond, ces peurs reposent sur le lien perçu par la population entre religion et insécurité. Beaucoup de chercheurs ont essayé de démontrer qu’un tel lien existait seulement par rapport au terrorisme islamiste, mais cela reste contesté, car des actes terroristes ont également été commis par des extrémistes venant d’autres horizons (par exemple Baader-Meinhoff en Allemagne dans les années 1970 ou les Brigades rouges en Italie). En réalité, ce lien repose plutôt sur un autre lien existant entre la culture islamique et la pensée politique islamique. Ce lien est en effet à la source de différents systèmes politiques et d’une abondante jurisprudence au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique. C’est lorsque ce lien s’invite dans un contexte européen que des frictions émergent.

Dans la pensée politique de l’Islam, il y a d’abord une absence de distinction entre espace public et espace privé5. Un citoyen peut, en conséquence, être en permanence sujet aux exigences du pouvoir public. Dans le contexte occidental, en revanche, la sphère privée protège les citoyens d’un État trop envahissant. La séparation des pouvoirs et les droits de l’Homme et des citoyens garantissent que l’autorité politique ou judiciaire n’abuse pas de son pouvoir. Ce mélange public/privé opéré par les États islamiques provient de leur notion du bien commun, différente de la nôtre. Alors qu’en Europe, le bien commun est l’ensemble de ce qui favorise la coexistence, soit ce qui favorise l’être même des personnes6, il se résume dans l’Islam à une opposition entre le Bien et le Mal. Dès lors, un État islamique (en la personne de ses dirigeants) a le devoir d’agir pour la bonne conduite de la vie sociale en commandant le bien et en proscrivant le mal7. Or commander le bien et proscrire le mal suppose que l’on connaît le bien et le mal. En conséquence, l’État (via ses dirigeants) doit s’intéresser à la sphère privée. La religion fait ainsi partie intégrante de la politique, même pour les non-croyants. C’est ainsi que des musulmans peuvent «légitimement» réclamer le respect de leurs droits «privés» dans la sphère publique, tels le droit de prier publiquement dans la rue, de chômer lors de leurs fêtes religieuses ou encore l’interdiction pour les filles de nager ensemble avec des garçons, que ce soit à l’école ou non.

Communauté de sécurité et sentiment d’appartenance

L’enjeu du débat actuel est donc identitaire. Qu’est-ce qui crée le sentiment d’appartenance à une communauté ou son absence ?

Cette question nous ramène au processus historique de la formation de la nation. Selon le sociologue Charles Tilly, l’évolution de l’État moderne provient de deux facteurs8 : la coercition, qui a permis la formation d’États forts en Russie, en Pologne, en Prusse ou en Espagne, et le commerce, qui a permis la formation d’ «États» par exemple à Venise ou aux Pays-Bas. Il existe aussi des formations mixtes, comme en France et en Angleterre. Dans tous ces exemples aux trajectoires différentes, des nations se sont formées, avec des régimes politiques définissant la légitimité de l’État et une appartenance de la population à une communauté.

Aujourd’hui, en Allemagne comme ailleurs, c’est la légitimité même de l’État national qui est contestée. Si pendant la guerre froide, cette contestation venait de l’extérieur, elle vient aujourd’hui de l’intérieur. Elle vient notamment d’un manque de sentiment d’appartenance.

Le professeur Karl Deutsch a utilisé le concept de «communauté de sécurité» pour mieux analyser ce phénomène. Une communauté de sécurité décrit un groupe de personnes qui se forme au sein d’un territoire défini, développant un sens communautaire, des institutions et des pratiques culturelles également bien définies. Dans le long terme, cette communauté développe une attitude pacifique au sein de sa population et aussi avec ses voisins9. Le plus bel exemple d’une telle communauté de sécurité est celle qui existe entre les États-Unis et le Canada. Les deux pays ont des relations diplomatiques depuis longtemps, une frontière démilitarisée depuis 1815 et des échanges économiques, sociaux et culturels étroits. En sus est présent ce sentiment d’appartenance à la même communauté décrit par Karl Deutsch, sentiment d’appartenance que même le discours actuel du président Donald Trump, prônant la primauté des intérêts américains (America first), ne peut remettre en cause. Le Canada et les États-Unis forment une véritable communauté de sécurité, car cette attitude pacifique n’est pas simplement un intérêt, mais un réflexe identitaire. Aujourd’hui, une guerre entre les deux pays est devenue impensable, même si des différences entre les deux gouvernements existent. Le modus operandi pour résoudre ces différences est pacifique et non conflictuel. C’est en cela que réside l’essence même d’une communauté de sécurité.

Les migrations menacent-elles la communauté de sécurité en Europe ?

Jusqu’à présent, une telle communauté existait également en Europe, mais il semble que les dernières vagues massives de migration viennent remettre en cause – ou tout du moins bousculer – ce sentiment d’appartenance décrit par Karl Deutsch. La communauté de sécurité est notamment bousculée par des sentiments de non-appartenance et par une émergence d’identités autres (religieuses, ethniques), définies de surcroît par une opposition à ce même sentiment d’appartenance du style : «Je ne peux pas porter deux identités en même temps, et je dois choisir l’une des deux». Le danger est-il réel ? Les communautés de sécurité que forment les États-Unis ou l’Europe peuvent-elles vraiment être remises en cause ? La réponse est oui, même si les conséquences ne sont pas immédiatement visibles. L’émergence d’une communauté de sécurité prenant des années, voire des décennies à se former ; elle ne peut non plus se défaire en un acte.

En Europe, c’est sur la base de la libre circulation entre les peuples et des valeurs communes existant sur le plan culturel que des hommes politiques comme Robert Schuman, Jean Monnet, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, ou encore Paul-Henri Spaak, sont parvenus à créer une communauté de sécurité. Il ne manquait que les volets économiques et politiques. Aujourd’hui, ce consensus culturel n’existe plus et les populismes politiques utilisent la peur de l’étranger, son étrangeté, pour attirer des électeurs. Ils veulent nous faire croire que le retour au nationalisme nous donnera plus de sécurité. Mais en est-on certain ? La communauté de sécurité que forme l’Europe est en effet remise en cause aujourd’hui de l’intérieur, et non de l’extérieur ! Il faudra donc beaucoup de créativité aux dirigeants européens pour maintenir, voire restaurer le sentiment d’appartenance unissant les peuples européens. Ce 28 juin s’ouvre un nouveau sommet européen sur la migration pour chercher une solution collective à cette question migratoire, mais les pronostics ne sont pas favorables. L’Europe attend encore les grands personnages de son histoire pour écrire ce chapitre.

Rolf Schwarz

Photo : Libyan coast guard / AP, Jo / action press / Shutter / SIPA


1 – Le règlement du Parlement européen et du Conseil européen n°604-2013 du 26 juin 2013, appelé «Règlement Dublin III», règle le droit d’asile en vertu de la Convention de Genève (art. 51). Il prévoit que des étrangers qui formulent une demande d’asile dans un pays et sont interpellés dans un autre pays de l’Union européenne puissent être renvoyés dans le pays dans lequel a été formulée la demande d’asile en premier lieu.

2 – L’alliance existe depuis 1949 et prévoit que la CSU ne se présente qu’en Bavière et que, par conséquent, la CDU/l’Union chrétienne-démocrate présente des candidats dans tous les autres Länder, sauf la Bavière. Cette alliance explique le mot «Union» dans le nom des partis.

3 – Voir Michael Schwartz, Niederlage und Neubeginn 1945, Pieper, Munich, 2015.

4 – Voir les dernières statistiques de l’Office fédéral des migrants et réfugiés (Bundesamt für Migration und Flüchtlinge).

5 – Abdulaziz Sachedine, The Role of Islam in the Public Square: Guidance or Governance ? Amsterdam University Press, Amsterdam, 2006.

6 – François Flahault , Où est passé le bien commun ?, Paris, Fayard, Mille et une nuits, 2011, p. 114.

7 – Michael Cook, Commanding Right and Forbidding Wrong in Islamic Thought, Princeton University Press, Princeton, 2000.

8 – Charles Tilly, Coercion, Capital and European State Formation, Basil Blackwell, 1990.

9 – Karl W. Deutsch et al., Political Communities and the North Atlantic Area, Princeton University Press, Princeton, 1957.

 

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