Le triomphe d'Erdogan
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Recep Tayyip Erdogan vient d’être réélu en Turquie à une courte majorité. Il confirme ainsi être le véritable homme fort du pays. Cependant, sans l’ultra-droite nationaliste, il ne serait pas majoritaire au Parlement et devra donc composer avec elle… Qui plus est, une véritable coalition d’opposition semble voir le jour entre les autres partis. Des éléments de faiblesse parmi d’autres, auxquels le dirigeant turc devra faire face.

Le 24 juin dernier, les électeurs turcs se sont rendus aux urnes pour une double élection, présidentielle et législative. Les deux ont été marquées par la victoire dès le premier tour du président sortant, Recep Tayyip Erdogan, en place depuis 2002, et de son parti, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement, «islamo-conservateur»). Le président sortant a en effet été réélu avec 52,5 % des voix, contre 30,5 % à son principal concurrent, le social-démocrate Muharem Ince, «celui qui fait trembler Erdogan», comme le titrait pourtant Le Figaro deux jours avant le scrutin. Aux élections législatives, la coalition formée par l’AKP et le parti ultranationaliste MHP a récolté 53,6 % des voix, soit la majorité absolue des élus au sein de la Grande Assemblée, le parlement monocaméral de la Turquie. La victoire semble donc sans appel, surtout avec 88 % de participation. Et le vainqueur de déclarer, le soir même, devant des milliers de ses participants enthousiastes : «Le vainqueur de cette élection, c’est la démocratie, la volonté nationale. Le vainqueur de cette élection, c’est chacun des 81 millions de nos concitoyens1».

Une victoire incontestée malgré des accrocs à la démocratie

L’opposition a bien sûr, c’est de bonne guerre, dénoncé des fraudes. Le CHP (Parti Républicain du Peuple), le parti de Muharem Ince, avait envoyé des observateurs dans la plupart des 180 000 bureaux de vote. Ils ont dénoncé à certains endroits quelques «tentatives de bourrages d’urnes» et dans un bureau à Suruç, près de la frontière syrienne, un nombre de bulletins supérieur à celui des électeurs. Rien de flagrant donc, même si le CHP se dit persuadé que, sans ces «fraudes», Erdogan aurait manqué la majorité absolue au premier tour. «Le jour des élections, les procédures ont été généralement suivies», a pour sa part déclaré la mission d’observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Muharem Ince a reconnu sa défaite, appelant le Président Erdogan à se comporter comme celui de tous les Turcs : «Monsieur Erdogan, arrêtez désormais de vous comporter comme le secrétaire général de l’AKP. Soyez le président de 81 millions de Turcs. Embrassez tout le monde2».

On note toutefois que, même si le scrutin s’est démocratiquement déroulé, la campagne électorale a été marquée par une grande disparité de traitement entre les candidats, dans un contexte de prorogation, pour la troisième fois, de l’état d’urgence. Passons pudiquement sur le cas extrême du candidat kurde Selahattin Demirtas, qui a réussi à recueillir 8,40 % des suffrages en ayant fait campagne du fond de la prison où il est détenu depuis la répression de la tentative (réelle ou fictive) de coup d’État de 2016. Mais, par ailleurs, les différents médias ont massivement fait campagne en faveur d’Erdogan – qui les contrôle à 90 % via ses partisans –, la télévision, par exemple, n’ayant relayé aucun meeting de ses adversaires, alors que les siens l’étaient intégralement. Ceux de Muharrem Ince ou de Meral Aksener, la présidente du Bon Parti (nationaliste laïc), étaient pourtant très fréquentés. «La plupart des candidats de l’opposition se sont vu accorder quelques minutes de couverture par les radiodiffuseurs d’État, contre des centaines d’heures pour M. Erdogan3» note le New York Times.

Erdogan en marche vers le pouvoir absolu

On crie évidemment à l’autocratie. «Erdogan est devenu le fossoyeur de la fragile démocratie turque» se scandalise dans la Tribune de Genève le journaliste Guillaume Perrier, auteur du livre Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan4. Le dirigeant turc n’avait pourtant pris personne en traître. Élu en 2002 sur un programme d’apparence démocratique, laïque et pro-européenne, il affirmait sans ambages dès 1996 que «la démocratie est comme un tramway, une fois arrivé au terminus, on en descend». «Terminus !», donc, mais prévisible. Dans le «tchat» de Marie Jégo, correspondante du Monde en Turquie, un lecteur résume bien l’aveuglement occidental : «À force d’espoirs déçus, on en vient à se demander si Le Monde, et peut-être plus généralement la presse occidentale, n’a pas tendance à prendre ses désirs pour des réalités5».

De fait, la marche en avant du Président Erdogan vers le pouvoir absolu ne mollit pas, favorisée par la «divine surprise» (lui parle de «grand cadeau de Dieu») du coup d’État du 15 juillet 2016, dont certains pensent qu’il l’a lui-même organisé. Des milliers de journalistes, magistrats, policiers, militaires, universitaires ont alors été arrêtés. «Des pans entiers de la société turque sont aujourd’hui détruits», note Guillaume Perrier dans la Tribune de Genève. On est dans une forme d’épuration de la société», alors que pas moins de 174 prisons sont actuellement construites en Turquie, et que près de sept millions de personnes sont suspectées de terrorisme. «Erdogan détruit cette Turquie assez ouverte et pluraliste qu’on avait vue émerger dans les années 2000, lors du rapprochement avec l’Europe, pour instaurer une société conservatrice beaucoup plus nationaliste, policière, avec une culture de la délation et de la hiérarchie très forte6». Le référendum constitutionnel du 16 avril 2017 a en outre considérablement renforcé la centralisation du pouvoir, donnant au Président, jusqu’alors cantonné à un rôle plutôt honorifique, des prérogatives essentielles. C’est lui désormais qui, en l’absence de Premier Ministre, nomme seul les ministres, préside les réunions du gouvernement, peut proposer des décrets ayant force de lois, ou encore nomme et destitue les magistrats et intervient dans les questions monétaires. Les scrutins présidentiel et législatif ont lieu le même jour, pour éviter le risque de «cohabitation».

Force apparente, mais signes de faiblesse

Pourtant, au-delà de ce triomphe, nombre d’observateurs se demandent si celui-ci ne trahit pas un sentiment de faiblesse chez Erdogan. Pour Didier Billion, membre de l’IRIS, cité par Le Point, «recourir à des élections anticipées n’est jamais un signe de force, c’est plutôt un signe de faiblesse», ce sur quoi renchérit le Professeur Berk Esen, de l’université Bilkent, à Ankara, selon qui il s’agit d’«élections de la panique». La popularité présidentielle s’effrite inexorablement depuis plusieurs mois. Si elle était de 68 % en octobre 2016, au lendemain du coup d’État avorté, elle n’est «plus que» de 52 % (son score) aujourd’hui , n’ayant pas progressé depuis le référendum, gagné de justesse avec 51,5 % des voix. Après quinze ans de pouvoir, l’AKP paraît érodé. Son président a bien tenté d’en faire payer le prix aux maires de plusieurs grandes villes (Istanbul, Ankara, Bursa…), limogés sans ménagement et à grand fracas en novembre dernier. En vain, car cette popularité se fondait avant tout sur une prospérité économique de la Turquie dont il faudra peut-être bientôt parler au passé.

Avant le coup d’État, la Turquie, que certains surnommaient «le tigre anatolien», était considérée comme le pays où investir : une croissance de 5 % en moyenne depuis 2002, avec des pointes à 8 %, un déficit public passé de 74 % du PIB à 33 % en dix ans, des réformes structurelles en cours. La Banque mondiale classait chaque année la Turquie au rand de 13e puissance économique mondiale, au plus haut dans son palmarès, à destination des investisseurs. On louait alors les résultats économiques du Président Erdogan. L’économie turque avait même su résister à la vague d’attentats de 2015, sa croissance restant au-delà de 4 % cette année-là. Mais, depuis 2016, rien ne va plus, le pays n’inspire plus confiance : sa monnaie est en chute libre (la parité de la livre turque face à l’euro a diminué de moitié depuis deux ans), l’inflation flambe (13  % en 2017), le chômage progresse, la dette aussi, tandis que les investisseurs se détournent. Il faut dire que des milliers de chefs d’entreprise croupissent aujourd’hui en prison, et que les cerveaux s’enfuient, tandis que le super-président intervient à temps et à contretemps dans l’économie. Sa promesse d’un plus grand contrôle présidentiel sur la Banque centrale inquiète les marchés. Le consultant turc en finances Emre Deliveli l’affirme : «Nous allons connaître, d’une manière ou d’une autre, une énorme crise financière».

Erdogan a voulu profiter du calme avant la tempête

Selon Didier Billion, de l’IRI, cité par France Soir, «l’AKP a toujours bâti ses succès électoraux sur les succès économiques et préfère donc que les élections se tiennent avant que la situation économique ne se dégrade». Erdogan a donc, semble-t-il, voulu profiter du calme avant la tempête. Sa victoire paraît solide, mais ne l’est, à y regarder de plus près, pas tant que cela. Avec 42 % des voix, l’AKP n’est majoritaire au Parlement qu’avec l’appoint des 10 % du Parti d’Action Nationaliste (MHP), d’extrême-droite, tandis qu’une autre partie de la droite nationaliste et conservatrice, celle du Bon Parti de la belle Meral Aksener, a rejoint l’opposition. Cette dernière a su se rassembler dans une «alliance anti-Erdogan» regroupant, outre le Bon Parti, le CHP de Muharem Ince (centre gauche), le Parti de la Félicité (extrême-droite religieuse) et le Parti Démocrate (centre droit), qui a obtenu 34 % des voix. L’opposition kurde a pour sa part réussi son pari de dépasser les 10 %, lui permettant de rester présente au Parlement. Si Erdogan a pu accueillir avec satisfaction le message de félicitations de Vladimir Poutine (celui-ci a souligné que «les résultats de l’élection attestent pleinement de la grande autorité politique de Recep Tayyip Erdogan» et témoignent «du large soutien accordé au cap fixé sous sa direction sur les questions sociales et économiques auxquelles la Turquie est confrontée, et au renforcement de la position du pays en termes de politique étrangère»), sa situation paraît cependant bien moins assurée que celle du maître du Kremlin.

Si peu sympathique que nous apparaisse Recep Erdogan, l’ancien footballer professionnel qui voudrait devenir sultan, notre sort dépend du sien. Avec quatre millions de réfugiés sur son sol, une Turquie déstabilisée – Médiapart titrait récemment sur le risque qu’elle ne devienne une nouvelle Syrie – pourrait (re)devenir notre cauchemar migratoire. Chacun garde en mémoire le tsunami du million de migrants qu’elle a laissé passer en Europe. «Moi ou le chaos», aurait scandé Erdogan avant l’élection… Certes !

Jean-François Chemain

Photo : AP / SIPA


1Le Monde du 24 juin 2018.

2Id.

3 – «Most opposition candidates were afforded just a few minutes of coverage by state broadcasters, compared to hundreds of hours for Mr. Erdogan».

4 – Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, Actes Sud, 2018.

5Le Monde du 25 juin 2018.

 

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