méditation de pleine conscience
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Difficile d’échapper à cette technique qui se répand dans de multiples domaines de notre vie sociale, avec des objectifs séduisants et une certaine réussite : la méditation de pleine conscience ne cesse de gagner du terrain. Mais l’arbre du bien-être reconquis ne cache-t-il pas la forêt de conceptions philosophiques contestables ? À y regarder de près, c’est bien la conception même de l’anthropologie qui est en jeu dans la «mindfulness».

Qui n’a pas envie de vivre pleinement le présent en renforçant son attention ? De prendre du recul en apprenant à gérer ses émotions négatives ? De moins souffrir et d’être plus positif ? De limiter les effets du stress ? De cultiver la bienveillance ? Quel entrepreneur ne souhaite pas améliorer l’efficacité au travail de ses collaborateurs en augmentant leur concentration et en diminuant leur anxiété ? Réduire l’absentéisme ou mettre en valeur les compétences professionnelles ?

Il y a une panacée à tous les maux qui rendent la vie de l’homme difficile dans la société contemporaine : la méditation de pleine conscience (mindfulness). Car c’est bien à un remède miracle que l’on pense lorsqu’on constate comment, en quelques années, cette pratique a pénétré les sphères d’activité de l’Occident.

Un engouement général

La méditation de pleine conscience s’installe partout : dans le monde professionnel, où de grandes entreprises comme Axa, Casino, Sodexo la proposent à leurs collaborateurs en direct ou au travers d’organismes de formation professionnelle (CEGOS) ; dans l’éducation, que ce soit dans le primaire (enseignement catholique du diocèse d’Angers) ou dans les grandes écoles comme l’EM Grenoble, qui lui consacre une chaire en partenariat avec des entreprises, ou la prestigieuse université d’Oxford, qui a son Centre de pleine conscience. Et jusqu’au monde politique, où certains parlementaires se retrouvent tous les mardis soir pour pratiquer la mindfulness, une pratique courante par ailleurs au Parlement britannique depuis cinq ans. Dans l’armée (américaine), les prisons (américaines), le sport individuel et collectif (Michael Jordan, Novak Djokovic), partout on trouve des adeptes, des coachs pour témoigner calmement de cette technique et de ses bienfaits. Sans oublier le monde de la santé, qui en a été le premier importateur après en avoir mesuré les effets thérapeutiques dans la prévention de la rechute de la dépression nerveuse.

Cet engouement a en effet démarré à partir des observations du docteur Jon Kabbat-Zin, qui a commencé à enseigner aux États-Unis la réduction du stress basée sur la pleine conscience (Mindfulness-Based Stress Reduction, MBSR) à la Clinique de réduction du stress en 1979. En 1993, la publication de ses travaux fit connaître au grand public les vertus de son approche, qui consiste à «adapter la méditation bouddhiste, en lui ôtant son aspect religieux, pour l’intégrer à un programme de soins scientifiquement contrôlable et philosophiquement acceptable par tous1».

Plus de deux cents centres médicaux et cliniques pratiquent le modèle MBSR à travers le monde. À partir de cette caution médicale, la méditation de pleine conscience s’est développée tant au niveau individuel que collectif, jusqu’à faire la une du magazine Time, qui titrait en 2014 «The Mindful Revolution», et à s’inviter sur les smartphones via l’application Headspace. En France, on ne compte plus les ouvrages, les articles, les colloques animés par les icônes du moment, le docteur Christophe André et le philosophe Fabrice Midal, qui favorisent l’essor de l’ouverture de nouveaux centres et ateliers de méditation.

Les questions que pose la méditation de pleine conscience

Quelle est donc la recette de cette «paix enracinée» ?


Il n’y a rien à réussir, rien à accomplir ou à obtenir, simplement se mettre à l’écoute de ce qui est pour se laisser guider par les sensations


Difficile de donner/trouver une définition claire et exhaustive de la méditation de pleine conscience. Toutes les personnes interrogées expriment surtout un ressenti, qui s’articule autour des trois mots-clés : le corps, les sensations, le présent. La méditation de pleine conscience consiste à prendre le temps d’«habiter son corps» en «descendant de la tête au corps». Ressentir sa respiration, pour être en lien avec sa personne intime, se rendre présent à ce que l’on fait, se recentrer sur soi pour écouter ses émotions, les laisser nous lâcher pour retrouver des forces profondes en soi. Écouter sans jugement ce qui se passe en soi pour accéder à une «pleine présence» plus qu’à une pleine conscience. Il n’y a rien à réussir, rien à accomplir ou à obtenir, simplement se mettre à l’écoute de ce qui est pour se laisser guider par les sensations qui nous ouvrent à un monde infini et tout à fait nouveau. Il ne s’agit pas tant de faire le vide que de laisser libre cours à ses pensées sans s’y attacher, en essayant de se concentrer sur ses sensations corporelles et sur son souffle pour habiter pleinement l’instant présent.

À travers cette réappropriation du corps et des sensations, ce qui est visé, c’est de diminuer la réaction au stress et à la douleur en écoutant ce qui est passé sous silence, en regardant ce qui est fui. En effet, les sensations corporelles associées aux stimuli négatifs sont alors perçues pour ce qu’elles sont, ce qui permet de prendre une saine distance pour ne plus subir ses émotions et finalement s’apaiser.

La méditation de pleine conscience permet alors d’accéder à un certain calme en neutralisant les parasites de l’anxiété et de la pression. Partant du constat que le corps se situe toujours dans le présent alors que notre esprit vagabonde, elle apprend à ralentir, à être dans l’inaction pour savourer chaque seconde et retrouver un rapport au temps très sensoriel dans lequel on ne fait que constater ce qui se déroule à un moment précis.

L’utilisation de cette technique dans la société occidentale répond à quatre finalités différentes recherchées par ses adeptes :

1. Une recherche de l’efficacité. Il s’agit alors, grâce à la technique, de minimiser au maximum les effets parasites du stress et de l’anxiété pour atteindre son but initial : c’est la pratique axée sur la performance opérationnelle en entreprise ou dans le sport.
2. Une approche personnelle, où l’objectif est d’abord individuel : prendre le temps d’une pause qui procure une sensation de bien-être et d’apaisement.
3. Un moyen thérapeutique encadré, en fonction des pays, par le système de santé : la méditation de pleine conscience vise une prévention de la récidive de la dépression, le traitement de la souffrance, le renforcement de l’immunité, le traitement de maladies psychosomatiques, tout en étant souvent conjuguée à des approches médicales «conventionnelles».
4. Une recherche plus spirituelle, qui répond à une soif de recherche intérieure : la méditation de pleine conscience sort de ce qui est présenté comme une laïcisation d’une pratique orientale ancestrale pour revenir aux sources mêmes de son élaboration et donc de sa finalité initiale.

Quelles sont les origines de la méditation de pleine conscience ?

C’est finalement en revenant aux racines de la pleine conscience, à savoir la philosophie bouddhiste, que l’on peut en trouver une définition précise. Elle fait référence à «l’attention juste», qui est une des voies du «noble sentier octuple» enseigné par le Bouddha : «L’attention juste est la prise de conscience de la vraie nature des choses2». À ce titre, la méditation de pleine conscience est présentée comme une reconnexion avec le réel, dont nous serions ignorants.

Pour définir cette «vraie nature des choses», il est indispensable de comprendre les concepts clés de cette pensée, qui date du VIe siècle avant Jésus Christ et qui s’inscrit dans toute une partie de la tradition hindouiste préalable. Elle part des «quatre nobles vérités» que le Bouddha a comprises dans son «Éveil» :

  • La vie est souffrance.
  • Il y a une cause à cette souffrance, et cette cause est le désir.
  • Il y a un moyen de supprimer le désir et donc la souffrance.
  • Ce moyen est le «noble chemin octuple».

Le but est de se libérer de ce monde de souffrances dans lequel l’homme est enfermé dans un cycle infernal de naissances et de morts


Pour des Occidentaux, la conception de l’existence humaine sous-jacente est noire : le bonheur n’est qu’une illusion qui enferme l’homme dans la souffrance (la dukkha). En effet, une chose agréable sera toujours perdue en raison de l’impermanence et de l’imperfection qui touchent toutes les dimensions de l’existence. Dès lors, le but est de se libérer de ce monde de souffrances (samsara) dans lequel l’homme est enfermé dans un cycle infernal de naissances et de morts, au cours desquelles il doit expier les méfaits de sa précédente existence (la réincarnation).

La conception de l’homme est qu’il est lui-même une illusion. Il n’y a pas de personne en tant que telle (une substance individuée), mais la réunion instable de cinq agrégats de forces et d’énergies (matière, perception sensible, images internes, psychisme, conscience), que l’homme tente de maintenir ensemble pour satisfaire son désir. Celui-ci porte sur trois objets : l’existence sans fin, les plaisirs sensuels et le refus de la loi karmique (loi de l’existence et de la ré-existence dans le monde du samsara marqué par la dukkha). Aucun principe – en d’autres termes, aucune âme – n’existe pour justifier l’unité d’une éventuelle personne : il n’y a pas de «soi permanent». La combinaison des cinq agrégats est «accidentelle» et en état de changement constant ; la désirer est donc une quête vaine, qui enferme toujours plus dans la souffrance d’un inaccessible illusoire. Seule la libération qui passe par l’extinction du désir permet la séparation des agrégats pour arrêter de souffrir.

Mais que reste-t-il à l’issue de cette séparation des agrégats ? L’illusion de la personne s’éteint d’elle-même et, avec elle, la souffrance : «Voici, ô moines, la noble vérité sur la cessation de la souffrance  C’est la cessation complète de cette soif, la délaisser, y renoncer, s’en libérer, s’en détacher3». Il ne reste donc rien : la libération du samsara permet d’atteindre l’état du nirvana, qui est un vide… apaisé : «ceci n’étant pas, cela n’est pas ; de la suppression de ceci, cela est supprimé4».

Cette vérité du vide qui «illumine» l’Éveil du Bouddha est donc très pragmatique : «c’est une vision originale de la condition humaine et la proposition d’une attitude existentielle cohérente. L’homme opère lui-même son “salut” sans aucune aide extérieure ni divine ni humaine5». «Le nirvana n’est rien d’autre que la libération absolue de tous les facteurs contraignants qui peuvent peser sur l’homme dans le monde que nous connaissons. […] Le nirvana sera donc non composé et inconditionné. Ainsi toute limite est-elle niée6».

Pour les bouddhistes, il n’y a ni Dieu, ni Créateur, ni créature. Il n’y a que la dharma : un ordre ou la loi immanente et incréée de l’univers que le Bouddha enseigne aux êtres vivants pour qu’ils se libèrent du monde du samsara. C’est là qu’est la vérité.

Dans cette approche pragmatique, le Bouddha a défini ce qu’il appelle la «voie du milieu», car elle évite les deux excès : ceux de l’ascétisme comme ceux des plaisirs des sens. Cette voie du milieu ou «voie octuple» est divisée en trois sous-ensembles portant sur la conduite éthique, la discipline mentale et la sagesse. La méditation de pleine conscience ou «attention juste» est dans la discipline mentale, entre l’effort juste et la concentration juste. Ces trois aspects sont destinés «à travers des méthodes très rigoureuses de méditation à rendre l’homme complètement conscient de la véritable nature de chacune de ses expériences (physiques et mentales)7». L’enjeu est que l’homme voie les phénomènes de perceptions, représentations, sensations et désirs dans la réalité de ce qu’ils sont – c’est-à-dire conditionnés et dépourvus de principe formel – pour casser le processus des passions et la souffrance qui en est la conséquence. C’est en observant les phénomènes de manière isolée que l’homme peut accéder à la vérité de la négation du sujet. L’attention juste se porte en premier lieu sur le corps pris comme une réalité indépendante du sujet… qui n’existe pas. Elle se porte ensuite sur les sensations, émotions et sentiments, pour réaliser qu’ils sont conditionnés et n’ont pas d’existence indépendante. Elle est ensuite suivie de l’attention aux activités mentales, pour en décortiquer le fonctionnement et s’en détacher, afin de les rendre impuissantes. Elle se porte enfin sur les phénomènes, pour à nouveau les analyser isolément et comprendre qu’il n’y a pas de sujet qui en assure le principe et la cohérence. C’est cette méditation sur les éléments pris isolément qui permet d’arriver à stopper les tentatives de mise en cohérence des agrégats autour de l’illusion d’un sujet et de ses désirs.

Comment une vision qui arrive à une négation de la personne peut-elle avoir une telle emprise dans la société occidentale profondément individualiste ?

Pour répondre à cette question, il convient de regarder certains maux de notre société et de voir la réponse qu’y apporte la méditation de pleine conscience.

L’homme moderne souffre : il est pris par le temps, que ce soit celui du quotidien ou celui de l’échéance finale de la mort, par la pression sociale de la réussite et la peur de l’échec ; il est dominé, parfois tyrannisé par ses émotions, et le désordre qui en découle dans sa conduite entraîne une insatisfaction, voire une culpabilité, une nouvelle émotion qu’il ne veut pas voir. Dans ce tourbillon où il se noie sans trouver de prises pour le ramener au bord lorsqu’il est en difficulté, la méditation de pleine conscience lui propose une technique pour arrêter de souffrir.


La réponse technique est tout à fait adaptée, car c’est sur elle que l’homme s’appuie pour obtenir le bien-être qui est l’étalon de son bonheur


La réponse technique est tout à fait adaptée, car c’est précisément sur elle qu’il s’appuie d’une façon quasi systématique pour obtenir le bien-être qui est l’étalon de son bonheur. Technique de vente, technique de négociation, technique juridique, technique d’information, technique médicale, il faut maîtriser la technique pour réussir, être le meilleur ou simplement ne pas se faire avoir. La maîtrise de la technique est le gage de la réussite de l’œuvre, et elle est devenue l’objet principal de la recherche, de l’enseignement et de la formation.

Cette technique orientale, bien que dépouillée pour partie de sa philosophie et de sa spiritualité en garde néanmoins une empreinte qui, d’une certaine manière, répond à une soif de spiritualité que la société matérialiste ne saurait combler. Au-delà du bien-être affectif et matériel, l’homme continue à aspirer à autre chose : une vérité qui réponde à ses grandes questions existentielles, une bonté supérieure aux biens matériels. L’expression de ces appétits naturels trouve d’une certaine façon une réponse confortable car, sans le dire de façon claire, la méditation de pleine conscience lui propose une forme de transcendance basée sur le vide et donc sans exigence morale : une clarté indéfinissable qui resplendit d’une lumière informe. Elle ne le questionne pas sur ses puissances spirituelles (intelligence et volonté) qu’il a mises sous le boisseau en en limitant l’expression et les exigences au raisonnement technique et à l’écoute de ses désirs qui le ramènent… à son corps ! Ce faisant, elle lui donne une réponse séduisante face à des religions chrétiennes qu’il juge incompétentes, considérant qu’elles répondent par la norme à la question du sens.

Elle est confortable, car elle lui permet de reprendre le rythme de son corps, qu’il fait souffrir soit par négligence soit par idolâtrie, pour en écouter à nouveau les rythmes naturels et vitaux. Elle lui propose de maîtriser des émotions qu’il adule quand il est en perpétuelle recherche de sensations et qu’il hait lorsqu’elles le dominent par la peur ou la culpabilité, jusqu’à en perdre la maîtrise de son existence.

Enfin elle est confortable, car elle ne remet pas en cause son individualisme, si caractéristique de la société libérale. La technique de méditation est une démarche individuelle, qui nécessite juste une initiation pour accéder à un bien-être individuel dans une introspection personnelle qui ne touche que son existence, sans extension au monde ou à la société qui l’entoure. C’est seul, en écoutant son corps et ses sensations, en prenant une distance à l’égard de ses émotions, qu’il trouve une forme de salut qui apaise.

Sensation du corps, extinction de l’angoisse existentielle, maîtrise des émotions, tranquillité intérieure et équilibre psychique : les arguments ont de quoi séduire, peu importe la négation de la personne, vérité recherchée par l’exercice de la méditation, si le bien-être en est la récompense.

Existe-t-il une réflexion critique dénonçant le détournement d’une sagesse et d’une technique plurimillénaires ?

Dans le Huffington Post du 1er juillet 2013, Roy Pruson et David Loy dénoncent l’utilisation commerciale de la pleine conscience à des fins de statu quo de la société en général et dans les entreprises en particulier. Si la pression du marché, des objectifs et du management est trop forte, la pleine conscience vous fait reprendre la barre, gérer votre stress et retrouver une tranquillité perdue par manque de maîtrise personnelle. Elle devient un produit vendable sur le marché, une technique à succès, le truc à la mode. Mais… une chose est la technique, autre chose est l’intention.

Les défenseurs de la pleine conscience s’insurgent contre l’extraction de l’ensemble des préceptes de la voie octuple, qui est une voie éthique mettant l’homme en marche vers une véritable sagesse. Cette voie éthique ne serait-elle pas à même d’atténuer les causes des détresses structurelles et collectives qui engendrent la souffrance des salariés ? En ajustant la pratique aux besoins du marché plutôt que d’offrir une réflexion critique sur les causes du mal-être individuel et collectif, le questionnement est ajourné, car il gêne. La pleine conscience “packagée” et “merchandisée” est devenue une technique de psychologie de la vache partant du postulat qu’une vache détendue et docile donne plus de lait qu’une vache en situation de stress…

C’est avec surprise qu’on trouve dans Le Monde du 13 mai 2016 une tribune qui s’insurge contre une véritable abdication intellectuelle et culturelle, en rappelant la grandeur de la méditation chrétienne : «Sommes-nous tant frappés d’amnésie qu’il faille que nos cadres découvrent les vertus de l’intériorité au travers de méthodes orientales “marketées” par des cabinets de conseil américains ? Où est passée la sagesse grecque, qui faisait de la contemplation le secret de la bonne vie et qui affichait au fronton du temple de Delphes le fameux “Connais-toi toi-même” ? Que sont devenus les savoirs de la méditation chrétienne, de l’intériorité des grands du Carmel aux exercices d’Ignace de Loyola, en passant par la grande mystique rhénane ?»

Prévention du burn-out, de la rechute de la dépression, réponse à la perte de sens, le mindfullness est le remède qui apaise les symptômes, mais qui ne soigne pas le mal. Il est vrai qu’en restaurant une certaine maîtrise, la pleine conscience permet de renforcer une société du désir, du bien-être et de la suprématie de l’individu quand cette dernière est ébranlée par ses propres limites et contradictions.

Le danger se limite-t-il à ces aspects ?

Le mal est plus grave… Prise isolément comme une technique d’amélioration de la performance individuelle dans un environnement toxique ou prise dans sa forme pure au sein du chemin octuple, la pleine conscience déshumanise l’homme.


Toute la philosophie bouddhiste est une négation de la personne, de sa substance, de son unité


Toute la philosophie bouddhiste est une négation de la personne, de sa substance, de son unité. En séparant les agrégats et en isolant les phénomènes qu’ils développent pour mieux les détacher de toute cohérence, c’est la dignité de la personne humaine et sa grandeur qui sont en jeu. Une pensée qui définit le bonheur et l’existence comme une illusion est profondément fataliste, voire nihiliste.

Il n’est pas étonnant que, dans les agrégats de la doctrine du Bouddha, ne figurent ni la volonté ni l’intelligence comme puissances spirituelles incorruptibles. La seule vérité à laquelle l’homme doit s’ouvrir, c’est celle de l’illusion qui illumine son ignorance. Les actes qu’il doit poser, les techniques qu’il doit mettre en œuvre n’ont qu’un seul but, l’extinction de son désir pour la dissolution des liens qui maintiennent des agrégats assemblés dans l’existence et le font souffrir.

C’est ici que réside le plus grand danger de la pleine conscience : à force de détachements, elle débouche sur une neutralité qui est une neutralité morale. L’extinction du désir qui est obtenue crée une indifférence non seulement par rapport aux biens sensibles, mais aussi par rapport au bien moral : la sagesse du vide du bouddhisme est aussi une éthique du vide. Il n’est pas surprenant non plus que la doctrine fasse essentiellement appel aux sensations physiques et psychiques, aux émotions et aux passions : elle reste dans le domaine du sensible, tout en introduisant une forme de mystique dans la contemplation qui débouche sur le vide.

Dans ce vide, il n’y a évidemment pas de place pour l’élaboration d’un agir humain finalisé par un véritable bien moral qui perfectionne la personne par la vertu en déployant dans une unité ordonnée l’ensemble de ses puissances : corps, psychisme, intelligence et volonté.

S’il y a une certaine forme de bien-être dans les premières étapes de la voie octuple, il n’y a aucune place pour un bien-vivre, car ce dernier est un non-sens quand l’objectif est la dissolution de l’assemblage impermanent d’agrégats sans principe. La méditation crée une sorte de bulle de protection qui rend indifférent à toutes les sollicitations.

Le chemin de maîtrise des émotions qui est proposé n’est pas celui de la tempérance, qui est modération du désir. C’est celui de l’extinction du désir.

Le chemin de l’effort qui est proposé n’est pas celui de la force, mais celui de l’évitement de toute situation qui éveille ou stimule le désir d’exister en tant que personne.

Le chemin de la sagesse qui est proposé n’est pas celui de la prudence, de la connaissance universelle et pratique, mais celui de la reconnaissance du vide et de l’illusion.

Le chemin proposé est individualiste et ne laisse pas de place pour la justice, l’autre n’étant pas : tout au plus, je peux l’aider à ne plus être.

Au bien et à la vérité s’opposent l’illusion, à l’unité de la personne la dispersion des agrégats, à l’agir une technique, à Dieu le vide. Plus d’intelligence, plus de volonté, plus de psychisme, plus de corps : le calme abyssal du vide.

C’est cela qu’il faut considérer lorsqu’on nous sert le sirop sucré de la combinaison de la méditation et de la bienveillance, un chemin qui, à force d’éteindre le désir, assèche la recherche du bien moral. S’il atténue des symptômes d’anxiété, il n’apporte qu’un bien-être narcissique qui, à force de replier la personne sur elle-même, la conduit à la désagrégation. Ce mouvement contre nature finit par perturber le fonctionnement cérébral et psychique car les émotions sont un élément indispensable dans le processus d’élaboration et de décision d’un agir humain. À vouloir les neutraliser par la méditation au lieu d’inviter la personne à les intégrer aux mouvements de son intelligence et de sa volonté, on entrave le déploiement de la liberté de la personne dans son agir.

L’amnésie dénoncée dans l’article du Monde nous incite plutôt à redécouvrir la vertu : l’énergie morale qui dispose l’homme, à la vérité dans l’intelligence, à l’amour du bien dans la volonté, à l’équilibre dans son affectivité, à l’usage humanisé de son corps.

Bienvenue à l’IKW !

Jérôme Fouquet

 


1 – Sylvain Michelet, La méditation renforce l’immunité selon Jon Kabat-Zinn, Psychologie, 2009 (www.psychologies.com).

2 – Dennis Gira, Comprendre le bouddhisme, Bayard éditions/Le Centurion, Poche 14366, 1989, ch. 3, p. 74.

3In Quentin Ludwig, Le grand livre du bouddhisme, Eyrolles, 2005, p. 237.

4In Marcel Neutsch, Le sacrifice dans les religions, Beauchesne, 1994, p. 209.

5 – Père Joseph-Marie Verlinde, L’expérience interdite, Saint-Paul, 2002, ch. VIII.

6Ibid., p. 66.

7 – Dennis Gira, op. cit., ch. 3.

 

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