Trump et Kim Jong-un de dos
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Le sommet du 12 juin entre Donald Trump et Kim Jong-un était inédit et sa mise en scène soignée. Si le président américain et celui de la Corée du Nord sont bien parvenus à se rencontrer, le bilan politique et militaire de cette rencontre est difficile à établir et les pronostics sur l’avenir des relations entre les deux pays sont grevés de nombreuses incertitudes.

Le suspens a donc pris fin : la rencontre entre Donald Trump, le président des États-Unis, et Kim Jong-un, le chef de l’État nord-coréen, a bien eu lieu, ce mardi 12 juin, à Singapour. On a pu jusqu’au bout craindre un revirement de l’un ou l’autre des participants, connus tous les deux pour leurs volte-face aussi imprévues que médiatiques. Le premier n’avait-il pas envisagé, le 22 mai, le report du sommet, dont il avait pourtant approuvé le principe le 8 mars, à la surprise générale, après des mois de surenchère verbale entre les deux chefs d’État ? Mais la pression de la Corée du Sud, qui a tant investi depuis le début de l’année dans la détente entre les deux moitiés de la Péninsule, a pu le faire plier, le président sud-coréen Moon Jae-in et le dirigeant nord-coréen ayant à leur tour créé la surprise en se rencontrant dans le village symbolique de Panmunjom, situé sur la ligne de démarcation, où fut signé le 27 juillet 1953 l’armistice mettant fin aux combats de la guerre de Corée.

Les signes de la bonne volonté nord-coréenne paraissaient cependant indéniables les derniers jours. Le 25 mai, la presse du monde entier avait été conviée par Pyongyang à assister à la destruction à l’explosif du site d’essais nucléaires du pays. Un officier, haut-parleur à la main, commentait en anglais : «Three, two, one, boum !» Certains mauvais esprits notaient toutefois qu’aucun expert international n’était présent, que le site était devenu de toute façon inutilisable, les essais ayant trop fragilisé la montagne qui le surplombe (le mont Mantap, 2 200 mètres, se serait affaissé de plusieurs dizaines de centimètres), et qu’enfin il suffira de peu de temps au régime pour recréer un nouveau site. On a pu faire le lien entre cette bonne volonté et le décès, il y a un juste an, de l’étudiant Otto Warmbier, arrêté pour avoir volé une affiche de propagande dans son hôtel et condamné à quinze ans de travaux forcés, avant de sombrer dans un mystérieux coma. «Il n’est pas mort pour rien», a déclaré Donald Trump, car il a attiré l’attention du monde entier sur la situation en Corée du Nord.

Le bâton et la carotte

Les deux dirigeants se sont donc rencontrés pendant cinq heures, dans le luxueux hôtel Capella. Leur longue et théâtrale poignée de mains préalable (douze secondes) a été suivie de déclarations encourageantes pour la suite. «Nous sommes venus à bout des vieux préjugés», affirme le nord-coréen. «Je n’ai aucun doute que ce sommet sera un grand succès», surenchérit son partenaire. Le sommet pouvait alors commencer, entre carotte et bâton. Le bâton : le secrétaire d’État Mike Pompeo a rappelé le 7 juin à Séoul que l’objectif américain reste la dénucléarisation complète, définitive et vérifiable de la Corée, et que les sanctions ne sauraient être levées qu’après la fin, vérifiée, du processus. Mais, selon certains experts, quinze ans seraient nécessaires pour cela ! La carotte : Trump promet la fin immédiate des manœuvres militaires en Corée du Sud – qui va mal le prendre. Et diffuse une surprenante vidéo de type «publicitaire», de quatre minutes, présentant l’avenir radieux de la Corée du Nord si elle se réconcilie avec les États-Unis : des infrastructures, des tours de verre, de la lumière partout, des rayons de supermarchés bien remplis, des soins modernes, des habitants souriants… Un avenir radieux, tout en couleurs, qui contraste lourdement avec le triste passé, filmé en noir et blanc. «La paix, deux hommes, deux leaders, un destin».

Après cinq heures de discussions, ponctuées de moments conviviaux et informels – Trump autorisant Kim à jeter un coup d’œil admiratif à l’intérieur de sa limousine présidentielle –, le président américain estime que la réunion a été «honest, direct and productive1» et conclut : «We are ready to write a new chapter between our nations2» ; «The past does not have to define the future, […]. Yesterday’s conflict does not have to be tomorrow’s war. As history has proved over and over, adversaries can become friends3». Les accords sont signés dans une apparente confiance mutuelle… même si un officier portant des gants en latex est venu – paranoïa oblige – préalablement nettoyer le stylo utilisé par Kim, au cas où il serait enduit de poison…

De nombreuses zones d’ombre

Toutefois, au-delà de ces déclarations satisfaites, de nombreuses zones d’ombre subsistent. La grande presse américaine se montre même parfois très sceptique.


La question des droits de l’homme n’est même pas effleurée, à propos d’un pays considéré comme la pire prison à ciel ouvert du monde


On constate tout d’abord la minceur du document : une page en tout. Il ne contient rien de très précis. Plus question de dénucléarisation «complète, définitive et vérifiable». Tout au plus un site d’essais balistiques va-t-il «être détruit très prochainement». Les États-Unis et la Corée du Nord s’engagent à restituer les restes des prisonniers de guerre et des portés disparus au combat, avec un «rapatriement immédiat» de ceux déjà identifiés. Cependant, l’accord signé ne comporte aucun calendrier, ni aucun processus de vérification. La question des droits de l’homme n’y est même pas effleurée, à propos d’un pays considéré comme la pire prison à ciel ouvert du monde. Ni celle de la levée des sanctions américaines. Et pas non plus la conclusion finale d’un traité de paix, alors que les deux Corées sont toujours techniquement en état de guerre depuis l’armistice (simple trêve) signé en 1953. On ne pouvait tout régler en un jour rétorque, optimiste, le président Trump : l’accord est un premier pas, qui sera suivi par beaucoup d’autres.

L’annonce unilatérale de l’abandon des manœuvres états-uniennes conjointes avec la Corée du Sud («très provocatrices et inappropriées», selon l’Américain), alors qu’elles sont considérées comme un puissant moyen de pression sur le Nord, désole cette dernière, à quelques semaines des exercices Ulchi-Freedom Guardian prévus en août. Les États-Unis affirment qu’elles seront reprises si le Nord ne va pas de l’avant. Et un haut gradé américain dans le Sud constate qu’il n’a encore reçu aucun ordre d’annulation.

Kim Jong-un et Donald Trump
Photo : Chine nouvelle / SIPA

 

À qui profite la rencontre ?

Certains notent que le grand bénéficiaire de l’accord pourrait bien être le dirigeant nord-coréen qui, sans avoir rien cédé de concret – excepté le démantèlement, évoqué plus haut, d’un site obsolète – se trouve, petit héritier à 34 ans d’un pays de vingt-cinq millions d’habitants, propulsé à la hauteur du milliardaire septuagénaire, dirigeant de la plus grande puissance du Monde, treize fois plus peuplée et six cent cinquante fois plus riche. Kim-Jong-un a profité du voyage pour moderniser son image, dont la presse officielle de son pays a publié maintes photographies.

L’opposition démocrate, mais aussi certains Républicains, rappellent les engagements antérieurs de la dynastie Kim, jamais suivis d’effets. Le sénateur républicain du Colorado Cory Gardner tweete ainsi : «Le sommet devra être suivi de nombreuses rencontres pour vérifier les promesses nord-coréennes de dénucléarisation, qui ont été faites dans le passé et violées de manière répétée». Tandis que son collègue démocrate Chris Murphy, du Connecticut, constate de la même manière : «La Corée du Nord a déjà fait marche arrière sur des promesses antérieures de dénucléarisation».


On ne saurait toutefois limiter les risques d’un éventuel échec ultérieur à la seule responsabilité nord-coréenne


On ne saurait toutefois limiter les risques d’un éventuel échec ultérieur à la seule responsabilité nord-coréenne. Joseph Cirincione, le président du Ploughshares Fund, une fondation sur la résolution des conflits et contre la prolifération nucléaire, dénonce ainsi : «Il y a vingt-cinq ans, l’administration Clinton avait obtenu un accord plus solide avec Kim Il-sung, qui comprenait des outils de vérification. Il a été bafoué puis anéanti par John Bolton». En octobre 1994, en effet, les deux pays avaient signé un accord-cadre qui gelait le programme nucléaire de Pyongyang avec une perspective de démantèlement, en échange de la normalisation des relations politico-économiques. Le faucon John Bolton, aujourd’hui conseiller à la sécurité nationale de Trump, avait plus tard poussé George W. Bush à le dynamiter. Et l’on se souvient de la façon dont la classification du régime nord-coréen dans «l’Axe du Mal» a conduit à sa frénétique marche en avant nucléaire.

Quel avenir pour l’accord du 12 juin ?

Quel sera l’avenir de cet accord ? Il est très difficile de le prévoir. Le passé n’incite pas à l’optimisme. Et l’on voit mal Kim Jong-un céder aux sirènes du petit film américain qui conduirait immanquablement son peuple libéré de son oppression à lui demander des comptes. Les éléments encourageants sont néanmoins tangibles, de la volonté sud-coréenne d’aboutir (nous avons rappelé dans notre article précédent que la propre sœur du président Moon vit dans le Nord) à l’aveu de Donald Trump que la défense de la Corée du Sud constitue une très lourde charge pour le budget américain. Le monde change rapidement, et le régime de Pyongyang fait désormais figure de «relique» après l’ouverture de Cuba.

Dans une telle incertitude, pris entre optimisme et fatalisme, le croyant ne peut que s’en remettre à Dieu, Maître de l’Histoire, et faire siennes les réflexions de l’association évangélique Portes ouvertes, qui œuvre depuis sa création en faveur des chrétiens dans le monde communiste (et maintenant aussi en terre d’islam) : «“Le Très-Haut domine sur toutes les royautés” : Dieu peut humilier les dirigeants les plus endurcis (comme il l’a fait pour Nabuchodonosor) et briser les royaumes d’or et de fer. Voilà pourquoi nous aimerions vous demander de prier spécifiquement pour la Corée du Nord à ce moment précis de l’histoire. Que l’une des conséquences de cette rencontre soit une ouverture graduelle [du pays]. Que l’Église en Corée du Nord persévère et grandisse, malgré le régime cruel. Que de plus en plus de Coréens puissent découvrir Jésus et son amour. Que cette Église grandisse en maturité et en connaissance de la Parole de Dieu. Que les chrétiens dans les camps et en exil puissent être libérés et rentrer chez eux. Comme Daniel et ses compagnons, le peuple coréen est obligé de s’incliner devant la statue de Kim Il-Sung. Tôt ou tard, la statue va être brisée. Prions pour ce peuple traumatisé et abusé, qu’il puisse connaître la main guérissante de Dieu».

Qu’il en soit ainsi !

Jean-François Chemain

Photo : Evan Vucci / AP / SIPA


1 – Honnête, directe et productive.

2 – Nous sommes prêts à écrire un nouveau chapitre entre nos nations.

3 – Le passé n’a pas à définir le futur, […]. Le conflit d’hier ne doit pas être la guerre de demain. Comme l’histoire l’a prouvé maintes et maintes fois, les adversaires peuvent devenir amis.

 

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