Élèves avec des téléphones portables
Facebook Twitter Linkedin

«Proposition inutile», «tartufferie», «simple opération de communication» selon l’opposition, l’interdiction du téléphone portable à l’école vient d’être votée par l’Assemblée nationale. Est-ce une bonne idée ? Au-delà des problèmes que posent ses modalités d’application, est-ce une mesure éducative ? Nous avons interrogé François-Xavier Clément, directeur général de l’établissement scolaire Saint-Jean de Passy, qui a bien voulu nous faire profiter de son expérience d’éducateur et de directeur d’établissement scolaire.

François-Xavier Clément

François-Xavier Clément est philosophe de formation, père de quatre enfants. Il a été chef d’établissement dans l’enseignement général, technologique et professionnel dans plusieurs régions de France. Il a également été directeur de l’Enseignement catholique du diocèse de Saint-Étienne. Il est actuellement directeur général du Groupe scolaire Saint-Jean de Passy (depuis 2015) et donne fréquemment des conférences sur des sujets d’éducation.

Le 7 juin 2018, l’Assemblée Nationale a voté une loi dans laquelle un amendement est venu interdire la présence des téléphones portables des élèves à l’intérieur des établissements scolaires. Nous utilisons notre portable tous les jours, et on peut voir là une forme de dépendance. En tant que directeur d’un établissement scolaire, que pensez-vous de l’effet de cette loi sur ces problèmes de dépendance ? Est-ce selon vous une simple mesure politique ou contient-elle des éléments qui peuvent vous aider à une meilleure pratique éducative ?

– Il faut savoir que cette loi concerne les établissements publics et non les établissements privés, même quand ils sont associés par contrat à l’État. Mais, malgré tout, cette loi peut faciliter l’application d’une exigence que nous avons à l’égard de tous les élèves et étudiants de Saint-Jean de Passy, comme dans de nombreux établissements privés. Dans notre établissement, l’usage du téléphone portable est totalement proscrit. Un élève surpris avec son téléphone se voit confisquer l’objet durant une semaine, et il est mis à pied durant une journée. Cette règle est volontairement dure pour être dissuasive, et nous avons effectivement assez peu de cas à gérer dans l’année. Là où la loi peut nous aider, c’est en étendant à l’ensemble des établissements une disposition commune, et cela en fait une exigence partagée plus largement.

Vous avez raison de dire qu’il y a une dépendance, et il est important d’aider les jeunes générations à se libérer de cette addiction qui démarre dès les premières années du collège.

Comme nous tous, l’enfant doit «vivre avec son temps». Cette loi ne risque-t-elle pas de devenir plus anti-éducative qu’elle n’y paraît au premier abord ? Ne sera-t-elle pas perçue par les jeunes comme «frustrante», intrusive, et surtout, n’entraînera-t-elle pas les élèves à trouver des astuces pour utiliser en cachette ce qui leur est interdit en espace ouvert ?

– Oui, j’imagine assez bien les soupirs de notre jeunesse en entendant poindre cette interdiction. J’ai déjà entendu effectivement cette interprétation qu’une génération empêche la suivante de vivre dans sa propre modernité. Cette interdiction va probablement conduire à la découverte de tous les stratagèmes. Le premier et le plus simple est la montre connectée. Il existe de plus en plus de montres «intelligentes», qui offrent toutes les caractéristiques du smartphone resté dans le sac et auquel elles sont reliées. Même si l’étape de la frustration peut être très éducative, elle est toujours l’objet d’une invention des jeunes générations pour la contourner.

La seconde question que vous posez est plus complexe, car elle soulève le problème de l’attitude éducative face aux nouveautés technologiques en général. Quand, dans notre enfance, nos parents cachaient la clé du placard de la télévision, ils ne nous aidaient pas à grandir librement avec cet outil très attractif qu’était la télévision. Bien au contraire, ce placard interdit devenait le lieu convoité et le téléviseur l’objet de la fascination. L’enfant était finalement planté seul devant les programmes de TV chez lui en cachette ou chez un ami. On peut ainsi s’interroger légitimement sur cette interdiction dans un lieu d’éducation. Mais est-ce à l’école d’assumer cela ? L’objet étant personnel et privé, les parents devraient être les premiers éducateurs concernés pour former l’esprit et le libre-arbitre de leurs enfants dans l’usage du téléphone. Nous savons cependant que la majorité des parents a transféré cette responsabilité. Les parents sont heureux que la loi vienne au secours de leur relative impuissance sur ce sujet. La pression sociale et commerciale est telle qu’il est difficile pour des parents de priver leurs enfants d’un objet aussi convoité et devenu essentiel, voire existentiel. Alors, n’est-ce pas à l’école d’éduquer les élèves dans l’usage raisonnable des technologies de l’information et de la communication ? Je pense qu’il est important que l’école aide les parents à demeurer ou à redevenir les premiers éducateurs. À Saint-Jean de Passy, nous avons mis en place une école des parents avec des conférences simples et interactives sur des sujets aussi concrets que l’usage du téléphone portable. Force est de constater que les parents sont en attente d’outils et d’éléments concrets pour maintenir, instaurer, voire rétablir le dialogue avec leurs enfants sur ces sujets-là.

L’objectif affiché de la loi est d’éviter d’avoir une génération numérique qui ne regarde le monde qu’à travers son portable, un peu comme dans Pokémon Go et sa réalité augmentée. L’objectif est également de libérer chez l’enfant du «temps de cerveau disponible», si je puis me permettre ce parallèle, dans la perspective de l’apprentissage. Qu’en pensez-vous ?

– Je pense que le mal est fait ! Les lycéens et les collégiens sont aujourd’hui partiellement ou totalement immergés dans le monde digital. Internet est devenu depuis longtemps une sorte de prothèse mémorielle pour bon nombre d’entre nous. Il est tellement plus facile de retrouver une connaissance en quelques clics sur un smartphone que de forcer sa mémoire à se mettre en quête de la bonne information. L’hypotrophie de la mémoire est un effet direct de la digitalisation de notre environnement. Environnement devenu «intelligent» à notre place. Au-delà du rapport aux savoirs, l’écran du téléphone d’un adolescent s’ouvre naturellement dans la direction de ses tentations. L’imaginaire de cet âge est souvent perturbé par de nombreuses sollicitations dans les domaines de la vie affective et de la sexualité. Chaque année nous avons à déplorer dans nos établissements des addictions à la pornographie chez des enfants de plus en plus jeunes. Et par l’usage du téléphone portable en journée, la contagion est beaucoup plus rapide d’un enfant à l’autre et se fait sans aucun contrôle parental.

Concernant la phrase que Patrick Lelay, l’ancien patron de TF1, prononçait à propos de son objectif de dégager du «temps de cerveau disponible» pour la publicité, je crois effectivement qu’il est urgent de libérer un peu notre monde intérieur des sollicitations continuelles dont il est l’objet par le monde digital. La disponibilité intérieure, ou celle du cerveau, vient de notre capacité à dégager des temps de silence. Il faut rechercher «la force du silence contre la dictature du bruit», pour reprendre le titre du magnifique ouvrage du cardinal Sarah1.

En conclusion, et pour répondre à votre question initiale, il me paraît salutaire d’interdire l’usage du téléphone portable dans les établissements scolaires. Mais il eût été préférable d’ouvrir une plus large réflexion sur l’usage des nouvelles technologies, du Dataïsme2, de la digitalisation, du développement de la mémoire, etc. Et de se demander pourquoi les grands innovateurs de la Silicon Valley ont fait le choix d’interdire tous les écrans dans les écoles de leurs enfants avant l’âge du lycée.

Interview recueillie par Pierre Hardon

Photo : Mirko / Fotolia


1 – Robert Sarah, Nicolas Diat, La Force du silence, Fayard, 2016.

2 – Pour les Dataïstes, qui voient l’univers tout entier comme un flot de données, le meilleur moyen de les gérer serait de créer un système universel de traitement de ces données. Selon eux, un système comprenant un nombre suffisant de données biométriques combiné à la puissance informatique pourrait permettre de comprendre l’être humain mieux qu’il ne se comprend lui-même.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil