Rencontre entre Trump et le leader nord-coréen
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Après avoir échangé insultes et menaces suite à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump l’an dernier, les États-Unis et la Corée du Nord ont programmé une rencontre entre leurs dirigeants. Officiellement annoncé, puis annulé, ce sommet devrait finalement avoir lieu le 12 juin à Singapour. Mais au pays du Matin calme, le ciel est souvent chargé de nuages et l’atmosphère changeante…

Le sommet prévu le 12 juin entre Kim Jong-un, le président nord-coréen, et Donald Trump, a été annulé à l’initiative de ce dernier. D’après le Washington Post, «Trump a été consterné par la rhétorique belliqueuse de Pyongyang» de ces derniers jours. Son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, «a estimé que ce langage menaçant était un très mauvais signe, et le président a confié à ses conseillers qu’il craignait que Kim ne soit en train de manœuvrer pour se retirer du sommet, ce qui aboutirait à faire passer les Américains pour des soupirants éplorés. Trump a donc décidé de devancer» le dirigeant nord-coréen en claquant la porte le premier. Il semble, selon le Los Angeles Times, que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ait été le propos de responsables nord-coréens qualifiant le vice-président Mike Pence de «politicien imbécile». Pyongyang entendait ainsi réagir à des propos du bras droit de Trump, suggérant que la Corée du Nord pourrait finir comme la Libye de Mouammar Kadhafi si Kim Jong-un ne passait pas un accord avec Washington sur la dénucléarisation.

L’obsession belliciste de la Corée du Nord

«Un pas en avant, un pas en arrière»… «Retenez-moi ou je fais un malheur !»… Voilà ce qui résume, depuis soixante-dix ans, la politique internationale de la Corée du Nord. Dinosaure politique rescapé de la glaciation stalinienne, fossilisé en monarchie héréditaire, cet État est un vestige d’une ère qu’on espérerait révolue. Un tyran capricieux et sanguinaire fait assassiner son propre frère et fusiller son ancienne maîtresse, avec sa famille. Des camps de concentration, où croupissent des centaines de milliers de prisonniers, n’auraient, d’après des rescapés, rien à envier à ceux des nazis. L’obsession paranoïaque de l’autarcie a provoqué dans les années 1990 une famine ayant entraîné la mort de plus d’un million de personnes. Toutes les religions sont interdites et, selon le «baromètre» de l’association protestante Portes ouvertes, la Corée du Nord est le pays du monde où les chrétiens sont le plus durement persécutés. Elle est une gigantesque caserne, entretenant une armée d’un million d’hommes pour 25 millions d’habitants, avec un service militaire de dix ans, l’essentiel des moyens économiques lui étant dédié, conformément au mot d’ordre du Songung («l’armée d’abord»).

Car pour durer, la dynastie Kim a besoin d’entretenir la population dans une obsession belliciste. Elle vit ainsi dans les mythes de l’agression américaine et de la prochaine réunification de la Corée par la force. Agression ? Voir ! Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pays, à peine libéré de l’occupation coloniale japonaise, a été divisé en deux, le Nord du 38e parallèle ayant été «libéré» par les Soviétiques, le Sud par les Américains. La terrible guerre de 1950-1953 a été provoquée par l’invasion surprise du Sud par le Nord, aidé de la Chine, et si les États-Unis y sont intervenus c’est, avec d’autres pays, dans le cadre d’un mandat officiel de l’ONU. Depuis l’armistice – qui n’est pas la paix – l’existence des deux Corées a fini par être entérinée par la communauté internationale, même si celle du Nord ne l’a jamais été par les États-Unis et quelques autres pays (dont le Japon).

Les incidents ont cependant été innombrables : détournement du vol Pusan-Seoul en 1958, attaques d’avions américains en 1965, 1969 et 1994, tentative d’assassinat du dirigeant sud-coréen Park Chong-hee en 1968, capture du navire américain USS Pueblo en 1968 et d’un navire sud-coréen en 1970, attaques de bateaux de pêche en 1974 et 1995, accrochages navals inter-coréens en 1999, 2002, 2009 et 2010, incidents de «frontière» et infiltrations au-delà de la zone démilitarisée en 1968, 1969, 1970, 1976, 1979, 1980, 1981, 1984, 1987, 1992, 1995, 1996, 1997, 2001, 2003 et 2010. Ces incidents ont maintenu la région dans un état de tension permanent, conduisant les États-Unis, à la demande de leur allié sud-coréen, à maintenir dans le pays une armée de 28 500 hommes.

L’utilisation diplomatique de l’arme nucléaire

On avait cru un réchauffement possible avec la «politique du rayon de soleil» entreprise entre 1997 et 2002 par la Corée du Sud. Le président Kim Dae-jung s’est ainsi rendu à Pyongyang en juin 2000, visite au cours de laquelle la possibilité d’une réunification a été évoquée. Quelques entreprises sud-coréennes se sont implantées dans le Nord, notamment à Kaesong, et les liens commerciaux se sont renforcés. Le tourisme sud-coréen a été encouragé dans les monts Kumgang.

Mais la tension est brusquement remontée après que le Président américain George Bush Jr. a rangé la Corée du Nord dans l’Axe du Mal (2002). Celle-ci est alors sortie du traité de non-prolifération nucléaire (2003) pour développer un programme nucléaire. Et depuis, c’est elle qui souffle le chaud et le froid.

Un premier essai est annoncé en 2006, provoquant l’effervescence diplomatique. Après avoir suspendu ses livraisons de pétrole au régime, la Chine obtient la signature à Pékin d’un accord (2007) au terme duquel le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Mohamed El Baradai, se rend sur place et constate la bonne volonté des dirigeants nord-coréens. Des inspecteurs de l’AIEA confirment la fermeture des installations nucléaires nord-coréennes. Résultat : les États-Unis débloquent des fonds nord-coréens.

L’activité nucléaire reprend cependant en 2008, et un deuxième essai, plus puissant que le premier, est réalisé en 2009. Il est condamné par la communauté internationale unanime, la Russie et la Chine comprises. Puis un troisième, en 2013, à proximité de la frontière chinoise. Le traditionnel «grand frère» du régime prend très mal ce défi, certains reprochant aux dirigeants chinois d’avoir «élevé un chien enragé». Pyongyang n’a cure des condamnations, des pays voisins comme de l’ONU, et des menaces de sanctions, et monte encore d’un cran dans la surenchère. Elle procède en janvier 2016 à un quatrième essai nucléaire et au tir d’une fusée, promettant à la Corée du Sud et aux États-Unis des «attaques nucléaires préventives à l’aveugle, au nom de la justice» au cas où ces pays maintiendraient les manœuvres militaires communes prévues (mars 2016). En septembre 2017, un cinquième essai, deux fois plus puissant que le précédent, provoque un séisme de magnitude 5,3 à proximité de lieu de tir… Il est suivi par plusieurs essais de missiles, dont certains intercontinentaux.

Mais ces rodomontades sont-elles crédibles, dès lors qu’elles privent Pyongyang de l’effet de surprise, et que toute mise en œuvre serait immanquablement suivie de la destruction du pays et de la fin piteuse de ses dirigeants, ce que le vice-président Mike Pence a maladroitement souligné ? On a pu, naguère, y discerner la tentative d’obtenir quelques avantages sonnants et trébuchants. Déjà, en 1994, le pays avait obtenu une aide d’un milliard de dollars en échange de l’abandon d’un premier programme nucléaire.

Comment comprendre le revirement complet des derniers mois ?

Toujours est-il que 2018 voit un revirement complet de l’attitude des dirigeants nord-coréens, même si certains esprits chagrins y suspectent la volonté d’obtenir des avantages et des adoucissements de sanctions.

Ce revirement suit toutefois de peu l’élection en Corée du Sud du président Moon Jae-In, qui fut l’un des piliers de la politique du rayon de soleil en 1997/2002 (sa sœur vit dans le Nord), porté par une opinion sud-coréenne à 75 % favorable au rapprochement. La bonne volonté est là, de part et d’autre. Elle se manifeste à l’occasion symbolique des jeux olympiques d’hiver, à Pyeongchang, en Corée du Sud, en février. Quelques semaines auparavant, des délégations des deux Corées se sont retrouvées dans la «Maison de la paix», au cœur du «village de la trêve» de Panmunjom, dans la zone démilitarisée qui divise la péninsule, pour les premiers entretiens de haut niveau entre les deux pays depuis décembre 2015. L’atmosphère était détendue. «Offrons au peuple un cadeau précieux pour le Nouvel An», a lancé à cette occasion le Nord-Coréen Ri Son-gwon, président de la commission pour la réunification pacifique. Ce à quoi Cho Myoung-gyon, ministre sud-coréen de l’unification a répondu que «le peuple souhaite ardemment voir le Nord et le Sud aller vers la paix et la réconciliation».

Les résultats concrets n’ont pas tardé. Après que les délégations olympiques des deux Corées ont défilé ensemble, les deux chefs d’État se sont à deux reprises rencontrés dans la zone démilitarisée. La question de la dénucléarisation de la Péninsule a bien sûr été au cœur des discussions. La visite du Président Trump était l’étape suivante.

Le premier juin, Washington annonce que le sommet du 12 est à nouveau programmé… On ne peut à ce stade qu’espérer que ce nouveau rayon de soleil ne sera pas obscurci, comme en 2002, par les ailes des faucons américains !

Jean-François Chemain

Photo : Ahn Young-joon / AP / SIPA

 

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