Franc-maçonnerie : loge de Marseille

Dans un opus très étayé, La politique de la vertu, paru en 2018, John Milbank et Adrian Pabst brossent en cinq tableaux les origines de la crise que traverse le monde occidental, où le libéralisme est partout dominant. L’originalité de cet ouvrage réside dans la double lecture qui est faite des thématiques abordées. Sur des sujets tels que la politique, l’économie, l’usage de la démocratie, le rôle de la culture et l’imbrication des nations entre elles, les auteurs croisent en effet leurs analyses puisées dans l’histoire et l’actualité, avec une interrogation constante : que peut apporter à l’homme de demain le libéralisme qui prévaut dans le monde occidental aujourd’hui, avec les limites qui se sont développées, pour permettre un juste équilibre économique et une société plus humaine ?

John Milbank et Adrian Pabst démontrent que le libéralisme s’est progressivement vidé de toute vision anthropologique héritée de l’antiquité prolongée par la pensée chrétienne, pour glisser inexorablement vers un matérialisme de type capitaliste qui utilise l’homme à son détriment au lieu de le servir dans la recherche du bien commun. Face aux défis auxquels sont confrontés les pays occidentaux depuis le début du XXIe siècle, avec notamment la crise identitaire, la défiance envers l’ «oligarchie» politique, les mouvements migratoires vers l’Occident et le terrorisme, n’est-il pas urgent de changer de paradigme politique et économique pour replacer l’homme au cœur de la cité, afin de rendre à l’économie et à la politique leur rôle noble au service de l’homme ? Ils appellent ce mouvement «le post-libéralisme» où «l’Europe ne pourra se maintenir et influencer le cours du monde que si elle ravive son héritage incomparable et trouve les moyens d’inculquer la pratique de la vertu dans la recherche du bien commun».

Depuis un siècle, les sciences et la technique n’ont cessé d’explorer l’homme et la nature jusqu’à leur complète atomisation, faisant de l’homme un individu utile et utilisable, perdant ainsi la notion de personne unifiée en un corps et une âme, point d’orgue de la création, voulue par Dieu pour elle-même. Au-delà d’une société du tous contre tous (Hobbes) ou de l’homme maître de lui-même (Locke), le libéralisme est décrit dans cet ouvrage comme le «cœur secret du positivisme», signant la victoire du vice sur la vertu, où l’individualisme, la politique et l’économie ont pris le pas sur le bien commun. Le post-libéralisme suppose une autonomie accrue des corps intermédiaires et des personnes selon le principe de subsidiarité, une implication accrue de l’homme dans la politique au niveau local. De sujet dans le libéralisme, l’être humain devient personne. En matière économique, le post-libéralisme établit une synthèse entre «un mélange complexe d’intérêt personnel et le souci du bien-être d’autrui». Cela passe par le primat de la terre, une économie à taille humaine liant le profit à un but éthique et social. En matière de démocratie, les auteurs s’interrogent sur sa compatibilité avec le libéralisme, soulignant que ce dernier «concerne la volonté individuelle, alors que la démocratie concerne la volonté de masse exprimée directement à travers un système de représentation».

J. Milbank et A. Pabst soulignent que «faute d’équilibre téléologique entre les deux en terme de discernement du bien commun, elles tendent plutôt vers une destruction mutuelle à l’avantage […] de l’oligarchie». Ainsi, pour un fonctionnement équilibré de la démocratie, il est nécessaire d’avoir des «élites honorables et vertueuses», ainsi qu’une plus forte participation populaire, selon l’idée de saint Thomas, faisant de l’homme un «animal social» doté d’une éthique de la vertu.

Dans cette perspective, par opposition à la culture de masse en laquelle ils voient le fruit du libéralisme, les auteurs cherchent à rendre à la culture, populaire car enracinée dans un terroir, mais aussi à la haute culture, révélatrice des savoirs, savoir-faire et savoir-être, et à la religion, qui propose une vision intégrée de l’homme, le rôle transcendantal, indispensable, d’enracinement et de rassembleur entre les peuples. Le post-libéralisme prône une culture qui stimule la créativité et la recherche du beau : une culture subtilement intellectuelle et pratique, qui allie art et savoir-faire.

À l’aube du XXIe siècle, des enjeux nouveaux pour les nations occidentales ont vu le jour, car elles sont contestées dans leurs fondements. Le libéralisme, qui était considéré comme source de progrès, semble avoir joué un rôle non négligeable dans ce coup d’arrêt par la subversion des valeurs de la civilisation occidentale, diversement attaquée par l’intégrisme religieux, la lutte anti-terroriste, le regain de puissance, la montée du nationalisme. Ainsi, «l’idéologie libérale a été de plus en plus associée à la soumission de la nature et de la société et à l’exercice sans frein de la volonté de pouvoir collective». Pour contrecarrer cela, les relations internationales doivent promouvoir «une société de nations et de peuples unis par des liens sociaux et des liens culturels ayant priorité sur les droits et contrats commerciaux», qui «favoriserait la recherche pluraliste d’un bien commun partagé et d’objectifs substantifs pouvant servir de médiateurs entre volonté individuelle et volonté collective.»

En définitive, comment décrire le post-libéralisme ? Celui-ci prône une politique de la vertu qui «cherche à favoriser l’accomplissement individuel et l’épanouissement mutuel dans un sens objectivement valide, dans le respect de l’équité naturelle». Celle-ci, comme alternative au libéralisme, suppose des citoyens, des responsables et des dirigeants formés pour «façonner une politique du bien commun». C’est élaborer une politique d’espoir visant à associer une plus grande justice économique à une plus grande réciprocité sociale. Dans l’articulation de ce paradigme, les auteurs avancent que le fait religieux détient une part non négligeable, notamment grâce à la longue expérience de l’anthropologie chrétienne sur l’homme pour la recherche du bien commun, que ce soit dans le domaine économique, culturel ou politique.

John Milbank et Adrian Pabst, La politique de la vertu, trad. Jean-François Delannoy, Desclée de Brouwer, 2018, 540 pages.

Recension réalisée par Véronique Ribiollet