Le cardinal Pell et la cathédrale de Melbourne
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En Australie, le cardinal George Pell doit se défendre des charges qui pèsent sur lui concernant des agressions sexuelles commises dans les années 1970 et 1990. Si la moitié des accusations, dont les plus lourdes, ont été écartées par le juge, le procès va s’ouvrir pour les autres. Un procès important, qui met en cause une des figures importantes de l’Église australienne et universelle.

Le 1er mai 2018, le cardinal George Pell a été mis en accusation pour des faits d’agressions sexuelles. Deux procès vont avoir lieu, concernant des faits qui se seraient déroulés d’une part dans les années 1970 dans l’État de Victoria et d’autre part dans les années 1990 à Melbourne. Ces procès font suite à la décision du juge Bellinda Wallington, qui a considéré, malgré l’exclusion de la moitié des charges les plus lourdes pesant contre le cardinal, que celles restantes étaient suffisantes pour donner matière à un procès.

L’ascension de l’enfant du pays : de l’État de Victoria aux finances du Vatican

Le cardinal George Pell a été ordonné prêtre en 1966 à Rome. En 1971, il retourne en Australie, où il est nommé curé dans l’État de Victoria. En 1987, il devient évêque auxiliaire de Melbourne, dont il est est nommé archevêque en 1996 avant de devenir, en 2001, archevêque de Sydney. En 2003, il est créé cardinal par le pape Jean-Paul II. Ses positions, considérées comme «conservatrices», à propos du mariage gay, de l’avortement ou encore de l’euthanasie lui valent l’inimitié d’une partie de l’Australie, tout autant que le soutien d’une autre. Il est de fait une personnalité très importante de l’Église australienne, exposée médiatiquement.

En 2014, le pape François, qui vient d’être élu, décide de créer un conseil restreint de 9 cardinaux venus de continent différents, baptisé «C 9», dans lequel est nommé le cardinal Pell. La même année, le pape lui confie le poste de cardinal-préfet au secrétariat de l’Économie du Vatican avec, pour mission, de réformer les finances vaticanes.

Le cardinal Pell s’est alors attaché à un travail de réforme en profondeur de l’Institut des Œuvres de Religion, pour améliorer le fonctionnement des finances du Vatican. Il s’agit là d’un véritable effort de transparence et de réorganisation de toute la structure comptable et budgétaire, qui a permis de faire entrer les finances du Saint-Siège dans le XXIe siècle en les mettant en conformité avec des grands standards internationaux. Son action, dont la qualité a été reconnue publiquement, fait de lui un homme clé de l’organisation du pape François. Sa stature nationale et internationale en fait un personnage très médiatisé et exposé aux critiques.

Un pays marqué par les scandales d’abus sexuel

L’Australie est un pays fortement marqué par les scandales de pédophilie qui ont éclaté à la fin des années 1990 dans le sillage des affaires de pédophilie américaines. Des travaux d’investigation ont été menés par une commission royale à partir du début des années 2000.

Cette commission a révélé, dans un rapport de décembre 2017, que l’Église catholique avait eu connaissance de 4 444 témoignages d’agressions sexuelles commises en son sein pendant une période de 40 ans commençant dans les années 1970. Le rapport dévoile également que 7 % des prêtres de l’Église australienne seraient des «auteurs présumés» d’abus sexuels sur des enfants.

Face à l’ampleur du mal, la commission royale a proposé 189 recommandations pour réduire le nombre d’abus sexuels dans différentes institutions qui s’occupent directement d’enfants ; 20 recommandations concernent directement l’Église catholique. Elles préconisent une levée partielle du secret de la confession, qui obligerait le prêtre à dénoncer aux autorités publiques tout fait d’agression sexuelle sur mineurs qui serait porté à sa connaissance par un agresseur, une victime ou un témoin. Or, le secret de la confession est absolu et ne souffre aucune exception. La commission suggère également de ne plus imposer aux prêtres le célibat ecclésiastique, mais de le laisser au choix du candidat. Elle laisse entendre que la pédophilie serait liée à l’absence de relations sexuelles et à la frustration incontrôlable qui en résulterait, ce qui ferait de chaque célibataire un pédophile en puissance… Ce lien n’est absolument pas avéré quand on examine les profils sociologiques des pédophiles. En édictant de telles recommandations, la commission royale est hors de sa compétence, car elle n’a pas vocation à juger les normes, le dogme ou la discipline du Vatican et de la religion catholique.

En parallèle des travaux de la commission, la presse australienne d’investigation a fortement médiatisé le sujet. Le cas le plus connu est celui de la journaliste Louise Milligan, qui a écrit un livre intitulé Cardinal : l’ascension et la chute de George Pell. Le titre dévoile déjà le projet du livre, qui est une enquête indépendante de la justice et à charge contre le cardinal. Dans ce livre, l’auteur analyse la vie du prélat et cite le témoignage de victimes présumées d’agressions sexuelles qui concernent le cardinal. L’objectif affiché est de «donner la parole» aux victimes, qu’elle considère comme oubliées dans ces affaires. Le ton ironique et la manière de détourner les arguments invoqués par le cardinal sont révélateurs d’un pamphlet à charge contre lui. Cet ouvrage a eu un fort retentissement en Australie ; il a été suivi d’ailleurs d’un reportage télévisuel, qui a lui aussi eu une large audience. Le livre de la journaliste est aujourd’hui, et pendant toute la durée du procès, interdit de vente. Le mal ne serait-il pas déjà fait, pour autant ? Les témoignages recueillis par Louise Milligan ont rapidement été mis en cause par l’avocat du cardinal, Robert Richter, qui a fustigé le manque de crédibilité des personnes citées… Aucun n’aurait été retenu dans les procédures en cours.

Ces éléments entretiennent un climat accusateur et vengeur autour de la personne du cardinal Pell et de ses procès, tout en attisant l’anticléricalisme ambiant australien. Si bien que les procès juridiques en cours font suite à un jugement médiatique, où chaque personne a déjà forgé son opinion sur la culpabilité du cardinal, qui fait figure de bouc émissaire.

Les poursuites judiciaires

Le cardinal Pell a déjà dû faire face à une plainte, alors qu’il était archevêque de Sydney en 2001, pour des faits remontant à 1961. Pour se défendre, il est passé devant la commission royale, et une enquête dirigée par un juge non catholique a considéré que la plainte manquait de consistance. En 2012, le cardinal Pell est retourné devant la commission concernant la gestion des cas de pédophilie dans l’Église australienne, pour l’État de Victoria. Il a reconnu que l’Église n’avait pas été à la hauteur de sa mission dans la gestion des prêtres soupçonnés ou présumés coupables d’actes pédophiles.

Les enquêtes de police ont commencé en 2015, à la recherche de témoins ou de victimes potentielles. À l’automne 2016, la police australienne est venue auditionner le cardinal directement au Vatican suite à la multiplication des charges. Afin d’assurer sereinement sa défense, le prélat a décidé de prendre congé de sa fonction de cardinal-préfet en juin 2017 et de rentrer en Australie pour se défendre et laver son honneur.

Le 1er mai 2018, le juge Bellinda Wallington a décidé que, sur l’ensemble des cas présentés par la police, la moitié pouvait justifier un procès. Elle a écarté les cas les plus emblématiques (dévoilés par la presse), les jugeant inconsistants, et mis en accusation le cardinal pour le reste des cas. Le prélat a décidé de plaider non coupable, pour pouvoir être confronté aux victimes présumées lors d’un procès.

Depuis cette décision, l’affaire a été divisée en deux, pour permettre une bonne administration de la justice. Par ailleurs, les procès se tiendront suivant la procédure de «super injunction», qui garantit un secret absolu au dossier et aux débats. Cette procédure évite que les passions populaires nuisent aux procès en influençant le juge et/ou le jury. Elle empêche également les journalistes de divulguer les éléments du procès (dates d’audience, nom des juges) et «prévient la publication de tous les détails de l’affaire». Ces précautions extrêmes sont révélatrices de la pression médiatique qui entoure ces procès, et qui risque même d’influencer la bonne application de la justice.

Qui attaque-t-on finalement ?

Le cardinal Pell n’est pas le seul attaqué dans cette affaire : l’Église catholique l’est tout autant au travers des conclusions de la commission, qui n’hésite pas à remettre en cause la discipline et le dogme qu’elle défend. Elle l’est aussi par la mise en cause d’un homme clé de l’Église Australienne et de l’organisation hiérarchique du Vatican.

Dans la mise en accusation du cardinal, on peut noter deux temps : d’une part, le temps médiatique qui juge le cardinal et le livre à la vindicte populaire, d’autre part le temps judiciaire, qui s’applique, de manière beaucoup plus lente et posée, essayant de se détacher des passions pour rendre la justice en se fondant uniquement sur les faits.

Le temps médiatique et politique a favorisé le contexte anticlérical entourant la procédure. Les recommandations de la commission royale, inacceptables pour l’Église, donnent l’impression qu’elle dissimule, trompe et occulte ce qui se passe en son sein. De facto, en refusant de s’y soumettre, l’Église devient pour l’opinion publique la complice responsable des prêtres pédophiles. L’enquête menée par Louise Milligan, qui n’engage que sa personne, n’avait pour but que de salir la réputation du cardinal, avant toute procédure judiciaire.

La procédure de «super injuction» nous rappelle fort à propos que le cardinal bénéficie toujours de la présomption d’innocence et que la justice doit être rendue en toute indépendance.

Pierre Hardon

Photos : Alessia GIULIANI / CPP / CIRIC – Donaldytong / Wikimedia Commons

 

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