Couple recevant la sainte Communion
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La conférence des évêques allemande a accepté une nouvelle discipline permettant à un ménage (un catholique/une protestante ou vice versa) de pouvoir recevoir la communion eucharistique, après un examen «en conscience». Sept évêques se sont opposés au vote et ont demandé au pape François une réponse claire sur le sujet. La doctrine de l’eucharistie catholique est fondée sur le dogme de la transsubstantiation alors que les protestants ne voit, au mieux, qu’une présence spirituelle dans la consécration du pain et du vin : une différence de taille qui soulève de nombreux problèmes.

Au terme de sa réunion du printemps, la conférence épiscopale allemande réunie à Ingolstadt approuva la rédaction, non encore définitive, d’un guide pastoral qui permettrait à un couple dont l’un des époux est catholique et l’autre protestant, de communier l’un et l’autre à l’Eucharistie. La nouvelle discipline concernant la réception de la communion eucharistique, expliqua le président de la conférence épiscopale allemande, le cardinal Reinhard Marx, est un pas positif favorisant l’œcuménisme et qui permettrait de résoudre certaines situations de «détresse spirituelle» pour un certain nombre de cas spéciaux. Bien entendu, cette levée de la discipline concernant la réception du sacrement de l’Eucharistie n’est pas une permission générale accordée sans discernement à tous les couples mariés en état de disparité de culte. Elle suppose certaines conditions : la permission serait accordée pour le conjoint non catholique, s’il y a eu un sérieux examen de conscience avec un prêtre ou un agent pastoral responsable, si la personne manifeste la foi en l’Église catholique et si elle témoigne d’un profond désir et un appétit de recevoir l’Eucharistie. Ce n’est pas une permission générale ; c’est uniquement un «guide» pour aider les évêques, et éventuellement des prêtres, à résoudre certains cas difficiles.

La non-unanimité des évêques allemands et l’appel au pape

Le cardinal Reinhard Marx, s’appuie, dit-il, sur une interprétation du canon 844 § 4, qui dit : «En cas de danger de mort ou si, au jugement de l’évêque diocésain ou de la conférence des évêques, une autre grave nécessité se fait pressante, les ministres catholiques peuvent administrer licitement ces mêmes sacrements1 aussi aux autres chrétiens qui n’ont pas la pleine communion avec l’Église catholique, lorsqu’ils ne peuvent pas avoir recours à un ministre de leur communauté et qu’ils le demandent de leur plein gré, pourvu qu’ils manifestent la foi catholique sur ces sacrements et qu’ils soient dûment disposés».

Le vote ayant été largement majoritaire, le cardinal Marx a tout simplement affirmé que la permission de Rome n’était pas nécessaire pour travailler à une version définitive du «guide pastoral», car il ne s’agissait que d’une question de discipline au sujet de laquelle la Conférence épiscopale avait pleine juridiction.

Nénamoins, sept évêques se sont fortement opposés à ce vote. Le 4 avril, le journal Kölner Stadt-Anziger informait que sept évêques allemands avaient lancé un urgent appel au Vatican pour protester contre ce vote de la conférence épiscopale. Cette lettre faisait directement appel au pape, qui différa l’appel à la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) et à son préfet, l’archevêque Luis Francisco Ladaria Ferrer. Mais le cardinal Marx répondit rapidement aux protestataires que le vote de la conférence jouissait déjà de la faveur du pape qui voyait cette proposition comme une avancée œcuménique, et qu’il avait lui-même répondu en privé à une femme protestante lui demandant la permission de communier que lui accorder cette permission n’était pas de sa compétence, mais qu’elle pouvait «en parler au Seigneur et suivre sa conscience». Ainsi, le guide n’était qu’un instrument pour permettre aux pasteurs de guider les consciences.
Cependant, les évêques allemands ne sont pas tous d’accord, même si les protestations sont minoritaires. Seulement 13 prélats allemands sur les 67 évêques qui forment la conférence auraient voté contre la proposition et seulement 7 protestent publiquement et en appellent au pape. Le petit nombre de ceux qui ne sont pas d’accord s’expliquerait par le fait de l’importante influence qu’exerce le cardinal Marx, doublée du poids théologique du secrétaire général, le Père Hans Langendöfer2, sj, et de celui du porte-parole Mathias Krop. Cependant, parmi les protestataires se trouvent le cardinal de Cologne, Rainer Woelki et l’évêque de Regensburg, Rudolf Voderholzer. Autrement dit, les évêques bavarois sont contre et, pour le reste, la proposition du «guide pastoral» a mis un certain nombre d’évêques mal à l’aise, même s’ils ont voté pour le projet.

La réaction de la Curie romaine et la réponse de François

Bien entendu, le malaise a débordé les frontières de l’Allemagne, et certains cardinaux de la Curie se sont inquiétés. Comme il fallait s’y attendre, le cardinal Muller a pris position, mais il l’a fait après que la réponse du pape eut été communiquée aux représentants de la conférence épiscopale allemande convoqués à Rome, à la CDF : le cardinal Marx, évêque de Munick, l’évêque de Speyer, Heinz Wisermann et l’évêque de Magdeburg, Gerhard Feige. Ils étaient accompagnés du Père Langendörfer et de Mgr Felix Genn, évêque de Münster.

Alors que les évêques demandaient au pape, une réponse claire qui trancherait le débat, celle que François communiqua aux représentants de la conférence épiscopale était loin de répondre à leur attente. Il est vrai que le cardinal Marx s’était appuyé sur Amoris lætitia pour avancer ses arguments en faveur du «guide pastoral». Puisqu’il est permis à certains divorcés remariés de «suivre leur conscience» après un sérieux examen sous la guidance d’un prêtre et de communier en toute bonne foi sous le regard de Dieu et fort de sa miséricorde, la faute du divorce ne leur étant pas imputée, pourquoi n’en serait-il pas de même pour l’époux protestant de la partie catholique ? Même si l’argument n’était pas tout à fait le même : Amoris lætitia s’appuie sur la non-imputabilité de la faute objective concernant le remariage, alors que le premier mariage n’est pas déclaré invalide, le guide allemand concernant l’intercommunion s’appuie sur la «grave nécessité et sur la détresse spirituelle». Dans les deux cas, l’argument central repose sur l’autonomie de la conscience.

Il est probable que le pape s’est senti coincé. Désapprouver le cardinal Marx et une grande partie de la conférence épiscopale allemande ne nourrirait-il pas l’opposition dans cette partie de l’Église catholique qui n’admet pas l’autonomie de la conscience comme argument principal de l’autorisation de la communion eucharistique pour les divorcés remariés ? La réponse communiquée à Mgr Luis Ladaria, préfet, au cardinal Kurt Koch, président du Conseil pour la promotion de l’Unité des chrétiens, Mgr Markus Graulich, salésien, sous-secrétaire du Conseil pontifical pour les Textes législatifs, et le Père Hermann Geissler, chef de section doctrinale de la CDF, qui recevaient, le 3 mai dernier les délégués allemands, créa autant chez les uns que les autres un profond désarroi. Cette réponse, qui devait demeurer secrète, disait que d’une part le pape avait de la sympathie pour l’effort de la conférence allemande de travailler à la question de l’intercommunion, qu’elle serait «possible» (inévitable selon le texte anglais, éventuelle selon la traduction italienne, problématique selon certains théologiens), comme l’avait laissé entendre la rencontre avec les Luthériens à Rome en 2015 ; d’autre part, il invitait les participants de la Conférence allemande à travailler, «dans un esprit de communion» pour atteindre une cohésion presque unanime sur la raison qui justifierait cette levée de la discipline, c’est-à-dire, «une grave nécessité» qui serait autre que le danger de mort.

Les diverses réactions

La déception s’est manifestée à grande allure. Le cardinal Muller exprima publiquement sa déception, ne craignant pas de dire que la prise de position du pape n’en était pas une, que le texte était «très pauvre» et que, de toute façon, il n’était pas possible de «concevoir une communion sacramentelle, sans la communion ecclésiale». Et il ajoutait que l’Église a besoin d’une expression de sa propre foi, spécialement lorsque cela concerne le «pilier de la foi, l’Eucharistie». Le pape doit selon lui donner une orientation très claire, et non sa propre opinion, sur la foi révélée.

La réaction la plus forte fut cependant celle du cardinal Eijk, archevêque d’Utrecht (Pays-Bas). Il qualifia la réponse de François, de «complètement incompréhensible». S’appuyant sur le Code de Droit canon et sur le Catéchisme de l’Église catholique, au no 1 400, il ajouta qu’il n’y a de grave nécessité que lorsqu’il y a risque de mort. L’intercommunion n’est possible qu’avec les orthodoxes, parce que bien que l’Église orthodoxe ne soit pas en pleine communion avec l’Église catholique, les orthodoxes ont de vrais sacrements, parce que la Tradition apostolique est toujours valide : les prêtres et les évêques ont de vrais pouvoirs d’ordre. Au contraire, la grande partie des protestants en Allemagne sont d’obédience luthérienne. Et si Luther, contrairement à Calvin, admet une certaine forme de présence du Christ à la «consécration du pain et du vin», cette présence n’est que spirituelle et non transsubstantielle, le pain et le vin n’étant pas changés au Corps et au Sang du Christ. Cette présence n’est donc que spirituelle, et elle dépend de la foi personnelle de celui qui communie. Si celui qui communie n’a pas cette foi, il ne reçoit que du pain et du vin. S’il a la foi, il reçoit, par le pain, la présence spirituelle du Corps et du sang du Christ. C’est ce que Luther appelle la «consubstantiation», c’est-à-dire la double présence !

Ainsi, quand on demande au protestant d’examiner sa conscience, on devrait lui demander s’il croit à la transsubstantiation, au changement réel, du pain et du vin au Corps et au Sang du Christ, et non seulement s’il croit à la présence du Christ au pain et au vin. Aucun cas de détresse spirituelle ne justifierait d’altérer ainsi la doctrine de l’Eucharistie pour aider quelques protestants à communier à l’Eucharistie telle qu’elle a été instituée par le Christ.

Le cardinal d’Utrecht, a ajouté : «La doctrine qu’enseignent le droit canon et le Catéchisme de l’Église catholique aurait dû guider la réaction du Saint-Père, qui est le successeur de saint Pierre ‘’qui est le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles’’» (Lumen Gentium, n° 23).

Aline Lizotte

Photo : Marcel CROZET / CIRIC


1 – Il s’agit des sacrements de la réconciliation et de l’Eucharistie. Dans le présent débat, la question se pose principalement sur l’Eucharistie.

2 – Le Père Langendörfer S.J. est un spécialiste du dialogue politique et religieux. Il est né à Bonn en décembre 1951, ordonné prêtre en 1970. Dans les années 1980, il écrivit une thèse de doctorat dans le domaine de l’éthique politique, le sujet étant l’implication morale des stratégies de dissuasion nucléaire. Au cours du deuxième mandat de Helmut Kohl, il fut consultant à la Chancellerie fédérale. C’est le cardinal Karl Lehmann, président de la Conférence épiscopale de 1987 à 2008 qui l’appela au secrétariat de la Conférence épiscopale allemande. En 2015, son mandat a été renouvelé pour six ans.

 

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