Coin de paysage secret face aux agressions sexuelles
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Les affaires d’agressions sexuelles commises par des prêtres voient, plus peut-être qu’en tout autre domaine, les passions l’emporter sur la raison. Si l’équilibre est difficile à trouver entre la protection des victimes et le respect de la présomption d’innocence de l’accusé, tout aussi délicate est l’articulation entre ce qui relève du droit civil et du droit canonique, et bien des cas ont mis à jour un positionnement déficient des responsables ecclésiaux confrontés à ces affaires à la fois comme citoyens et comme pasteurs.

Devant la prétendue multiplication des cas d’agression sexuelle au sein de l’Église catholique, on assiste à une danse de saltimbanques. D’une part, les «médias» (presse et radio) s’emparent de la nouvelle comme un chien affamé court après son os, et la résonance médiatique est encore plus virulente dans les journaux «catholiques», comme s’ils étaient particulièrement chargés de déshabiller l’Église à la façon dont on dénude une putain. D’autre part, on entend résonner la même chanson du côté des hiérarchies : nous avons honte, et nous demandons pardon. Mais deux grands blessés restent sur le carreau : la victime présumée et le prédateur suspecté, un ministre ordonné – habituellement un diacre, un prêtre ou un évêque.


Si l’on prend soin, à bon droit, de nous parler des «souffrances» des victimes, on garde un silence cynique face à l’agresseur


Si l’on prend soin, à bon droit, de nous parler des «souffrances» des victimes – ce qui récuse le préjugé que l’agression sexuelle serait négligeable et que le mineur agressé «finira bien par oublier» –, on garde un silence cynique face à l’agresseur. Même plus, l’agresseur suspecté, surtout s’il est un ministre du culte catholique, devient la cible de choix de tous les défoulements, de toutes les frustrations, voire de toutes les haines qu’une société sécularisée entretient à l’égard de l’Église catholique. Devant cette montée de la loi du talion, la boussole de la hiérarchie pastorale s’affole ; elle est souvent plus «à l’ouest» qu’au nord. Que faire lorsque la plainte d’une agression sexuelle arrive à la connaissance de l’évêque, que ce soit par les parents de la victime présumée, directement par celle-ci, par l’intermédiaire des cellules dites «d’écoute», ou encore par la rumeur publique ? L’Église a-t-elle ou non les moyens de gérer cette plainte dans ce contexte ou doit-elle servir uniquement de courroie de transmission à l’appareil judiciaire de l’État, voire aux médias ? La vidéo «Le secret» que nous vous proposons d’écouter attentivement traite de cette question : nous avons interrogé l’abbé Bernard du Puy-Montbrun, qui est à la fois docteur en Droit canonique et diplômé en Sciences criminelles, tout en ayant l’expérience d’une longue présence comme aumônier au Centre de détention de Muret. Nous y avons joint l’expérience et la science d’un professeur émérite de Droit civil, Gabriel Roujou de Boubée, et celle d’un pédopsychiatre, le docteur Robert Mosnier. 

Entretien avec le Père Bernard du PUY-MONTBRUN, avocat ecclésiastique et diplômé en sciences criminelles ; le docteur Robert MOSNIER, pédopsychiatre ; Gabriel ROUJOU de BOUBÉE, professeur émérite de procédure pénale.

 

L’agression sexuelle

Le droit pénal civil français considère que l’agression sexuelle se définit soit comme un «harcèlement sexuel», soit comme un viol. Selon les articles 222-223 du Code pénal de 1992, le viol désigne «tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise». Quant à la notion de «harcèlement sexuel», la loi du 31 juillet 2012, promulguée le 6 août et publiée au Journal officiel le 7 août suivant, établit trois niveaux de définition de ce délit1 :

– 1er niveau : le harcèlement sexuel est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou des comportements à connotation sexuelle qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ;

– 2e niveau : même s’ils ne se sont produits qu’une seule fois, sans aucune répétition, seront assimilés à du harcèlement sexuel les faits à connotation sexuelle se produisant en usant de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir une relation de nature sexuelle, à son profit ou à celui d’un tiers ;

– 3e niveau : lorsque le harcèlement est effectué par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions, lorsque qu’il est exercé à l’encontre d’un mineur de moins de 15 ans ou d’une personne d’une particulière vulnérabilité, et lorsqu’il est effectué par plusieurs personnes, qu’elles soient auteurs ou complices2.

L’expression «harcèlement sexuel» comporte le mot «sexuel» ; elle signifie un comportement qui vise l’intimité de la personne dans les parties de son corps (lèvres, seins, organes génitaux) susceptibles de produire une émotion incitatrice d’une jouissance sexuelle soit en elle, soit chez l’agresseur, lequel au sens strict atteint le corps de la victime (ce n’est pas un abus à proprement parler, car l’abus en soi suppose un début de consentement qui n’a pas lieu d’être ici). Il ne s’agit donc pas de «gestes déplacés», de «comportements inappropriés» qui, dans le flou des mots, laissent entendre toutes sortes de choses des plus honteuses et des plus impudiques, sans qu’il soit du tout question de «harcèlement sexuel» au sens où la loi pénale le définit3.

Les voies d’évaluation de l’agression sexuelle

Il y a plusieurs voies pour évaluer l’agression sexuelle.

Pour le Code pénal civil, une agression sexuelle est soit un crime – le viol –, c’est-à-dire une «infraction pénale déterminée par la loi qui en fixe les éléments et la sanction», soit un attentat à la pudeur ou aux bonnes mœurs commis avec ou sans violence – le harcèlement sexuel.


La «pédophilie» implique une agression sexuelle sur mineur, lequel n’attire pas en raison de ses valeurs sexuelles, mais en raison de son enfance


Pour le psychologue, l’acte est évalué par rapport aux tendances ou aux pulsions, et il entre dans le large domaine des paraphilies, c’est-à-dire dans un investissement sexuel autre que celui qui correspond au sexe et au genre des individus mis en relation4. Un désordre paraphilique a toujours un caractère ambivalent. D’une part, il induit une pulsion à rechercher une satisfaction hors des conditions propres à l’union sexuelle naturelle ; d’autre part cette satisfaction entraîne un sentiment d’insuffisance, de détresse et d’angoisse. Il y a donc ambivalence des satisfactions. Cette ambivalence est la caractéristique de toutes les paraphilies maladives : le voyeurisme, le fétichisme, le sadomasochisme, la «pédophilie». La «pédophilie» implique une agression sexuelle sur mineur, lequel est un enfant prépubère, qui n’attire pas en raison de ses valeurs sexuelles, mais en raison de son enfance. Elle doit être soigneusement distinguée de l’homosexualité, de l’éphébophilie (concernant un adolescent pubère) et de l’inceste. Dans ces trois formes d’agression sexuelle, la «victime» attire en raison de ses valeurs sexuelles, mais les circonstances de l’attraction sont différentes : l’éphèbe attire en raison d’une vulnérabilité due à son âge et à son sexe ; l’inceste se confine aux relations d’une parenté proche de l’agresseur et se produit selon les tendances sexuelles du parent agresseur : homosexuelles ou hétérosexuelles.

L’Église doit évaluer spécifiquement ces types d’agressions sexuelles. En relation à sa détermination objective, l’acte est d’abord énoncé dans son Code de droit canonique de 1983 comme une grave incrimination en cas de violation du sixième commandement du Décalogue : «impudique point ne seras…». Tous les actes qui violent les prescriptions divines du sixième commandement sont objectivement – matériellement –, du point de vue moral, des actes peccamineux graves. Mais les péchés ne relèvent pas tous de tels délits, et encore moins des delicta graviora, les délits graves (cf. le canon 1395 du Code de droit canonique). Il faut donc faire la différence entre «péché» et «délit». Un péché est un acte personnel qui viole un commandement de Dieu, le lien d’alliance entre Dieu et l’homme, en détruisant la nature de l’acte qui est celui que Dieu veut selon sa création. Par exemple, Dieu veut que la réputation d’une personne soit respectée en vérité et en justice, car la bonne réputation est un bien qui est inhérent à la dignité de la personne. La calomnie, quant à elle, détruit la bonne réputation d’une personne d’une façon illégitime et entraîne une détérioration importante de toutes ses relations humaines (cf. le canon 220). Si elle est pleinement manifestée et voulue pour bafouer la réputation d’autrui, elle est un péché grave, considéré également comme un délit pour le droit pénal canonique de notre Église (cf. les canons 982 et 1390). Mais de la sorte, «Nul ne sera puni à moins que la violation externe de la loi ou du précepte ne lui soit gravement imputable du fait de son dol ou de sa faute» (canon 1321). En somme, si le délit est toujours un péché, le péché n’est pas toujours un délit, fort heureusement ! Néanmoins, le passage à l’acte délictuel doit être correctement imputé à celui qui l’a commis.

Parmi les délits canoniques, certains sont donc définis comme étant «très graves». Ce sont les delicta graviora. Ces délits très graves sont déterminés par l’Église en rapport à tous les actes qui touchent à l’intégrité de la personne, comme à la dignité et à la sainteté des sacrements.

Cette distinction entre péché et délit est propre à l’Église catholique. Elle est à la base d’une importante distinction entre le for interne, c’est-à-dire le jugement sur ses propres actes que la raison porte devant Dieu et qui, au secret du cœur, sont aussi connus de Lui – et souvent de Lui seul –, et le for externe, c’est-à-dire le jugement qui porte sur ces mêmes actes identifiés et susceptibles d’être éventuellement pénalement sanctionnés par l’Église en guise de «correction fraternelle» (Mt 18, 15-18). Ce sont des actes qui ne sont pas occultes, mais publics ou notoires.


L’Église est elle aussi tenue de vérifier s’il est établi que le suspect d’un délit sexuel est bien l’auteur de ce qui lui est reproché


Ainsi les actes d’agression sexuelle sont-ils jugés d’une part par le droit pénal civil : ce sont des «crimes» ou des «attentats à la pudeur». Ils sont aussi connus par le psychologue : ce sont des «désordres de la personnalité». Ils sont aussi évalués par l’Église : ce sont toujours des péchés, parfois des délits, et ils peuvent même être des délits très graves. Mais, si la justice de l’État peut instruire et punir, si le psychologue soigne, l’Église est elle aussi tenue de vérifier s’il est établi que le suspect d’un délit sexuel est bien l’auteur de ce qui lui est reproché par un possible plaignant à l’aide d’une enquête préalable, menée selon le droit, sans le juger pour autant (cf. les canons 1717 et suivants). Si cette responsabilité est dûment établie, un procès pénal canonique pourra avoir lieu afin de déclarer si le suspect, devenu ainsi un accusé, est coupable ou non. Avant tout cela, il convient de mettre sans tarder à l’écart du ministère le clerc ainsi soupçonné par une victime qui s’est plainte contre lui et par mesure de sauvegarde en attendant le résultat de l’enquête (cf. l’article 223-6 du Code pénal civil et le canon 1722 mutatis mutandis).

Tous les péchés contre le sixième commandement ne sont donc pas d’emblée des délits, même pour un clerc ou un religieux. D’où l’importance d’une enquête faite conformément au droit. Ainsi un prêtre ou un religieux qui vivrait de façon publique en état de concubinage stable commet un délit en plus d’un péché parce que cet acte est publiquement contraire à sa fonction ou à son état (cf. les canons 277 et 1394). Tout autre forme de violation du sixième commandement commise par un clerc peut être constatée par l’Église non seulement comme un «péché», mais aussi comme un «délit» s’il s’agit réellement d’actes identifiés «commis par violence ou avec menaces ou publiquement, ou bien avec un mineur de moins de seize ans», c’est-à-dire d’actes qui ne sont pas consentis – la menace ou la violence impliquant le non-consentement – il en est de même des actes sur mineurs (cf. le canon 1395, §2). Le Motu proprio de Jean-Paul II Sacramentorum sanctitatis tutela, promulgué le 30 avril 2001, incrimine d’ailleurs ce délit envers un mineur de moins de dix-huit ans et donc pas seulement de seize ans. Avec les Normes substantielles émises par la Congrégation de la doctrine de la foi, d’autres actes d’agression sexuelle sont désormais définis comme des «délits plus graves» : telles sont les sollicitations libidineuses d’un prêtre qui agit dans l’acte de la confession ou sous prétexte de confession ; telles sont aussi «l’acquisition, la détention ou la divulgation, à une fin libidineuse, d’images pornographiques de mineurs de moins de quatorze ans de la part d’un clerc, de quelque manière que ce soit et quel que soit l’instrument employé». Le même Motu proprio de Jean-Paul II avait établi la Congrégation de la doctrine de la foi comme tribunal suprême pour juger de ces délits.

L’agression sexuelle comme «délit» canonique et «politique»

Rappelons que lorsque l’Église parle de «délits» et de «délits plus graves», elle désigne des actes externes qui violent expressément une loi divine et canonique énoncée par son autorité suprême, dont la violation peut entraîner une peine mesurable à la gravité du délit. Cette peine peut aller, dans les cas les plus graves, jusqu’au renvoi de l’éclat clérical pour un clerc. Remarquons aussi que la peine de renvoi imposée tient compte du mal commis à l’encontre du bien commun de toute la communauté des fidèles du Christ. Procéder à des sollicitations libidineuses à l’occasion du sacrement de la réconciliation est, par exemple, une atteinte à la dignité de ce sacrement et risque d’entraîner un scandale de la foi pour tous les fidèles. Cela touche directement au «salut des âmes». L’agression sexuelle commise par un prêtre sur un mineur met aussi directement en cause la sainteté de l’onction sacerdotale et peut causer – et souvent elle cause – un scandale de la foi non seulement pour la victime, mais pour une grande partie de la communauté, voire de toute la société à laquelle elle appartient.

Il n’en demeure pas moins vrai que c’est une erreur de jugement de vouloir exclure un clerc suspecté d’un délit grave sans la moindre vérification préalable en croyant ainsi sauver l’institution. L’adage selon lequel «Il n’y a pas de fumée sans feu» ne justifie pas une telle attitude expéditive. Il demeure prudent d’avoir une plus juste appréciation de ce que les victimes présumées ont subi ou pas, et la peur est mauvaise conseillère.


Le sacrement du pardon ne s’envisage le plus souvent que lorsque la sanction pénale canonique a été réalisée


Enfin, précisons que face aux délits qui sont soumis à son jugement pénal, l’Église n’est pas le «juge» des consciences, mais elle juge le délit commis au for externe en rapport à sa finalité, qui est le «salut des âmes» (au pluriel). Cela ne signifie pas qu’elle néglige la société civile ni son droit propre. S’il y a des actes incriminés qui intéressent la société comme l’Église, celle-ci a pour devoir d’éclairer les consciences et de les remettre dans la paix et la réconciliation avec Dieu ; elle le fait s’il le faut par l’intermédiaire de sa propre justice en favorisant la reconnaissance d’une véritable victime et en favorisant l’amendement du coupable jugé par elle. Partant, le sacrement du pardon ne s’envisage le plus souvent que lorsque la sanction pénale canonique a été réalisée et en sachant qu’elle peut être remise par l’autorité ecclésiastique qui l’a prononcée après que celle-ci ait correctement constaté que le coupable s’était bien corrigé (cf. les canons 1335-1361).

Quand l’évêque apprend qu’un prêtre est soupçonné d’agression sexuelle…

L’évêque l’apprend parce que la victime ou ses parents portent plainte contre un clerc suspecté d’agression sexuelle ou parce que la rumeur publique porte le cas jusqu’à ses oreilles. Il peut l’apprendre parce que la cellule dite «d’écoute» dirige le plaignant vers lui, parce qu’une association de victimes a déterré un cas très ancien, alors que ce cas est prescrit. Peu importe, il l’apprend !

Il se trouve alors devant l’un de ses clercs qui est peut-être l’auteur d’un tel acte peccamineux incriminé. Bref, il est en face d’un délit. Si la définition légale du délit de cette nature n’est pas écrite d’une manière semblable en droit pénal civil et en droit canonique, ce ne sont pas deux autorités qui s’opposent ou se complètent, car elles ne jugent pas de la même chose du point de vue du but à rechercher. Du côté de la société, le tribunal correctionnel ou la cour d’assises prononcera une sanction conforme au droit et à la culpabilité de l’accusé. Du point de vue ecclésial, le délit sur lequel l’évêque (ou son officialité) a compétence – en cas de délégation pour ce faire décrétée par le Tribunal suprême de la Congrégation pour la doctrine de la foi – entraîne, quant à lui, une sanction pénale. Celle-ci intervient toujours après une enquête licite qui l’autorise à déclarer la culpabilité de l’accusé. Cette sanction peut aller jusqu’à neutraliser le sacrement de l’ordre de l’accusé, dont les fidèles ne pourront plus bénéficier, sauf en cas de danger de mort (cf. le canon 976).

Toute personne ayant reçu le sacrement de l’ordre – diacre, prêtre, évêque – doit en effet, dans sa personne et ses actes, manifester la sainteté de son état, car la communauté à laquelle l’ordonné est envoyé s’attend de plein droit à ce qu’il témoigne comme ministre sacré de la sainteté de l’unique Sauveur qui l’a appelé à son service. C’est la «bonne réputation» du serviteur appelé, dans cet état de vie, à conduire le peuple qui lui est confié à la sainteté de sa vie de baptisé. Cette bonne réputation n’est pas une sorte de vedettariat, de renommée glorieuse, de reconnaissance de charismes exceptionnels, c’est le témoignage souvent humble et discret de la vie quotidienne du ministre sacerdotal. En tant que pasteur de son diocèse, l’évêque a le très grave devoir de préserver la réputation de ses prêtres, la réputation de la communauté chrétienne elle-même et même, dans le cas présent, la réputation de la victime comme celle du suspect. «Préserver la réputation» ne signifie pas cacher les fautes et les soustraire à la connaissance publique s’il y a lieu. C’est, d’une part, veiller non seulement à la moralité des comportements de ses prêtres, mais surtout à la crédibilité de leur vie comme témoins de la vérité de la foi et de la charité divine qu’ils enseignent et font vivre dans la communauté des fidèles. Cette exigence entraîne, d’autre part, le devoir de «juger» les comportements qui mettent gravement en cause cette crédibilité du témoignage sans donc les dissimuler.


Le devoir de l’évêque est de passer d’un aveu spontané de la part du suspect à un aveu acté, qui ne peut être recevable hors droit


Il va sans dire que les comportements d’agression sexuelle, définis par le droit canonique comme des «délits», mettent gravement en cause la crédibilité sacerdotale du clerc. Les coupables entraînent un doute contre la foi, voire un véritable scandale de la foi et trahissent la mission confiée par le Christ à son Église. C’est pourquoi ces ecclésiastiques requièrent une attention particulière de l’évêque, qui a la compétence ministérielle et canonique de décréter l’ouverture d’une enquête selon le droit. Son devoir est bien de passer d’un aveu spontané de la part du suspect à un aveu acté, qui ne peut être recevable hors droit. Le droit protège tout le monde, permet d’enregistrer sérieusement la plainte, tout en se préservant d’une éventuelle délation. La procédure d’une enquête canonique conduit à établir si les faits reprochés au suspect sont constitués ou non. Cette initiative, sauf à réécrire le droit, ne peut être interdite par l’État, car ce dernier a ses propres investigations, qui conduiront ou non à un procès séculier, tandis que le tribunal ecclésiastique, si l’enquête préalable y invite, prononcera un jugement qui concerne l’exercice du ministère sacré à empêcher. C’est de la responsabilité de l’évêque. L’enquête canonique a donc toute son importance, quelles que soient les pressions médiatiques qui peuvent exister et à condition qu’elle soit licite. Autrement dit, les faits de l’agression sexuelle sont-ils vraisemblables, probables, véridiques ? Il peut néanmoins arriver que l’évêque, à court de moyens ou pour d’autres raisons, ne fût-ce que pour se dédouaner devant l’opinion publique, confie à l’autorité juridique de l’État le soin d’établir la culpabilité du prêtre. Si celui-ci est de toute façon jugé coupable devant la loi civile, encore faut-il qu’il soit jugé coupable devant l’Église si l’évêque procède lui aussi à un procès pénal canonique.

Malheureusement, au moins en France, il arrive souvent que les évêques s’empressent de dénoncer ou de livrer le suspect de leur diocèse respectif au procureur de la République, en se contentant d’une vague responsabilité médiatiquement orchestrée. Il leur suffit que le clerc ait «reconnu les faits» d’une façon spontanée devant eux pour conclure à la probabilité d’un comportement déviant. Et les pouvoirs publics, jugent-ils, ont de meilleurs moyens que «nous» (les officials) pour établir la vraisemblance d’une accusation d’agression sexuelle.

Si l’évêque renonce à décréter une enquête licite dont il a la possibilité, se comporte-t-il toujours comme un pasteur ? Le père Ghirlanda5 ne craint pas d’écrire : «Certamente non è un comportamento pastorale quello di un vescovo o di un superiore che, ricevuta la denuncia, informano del fatto l’autorità giudiziaria civile, per evitare di essere implicati nel processo civile che la vittima potrebbe intraprendere6». En négligeant d’instruire lui-même sur la probabilité du comportement déviant du prêtre, selon le pouvoir qu’il possède de droit divin, l’évêque ou le supérieur, qui n’agit plus comme un pasteur, risque plus d’ennuis qu’il ne pense en éviter. En réalité, les fameux «gestes déplacés» ne peuvent rentrer ni dans les cas de harcèlement sexuel, ni dans ceux d’un délit contre le sixième commandement.

En d’autres termes, si l’évêque peut en arriver à la conclusion qu’il est probablement devant un cas grave d’agression sexuelle et, selon le droit canonique, d’un délit, c’est dire qu’il n’a pas négligé l’ouverture d’une enquête canonique qui déterminera de la nécessité du procès pénal canonique ou non. Mais l’évêque est aussi un citoyen, tout comme son prêtre. Comme ministre du culte, il est tenu au secret professionnel, sans être un auxiliaire de la justice civile, et il a le devoir de respecter la réputation de ce prêtre. Si, comme l’Église le demande, l’évêque doit collaborer avec le pouvoir civil judiciaire, il a en France la faculté de signaler aux autorités judiciaires compétentes le cas de ce prêtre si son aveu spontané est désormais un aveu acté en bonne et due forme, et cette faculté s’impose si les faits sont fondés. Il peut alors encourager ce dernier à se présenter lui-même à ces autorités ou bien inciter les parents des victimes ou la victime elle-même à porter plainte. Mais signaler n’est pas «dénoncer». Signaler, c’est donner à l’autorité civile des éléments essentiels qui peuvent l’aider à accomplir son travail. L’évêque doit comprendre dans une telle situation qu’il n’est pas obligé de répondre systématiquement aux médias, car la présomption d’innocence est à respecter ainsi que les droits de la défense. Les limites du «droit à l’information» consistent à ne pas condamner déjà sans enquête préalable ou sans instruction judiciaire et sans une culpabilité mise au jour. L’évêque protège ainsi la communauté chrétienne dont il a la charge en rappelant à chacun ses devoirs et ses engagements, et en fortifiant la foi de tous. Comme le disait Benoît XVI aux catholiques d’Irlande : fidèles laïcs, prêtres et religieux, doivent se souvenir du «rocher d’où ils ont été taillés» (Is 51, 1).

Enfin, l’évêque doit se préoccuper, avec une grande sollicitude paternelle, des victimes, surtout des enfants. Sans tenter de «couvrir» l’acte grave des prêtres s’ils ont bien été des agresseurs, il doit, tout en montrant qu’il comprend leur souffrance, éviter d’accuser – fût-ce implicitement – l’Église. Certes, l’évêque, comme le supérieur d’un institut de vie consacré ou d’une communauté nouvelle, est moralement responsable de ses clercs, mais il ne porte pas directement la responsabilité judiciaire des délits commis par ceux-ci, car il n’y a pas un «louage de service» entre lui et ses subordonnés. Les relations hiérarchiques ne sont pas celles des travailleurs qui agissent sous la dépendance d’un patron. Aucune relation commandée par la promesse ou le vœu d’obéissance n’enlève la responsabilité autonome de la conscience. C’est pourquoi il faudrait peut-être arrêter de «demander pardon» et de dire à tout moment qu’on est «rempli de honte». Contrairement à ce que l’on pense, cela n’est pas une consolation pour les victimes qui ne se sortent pas des souffrances profondes et réelles que leur ont causées une ou plusieurs agressions sexuelles. Ce n’est pas uniquement parce que l’on reconnaît leur souffrance qu’on les aide à retrouver une dignité qu’elles croient avoir perdue, un corps qu’elles pensent flétri à jamais. L’évêque les aidera mieux en leur montrant la véritable source de leur dignité personnelle, la véritable vocation de leur propre corps ; il les aidera aussi en les couvrant de sa miséricorde paternelle qui les rendra capables, un jour, d’entrer dans un vrai pardon libérateur.

Le fléau des agresseurs sexuels sur mineurs s’est répandu dans la société depuis les années 1970. Avant cette époque et dans la foulée des «années glorieuses de l’après-guerre», où l’on passa très près d’une légalisation de la pédophilie, le problème sociétal, bien que soigneusement caché, était moins virulent. Aujourd’hui, devant le quasi effondrement des cadres moraux de la société, on assiste à une déferlante des libertés sexuelles et, en contrepartie, à une hystérie des dénonciations. On pourrait facilement prouver que l’Église catholique est celle où le problème est le moins aigu. À quoi bon ? Le problème ne se résout pas dans les statistiques. La solution est dans la prise courageuse de ses responsabilités. Chaque chrétien a la responsabilité de son propre corps ; mais chaque chrétien a aussi la responsabilité, dans la charité, du corps de l’autre.

Aucun chrétien ne doit se permettre d’avoir des attitudes de dégoût, de rejet, d’exclusion à l’égard des péchés de l’autre. Chaque chrétien doit prendre la responsabilité de la diminution des fautes graves qui obscurcissent la splendeur de l’Église. Cela ne s’est jamais fait par l’exclusion, mais par la prière, la pénitence, la formation du jugement et par l’éducation humaine et chrétienne.

Aline Lizotte

 


1 – Voir Alina Paragyios, avocat, La nouvelle définition du harcèlement sexuel : Code pénal et Code du travail.

2 – En plus de l’âge, la loi définit les cas où la «vulnérabilité» est une circonstance aggravante : sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse, est apparente ou connue de leur auteur ; ou sur une personne dont la dépendance résultant de la précarité de sa situation économique ou sociale est apparente ou connue de leur auteur.

3 – Gérard Cornu, Vocabulaire juridique, PUF, 11e édition, 2016.

4 – Cf. DSM 5, American Psychiatric Association, 2013.

5 – Gianfranco Ghirlanda, sj, Doveri e diretti implicati nei cas di abusi sessuali perpeti da chierici, Periodica, 91, (2002) 29-48. Cet article, publié par l’un des plus grands canonistes de l’Église avant qu’il entreprenne son mandat de recteur de l’Université grégorienne, montre très clairement le devoir de l’évêque devant les cas d’abus sexuels qui lui sont soumis.

6 – Ce n’est pas un comportement pastoral que celui d’un évêque ou d’un supérieur qui, ayant reçu une plainte, informe du fait l’autorité judiciaire civile pour éviter d’être impliqué dans le procès civil [pénal] que la victime pourrait entreprendre.

 

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