Franc-maçonnerie : loge de Marseille

Alors curé de la paroisse Sainte-Blandine (à Lyon), où il avait attiré des foules par ses liturgies aux allures de concerts pop, David Gréa avait laissé fidèles et confrères en plein désarroi en annonçant, en février 2017, qu’il quittait le ministère pour se marier. À quelques mois d’un synode qui portera sur les vocations, il retrouve les feux de la rampe avec un livre dans lequel il se présente comme prêtre, mari et père de famille, et qui mêle récit autobiographique, considérations théologiques et règlement de comptes avec l’Église.

Il est prêtre, marié et père d’un enfant, Léon. Il est prêtre car, bien qu’il ait perdu l’état de vie clérical, son ordination n’est pas annulée. Il est «prêtre» pour l’éternité, bien que, dans toute sa vie temporelle, il ne puisse plus accomplir – sauf urgence en face de la mort – de gestes sacerdotaux valides. Mais ce n’était pas son intention. Il voulait à la fois épouser cette femme, Magalie, dont il était devenu amoureux, et continuer son œuvre de pasteur clérical. Mais, dans l’Église latine, cela est juridiquement impossible. Il serait possible qu’un homme marié soit «ordonné» prêtre si le pape, selon son magistère ordinaire, en décidait ainsi, ou si les évêques unis entre eux et avec le pape changeaient cette discipline. Il n’est pas possible qu’un prêtre qui, au moment de son ordination diaconale, prend la décision du célibat, puisse par la suite opter pour un mariage. David Gréa savait parfaitement cela. Cependant, évoquant le «consentement» de la volonté divine, il a décidé de changer, pour lui-même – et éventuellement pour d’autres –, cette discipline universelle. Il a donc épousé civilement, le Samedi saint 15 avril 2017, Magalie, une femme de 9 ans plus jeune que lui. Le couple vient d’avoir son premier bébé, Léon, né prématurément à 7 mois.

Un «coup de com» bien réussi ?

Publié tout récemment par l’éditeur Les Arènes, le livre signé «Père» David Gréa et intitulé Une vie nouvelle, prêtre, marié, heureux, est en réalité l’œuvre collective de toute une équipe. Sécularisé «contre son gré» est-il écrit – comme si le retour à la vie laïque était laissé au choix de l’individu –, continuant à porter le nom de «Père» et, pour la «com», le col romain qu’il avait délibérément laissé tomber lors de son ministère, David Gréa raconte sa vie. Mais cette narration «naïve» et «confiante» n’est pas pure de toute intention «politique». Comme le dit la postface du livre, Gréa «raconte avec une sincérité peu commune la misère affective et sexuelle que connaissent de nombreux prêtres, afin d’infléchir l’opinion catholique vers la rupture de l’obligation du célibat lié au sacerdoce». Cette «pub», à quelques mois d’un synode qui portera sur la vocation et prévoit parmi ses dossiers d’éventuelles discussions sur le mariage des prêtres, est loin d’être innocente. L’opinion catholique n’est pas toujours au clair sur cette question. En effet, pourquoi les prêtres ne se marieraient-ils pas ? Toute l’argumentation du livre porte sur l’«obligation» de cette chasteté, qui n’est en rien nécessaire à la validité essentielle du sacrement de l’ordre. Or, une discipline, cela se change, et en changer serait la preuve d’un élan nouveau de l’Église catholique, dit-on.

Heureux comme prêtre


David Gréa avait-il vraiment une vocation ? Si oui, a-t-il été bien formé ?


Quelques traits de sa vie racontés par son auteur nous laissent cependant perplexes et nous amènent à poser une ou deux questions. Avait-il vraiment une vocation ? Si oui, a-t-il été bien formé ? Évidemment, on ne peut pas répondre à la première question, qui contient une large part de jugement intérieur à un appel intérieur. Cependant, quand on regarde ce qui est raconté, on sent – mais c’est a posteriori – que cet «appel» fut fortement influencé par son curé, celui qu’il appelle «le Père Michel» et qu’il a été curieusement conforté à accepter un célibat – dont il ne voyait pas la nécessité et qui lui faisait peur –, par une «grâce» qu’il prit pour une action magique capable de lui enlever non seulement sa peur, mais aussi son dégoût. Au fond, il se voyait appelé à «manager» des jeunes et des vieux vers un idéal «de louanges et de joie extérieure», mais peut-être beaucoup moins à cette sequela Christi, cette action de suivre le Christ sur des chemins arides et souvent sans consolations sensibles, qui constitue l’appel à une vraie vocation.

Le jeune séminariste, puis prêtre, n’a pas manqué de «formations». On le trouvait intelligent, audacieux, plein de projets nouveaux. On l’envoya à Londres, aux USA, à Rome ; on lui fit faire un doctorat qu’il n’avait jamais demandé. Il choisit d’étudier la pensée de John Henry Newman… Mais en réalité, il fit le chemin inverse de celui que, douloureusement, Newman consentit à emprunter. En contact avec les milieux évangéliques des États-Unis et de l’Angleterre, il fut profondément séduit par l’aspect festif des assemblées de culte, par la louange, les chants, et surtout, intérieurement, par leur spiritualité de la prière : on y prie pour connaître la volonté de Dieu, laquelle doit se traduire par une paix intérieure et une joie ressentie et certaine. C’est le type de la conversion luthérienne et surtout calviniste. Peu à peu, sans s’en rendre compte, Gréa chercha cette sorte de certitude de la volonté propre qui finit par se confondre avec la volonté de Dieu. Peu à peu aussi, il modifia son ministère pastoral pour s’intéresser au seul ministère de la Parole, privilégiant dans la liturgie catholique ses aspect festifs, exhaussant la prédication biblique et évangélique et minimisant l’offrande réelle, sacrificielle, du Christ. La louange prit le pas sur l’adoration, le charme de la parole devint prédominant, les réunions de partage «évangélique» devinrent le lieu propre de son investissement pastoral, avec ce qui s’ensuit : un ministère de consolation. Le succès se présentait, épuisant et gratifiant. David Gréa était heureux comme prêtre ! Sans s’en apercevoir, il était devenu un pasteur évangélique ! Et, à vrai dire, son évêque ne s’en aperçut pas, lui non plus!

Malheureux comme homme

Quelques lignes nous révèlent son drame intérieur. «Quand je rentrais le soir après avoir enchaîné deux, voire trois réunions, je me sentais épuisé. La solitude du soir contrastait avec la multitude de rencontres de la journée. J’essayais de me concentrer pour la prière des complies, je repensais aux heures écoulées, puis je regagnais mon lit, seul. Rares sont les soirs où je me suis couché sans être étreint par ce fort sentiment de solitude, d’inachevé. Je savais qu’il me manquait “l’aide” dont parle Dieu dans la Genèse au moment de la création de la femme : “Le Seigneur Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra” (Genèse 2, 18). Une femme à laquelle je sois lié, avec laquelle je puisse partager mes joies et mes difficultés, autant que le secret ou les confidences le permettent. Une personne qui lie entre eux les jours qui passent et tisse ainsi la trame de ma vie1». Toute la souffrance de David Gréa est décrite dans ces quelques lignes. On lui avait promis que Dieu lui donnerait la «grâce» du célibat et qu’il en enlèverait par conséquent «la croix», le poids et la souffrance. Cette grâce, dit-il, il ne l’a jamais «vue passer». Dans sa théologie, il refuse que «Dieu demande de souffrir», puisque Jésus a été crucifié, une fois pour toutes. Comme il a porté tous nos péchés, nous n’avons plus à en porter la souffrance. Nous n’avons qu’à aimer et à être heureux !


La solitude est le lieu privilégié où l’homme intérieur se trouve seul avec Dieu


Or, il n’est pas heureux dans son célibat. Il touche ainsi au fondement de la chasteté, non seulement celle du prêtre, mais celle de tout consacré : la solitude. Et il ne sait ni gérer cette solitude, ni l’assumer, et pas non plus en percevoir la richesse. Tel qu’il nous décrit son état intérieur, on peut penser qu’il n’a jamais perçu que, sans cette solitude, le prêtre est un homme perdu ! David Gréa n’a peut-être jamais éprouvé que la solitude est le lieu privilégié où l’homme intérieur se trouve seul avec Dieu, se trouve tel qu’il est, pauvre, misérable, faible, mais non abandonné, non délaissé, non rejeté. Qu’il est en lien avec la Présence essentielle à son être. Que ses angoisses, ses peurs, ses déceptions, ses enthousiasmes, ses tentations se brisent devant l’immuable certitude. C’est là qu’il refait ses forces, qu’il reprend vie, qu’il sait que Dieu est là, et qu’il est aimé ! Même si le silence enveloppe de son voile le Dieu qui l’a appelé à Le servir, il est sûr de Lui. Mais, lorsque l’homme malheureux, alors qu’il est dans une chambre nuptiale, rêve d’une autre chambre, d’une autre ivresse, d’une autre présence, il se met à sa recherche et finit par la trouver. Dieu a-t-il oublié de donner sa grâce ou, l’ayant donnée, l’homme ne l’a pas perçue et ne l’a pas saisie ? Dieu qui appelle donne sa grâce, mais l’homme spirituel doit apprendre à la recevoir et à y collaborer. Chaque soir, pour Gréa, la même incertitude de Dieu est apparue et, chaque soir, il lui a préféré – à ce qu’il nous dit – la certitude de l’amour humain. Cette situation devenait impossible à vivre. Il fallait qu’il en sorte. La «rencontre», comme il l’a proclamé, a été déterminante. Elle est devenue apaisante. C’était, nous dit-il, «la volonté de Dieu» !

Nous ne pouvons ni ne devons juger, mais nous sommes stupéfaits. Tel qu’il décrit son drame, David Gréa ne fait qu’énoncer un véritable et terrible désarroi devant un manque de formation humaine et spirituelle. Mais tout s’enchaîne…

Refus de la juridiction de l’Église

Si l’on perd la certitude de la grâce de Dieu, on perd très vite le sens et l’importance du gouvernement de l’Église. On trouve vite que, dans ses règles et dans ses «normes», l’Église catholique est légaliste, que c’est une vieille chose «qui porte en elle des trésors qui, au lieu de nous stimuler et de nous encourager, nous endorment2». David Gréa voulait l’impossible : demeurer prêtre et vivre marié civilement – le mariage religieux étant impossible – avec une femme pour avoir une vie de famille. Lorsqu’il nous raconte son «procès canonique» et son argumentation sur le canon 1394, il a perdu tout sens de la vérité du pouvoir de juridiction. Il semble à des lieues de comprendre que le gouvernement de l’Église est autant voulu par le Christ que la vie nouvelle qu’il nous apporte par sa mort et sa résurrection. S’il accepte cette dernière, non pour la revivre en son corps , comme le proclame saint Paul, mais pour en jouir («Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église», Col 1, 22), il est et veut rester le seul juge de son ministère et de son engagement envers l’Église. Et, là encore, il est allé trop loin, trop loin peut-être pour en revenir.

Un livre «séduisant» et «troublant»

L’équipe qui a écrit ce livre a réalisé un ouvrage non seulement intéressant, mais séduisant. Le style est agréable et coulant ; il ne heurte pas ; il est facile. L’histoire de la vie de David Gréa est simple, franche et conduit inéluctablement à sa conclusion. Et pourtant, c’est un livre qui jette le trouble. Comment ne pas donner raison à cet homme, à ce prêtre qui a attiré tant de jeunes et de moins jeunes, qui a fait revivre la foi dans ce quartier lyonnais de Sainte-Blandine – une ancienne friche industrielle, populaire et mal famée –, devenu bourgeois, branché et bobo3, pourquoi l’avoir «injustement» traité comme un paria et lui interdire d’être prêtre, si le célibat n’est pas essentiel à l’ordination sacerdotale ? Encore une fois, l’Église catholique refuse de s’adapter au monde moderne, et l’on doit s’attendre à une opposition farouche au pape François si cette question est abordée dans le prochain synode. Si David est heureux avec Magalie, pourquoi s’opposer à leur bonheur ? Et l’opinion publique va bon train !


Le prêtre est appelé à imiter le Christ de plus près, en ayant une disposition de corps et de cœur


On pourra donner l’exemple des Églises orientales, orthodoxes et catholiques, et le livre ne manque pas de le faire. On devrait alors dire que ces Églises ont un clergé à deux vitesses, avec une classe de clercs qui seuls peuvent accéder à l’épiscopat et qui ne comporte aucun clerc marié, et un bas clergé formé de clercs mariés. Mais l’argument central n’est pas là. David Gréa met en avant ce qu’on lui a vraisemblablement dit : le prêtre marié serait moins disponible à ses paroissiens que le prêtre non marié ; de plus, le prêtre non marié représente l’homme exceptionnel, la pure essence de la sainteté. Ce n’est pas la raison du célibat sacerdotal. Pour l’Église latine, le prêtre n’est pas uniquement un «officier» du ministère. Il est appelé à imiter le Christ de plus près, en ayant une disposition de corps et de cœur, où il n’y a qu’un amour et qu’une vie donnée comme signe eschatologique de la vie éternelle. Il est prêtre pour l’éternité, alors que les époux unis par le sacrement de mariage ne le sont que pour la vie terrestre. Le prêtre est à la fois signe charnel de la vie humaine du Christ «obéissant jusqu’à la mort de la Croix» et, Ressuscité, signe éternel de sa victoire sur le péché et la mort. Il a semblé à l’Église latine qu’elle pouvait demander à ceux qui reçoivent l’appel du Christ à le suivre comme ministres de son enseignement, mais encore de sa vie, de sa mort, de sa résurrection, d’être plus près de cette ressemblance.

Ce faisant, l’Église a atteint une richesse spirituelle d’une telle grandeur qu’elle ne semble pas prête, à l’heure actuelle, à l’abandonner, quelles que soient les difficultés. Ceux qui s’engagent dans la vie du sacerdoce ministériel, même s’ils sont jeunes, savent bien quelles seront les exigences de cette vie de chasteté. On ne les prend pas par surprise, et les temps de préparation au séminaire doivent les aider à discerner s’il y a un vrai appel à cette vie qui les attire. La réponse, cependant, ne va pas sans discernement. Quand on lit l’histoire de David Gréa, on pourrait se demander si ce discernement a été adéquat.

Aline Lizotte

Photo : Vincent Dargent / CIRIC

>> Voir notre article du 3 mars 2017 : L’abbé David Gréa pris au piège de son style «new look»


1 – David Gréa, Une vie nouvelle, prêtre, marié, heureux, Les Arènes, 2018, p. 101.

2Ibid., p. 106.

3Libération, 27 juillet 2017.

 

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