Franc-maçonnerie : loge de Marseille

Le premier colloque de l’Académie pour une Écologie intégrale
Notre-Dame du Chêne, 13, 14 et 15 avril 2018

Répondant à l’appel des derniers papes en faveur d’une véritable formation en ce domaine, un premier colloque pour une écologie intégrale avait lieu le week-end des 14-15 avril dans la Sarthe. Cette rencontre invitait les participants à s’interroger sur les liens de l’homme avec la nature, sur l’impact de ses activités sur son environnement, tout autant que sur le cosmos. Il a fait apparaître l’urgence d’une réflexion anthropologique.

À Notre-Dame du Chêne (Sarthe), les 13, 14 et 15 avril derniers, se tenait sous la présidence de Mgr Le Saux, évêque du diocèse du Mans, le premier colloque de l’Académie pour une Écologie intégrale, à l’initiative des frères de la Communauté Saint-Jean, à qui est confié le sanctuaire. L’intention était claire : répondre à l’appel répété des derniers papes, Jean-Paul II, Benoît XVI et François, à favoriser «la formation d’une conscience écologique» (Jean-Paul II, message du 1er janvier 1990) en vue d’une «conversion écologique» (François, Laudato si’, datée du 24 mai 2015). Utopisme ou réalité ? La question était posée. Paroles d’enseignants, de philosophes et de théologiens (Bertrand Vergely, enseignant à l’Institut Saint-Serge, Frère François-Frédéric Lot, maître des Études de la congrégation Saint-Jean), paroles de pédagogues et d’écrivains (Cécile Cador et Laurent Giovaninetti, des cours et de l’école Saint-Martin, à Sablé-sur-Sarthe, Marianne Durano, auteur de Mon corps ne vous appartient pas), paroles aussi de producteurs (François et Claire Delbeke, Franck Delalande, directeur général de Lobodis) et enfin paroles d’experts du terrain de la nature physique et humaine (Vincent Vignon, cofondateur et directeur associé de l’Office de Génie Écologique, Jérémie Ancelet, permaculteur, Hervé Coves, franciscain agronome ; Gaultier Bès, directeur adjoint de la revue Limite, Jean-Baptiste Le Sueur et Frère Alain-Dominique, médecins, Emmanuelle de Saint-Germain, thérapeute, Tugdual Derville, fondateur de l’association À Bras Ouverts et délégué général de l’association Alliance Vita, co-initiateur du Courant pour une Écologie Humaine, Tebaldo Vinciguerra, membre du dicastère pour le Service du développement humain intégral) : toutes partaient d’un même constat – selon l’expression de Vincent Vignon –, un «cumul d’agressions mécaniques et chimiques», pour toutes aboutir à un même appel pressant, un changement du regard pour un changement des pratiques. En voici la substance.

Un cumul d’agressions mécaniques et chimiques

Depuis le cosmos jusqu’à l’homme, l’horizon qui semble se profiler est celui de la mort : mort physique des vivants, mort spirituelle du vivant humain. Retenons seulement quelques exemples : du fait de la restructuration des paysages (notamment la construction d’autoroutes), d’une pollution due à la lumière (villes éclairées la nuit), l’écosystème est bouleversé, certaines espèces ne trouvent plus le milieu adéquat à leur survie ; l’eau manque à des millions d’êtres humains, et à l’eau l’oxygène qui permet aux vivants d’y grouiller. La valeur de l’homme tient en termes de richesse, de performance et de pouvoir, ce qui induit de nouvelles classifications sociales opposant sous-hommes et surhommes (voir le transhumanisme), esclaves et hommes libres (voir les conditions de remboursement de la dette).

Par ailleurs, il est un cadre porteur à de semblables agressions : choix politiques (Tebaldo Vinciguerra relevait la connaissance actuelle que nous avons des moyens d’alimenter en eau, qui n’est pas suivie d’effets), culture individualiste (Frère François-Frédéric employait le terme d’«atomisation») et hyper-connectée (paradoxe d’une connexion qui déresponsabilise, puisqu’elle peut à tout moment s’interrompre, sans effets notables, au moins immédiatement), qui renvoient respectivement à la responsabilité des gouvernants et de chacun d’entre nous.

La raison de ce cumul

Pourquoi une telle agression, chimique et mécanique, contre la nature et contre l’homme ? Plusieurs causes furent évoquées, parmi lesquelles une vision utilitaire et fragmentaire de la réalité.

Par exemple, soulignait le Frère Hervé Covès, nous pouvons, avec l’intention de nourrir tous les hommes, omettre que la semence du blé nécessite celle – apparemment accessoire, inutile – du trèfle et de la luzerne, du radis, de champignons, de haies et même, ajoutait-il avec malice, de vieux chênes mourants ; or cette visée utilitaire aboutit à l’effet contraire de celui escompté, puisque le blé est ainsi privé, entre autres choses, de l’apport d’azote et de potasse nécessaires à sa fertilité. Il est, ajoutait Vincent Vignon, une nécessaire diversité thermique, que favorise la diversité des plants (l’écart peut être de 10°, depuis le sol jusqu’à seulement quelques centimètres de hauteur), et qui permet, outre la multiplication de la semence végétale, celle des animaux. Cette vision, d’utilitaire et de fragmentaire, devient mortifère. La réalité est diverse autant qu’une.

Ce que les experts de la réalité physique soulignaient trouvait un écho frappant dans la réalité humaine : à vouloir accroître les seules richesses, performances et pouvoirs, ne se voyait-on pas finalement privé de ce qui fait l’authentique fécondité de l’homme ? Frère François-Frédéric analysait ainsi les limites du transhumanisme, qui s’est fixé pour tâche de briser les limites : l’homme «augmenté», paradoxalement, voit s’accroître sa dépendance aux services de maintenance des programmes intégrés à son corps ; l’homme vainqueur de la mort ne trouve pas davantage le sens de sa vie qui, le premier pourtant, lui donne la force de vivre. Tugdual Derville en donnait l’illustration par le contraire : envers l’homme blessé, un autre homme blessé seul, donc un homme vulnérable, poreux à la réalité qui s’impose à lui et qui le touche, sait trouver le mot, le geste, le regard qui consolent et qui relèvent.

Comment en sortir ?

Déjà se profilaient, dans la succession des constats et l’analyse de leurs causes, les remèdes. Toutefois, arrêter à ce stade la réflexion n’eût pas suffi : il fallait nommer ces remèdes, les décliner. Ainsi fut fait.

Pour agir, connaître

Il faut changer les pratiques, les comportements. Mais comment y parvenir ? Pour trouver la force d’y parvenir, quoi qu’il en coûte ? Il faut changer de regard. Comment ? Bertrand Vergely, qui introduisait vendredi le colloque, rappelait la nécessité d’un retour à l’attention. La nature, rappelait-il, c’est d’abord l’essence des choses ; revenir à la nature, donc, c’est d’abord revenir à l’essence même des choses. Pour cela, il faut y être attentif. S’en firent l’écho tous les autres intervenants : «recevoir», «accueillir» la présence, «se laisser rejoindre» par la vie, être «sensible» à son corps, à la nature, aux personnes, à la vie… ces expressions revinrent souvent lors du colloque. Pour agir, il faut aimer ; pour aimer, il faut connaître ; pour connaître, il faut commencer par regarder. Par là s’explique la réflexion qui fut lancée sur le sens à donner aux termes de cosmos, d’anthropos (qu’est-ce que la nature ? qu’est-ce que l’homme ?), et sur la juste articulation des deux. Si tout est relié, si tout est nécessaire, tout est-il sur le même plan ? La définition même de l’écologie, et notamment d’une écologie intégrale, s’en trouverait ainsi précisée.

Actions écologiques

 

Connaître et hiérarchiser

Une première erreur d’interprétation fut soulignée, celle qui consiste à définir l’écologie intégrale comme l’addition d’une écologie de l’environnement et d’une écologie de l’humain. Pas de nature sans homme, rappelait Tebaldo Vinciguerra en réponse à certains modèles proposés actuellement d’un cosmos où serait absent l’homme ; pas d’homme sans nature, soulignaient Tugdual Derville et Gaultier Bès. L’un et l’autre sont liés. Preuve en est leur mode de fonctionnement, le même, qui témoigne assez du fait que l’homme n’est pas à part de la nature, mais partie intégrante de celle-ci : Vincent Vignon insistait sur l’importance, pour bien comprendre l’environnement, de considérer tout à la fois les sols, l’histoire et les usages ; Tugdual Derville, pour comprendre l’homme, de considérer tout à la fois sa nature (nous retrouvons les «sols»), son histoire personnelle (comme «l’histoire» des sols) et sa culture (nous retrouvons les «usages»).

Une autre erreur fit, quant à elle, l’objet de discussions, dans et hors des interventions : l’homme et la nature ne faisant qu’un, l’homme se confond-il en tout avec la nature ? Ou bien y a-t-il discontinuité entre l’homme d’une part et d’autre part les animaux, les végétaux, les minéraux ? Nous le rappelions plus haut : les intervenants mirent au jour les correspondances de l’unique et du multiple, les complémentarités et les subsidiarités, valables aussi bien dans le monde de l’humain que dans le monde du minéral, du végétal et de l’animal. Et tous, soit explicitement, soit implicitement, témoignaient d’une «mystérieuse discontinuité» (nous reprenons l’expression à Tugdual Derville), puisque la présence de l’homme et son action dans le cosmos sont suivies d’effets significatifs pour tout le cosmos, pour le meilleur et pour le pire. Vincent Vignon rappelait les usages des hommes, dans les siècles passés, qui assuraient parfois une fertilité multipliée par trois (par exemple par l’entaille des arbres, par la plantation de haies, etc.) ; il décrivait également des sites actuels, artificiels, qui, ayant été conçus par l’homme à la lumière d’une compréhension plus approfondie de la nature physique, restituaient et accroissaient, jusque dans la structuration de certaines autoroutes, la biodiversité, au bénéfice et du vivant et de l’humain. Il est bien une souveraineté de l’homme, qui n’est nullement une justification d’actes destructeurs, mais l’indice d’une responsabilité confiée à l’homme de tout le devenir du cosmos, de son histoire passée, présente et à venir.

En quoi consiste donc une «écologie intégrale» ? En une intégration, à tous les niveaux de responsabilité humaine (que ce soit en théologie ou en philosophie, en ingénierie ou dans les métiers de l’administration), des dimensions minérale, végétale, animale, humaine et relationnelle de la réalité, en une hiérarchisation de celles-ci, qui n’est pas une exclusion, mais l’inclusion éclairée et ordonnée de tout ce qui existe.

La nécessité d’une anthropologie

Ainsi dans ce colloque furent : dénoncés, les actes mortifères de l’homme, perpétrés contre lui-même et contre le cosmos ; abordée, la nature du cosmos ; saluées, l’admirable puissance de vie de la nature et celle, plus admirable encore, du Dieu qui la fait être ; saluées également les actions de l’homme, porteuses de vie pour lui-même, pour ses semblables, et pour tout le cosmos ; soulignée, l’importance de la vie intérieure, qui dispose à l’accueil du réel, à sa connaissance et à un agir ajusté ; discutée, finalement, l’articulation de l’anthropos et du cosmos. Reste ainsi en suspens la question de la nature de l’homme : souverain, il l’est ; mais pourquoi ? Et pour quoi ? Connaître l’homme et dans l’homme, autant que sa faiblesse, sa grandeur, permettrait sans doute de mieux l’aimer et, l’aimant mieux, de mieux encore le servir, lui, tout le cosmos et Dieu. Les intervenants y revinrent régulièrement : il est besoin d’une anthropologie. C’est là, sans aucun doute, l’une des voies les plus pressantes pour répondre en profondeur aux attentes d’une nouvelle écologie.

Violaine de Lartigue

Photos ©standupcom

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil