Représentation de l'enfer

Depuis qu’un journaliste italien a rapporté des propos que le pape lui aurait tenus sur l’enfer, les médias n’hésitent pas à affirmer que, selon le Saint-Père, l’enfer n’existerait pas et que les âmes damnées disparaîtraient. Qu’a réellement dit le pape François sur ce point sensible de la doctrine catholique ?

Le 29 mars, Jeudi saint, le journal italien La Repubblica publie des propos rapportés du pape François par le journaliste et fondateur du quotidien, Eugenio Scalfari. Des propos qui remettraient en cause deux réalités touchant aux fins dernières : l’immortalité de l’âme et l’existence de l’enfer.

Les faits

Depuis 2014, le pape et Eugenio Scalfari, un journaliste de 94 ans, athée et fondateur de La Repubblica, ont pris l’habitude de discuter lors d’entretiens, sans prises de notes ni enregistrements. Après leur dernière rencontre, Scalfari rédige un article rapportant des paroles du Saint-Père : «L’enfer n’existe pas, ce qui existe c’est la disparition des âmes pécheresses. Celles qui se repentent obtiennent le pardon de Dieu et prennent leur place parmi celles qui le contemplent, mais celles qui ne se repentent pas, et qui donc ne peuvent pas être pardonnées, disparaissent.»

La plupart des journaux1 ont repris l’information annonçant, comme le Times de Londres, que le pape venait «d’abolir» l’enfer. Citons également le Metro UK, qui affirme que «le Vatican s’effondre littéralement après l’annonce du pape que l’enfer n’existait pas». Neuf heures plus tard, le Vatican publie dans l’Osservatore Romano un communiqué affirmant qu’«aucune phrase mise entre guillemets dans cet article ne doit être considérée comme une retranscription fidèle des paroles du Saint-Père». Le contenu de l’article serait une «reconstruction où ne sont pas citées les paroles prononcées par le pape», car il s’agissait d’une discussion «sans être une interview».

Eugenio Scalfari : une personnalité atypique

Eugenio Scalfari est un athée convaincu, comme il l’affirme dans son premier entretien avec le pape François en octobre 2013, traduit en français. Le Times révèle également que le journaliste a pris pour habitude de faire tenir des propos au pape qu’il n’a pas tenus : «Dans le passé, Monsieur Scalfari, le fondateur de La Repubblica, une bible de la gauche italienne éditée depuis des années, a admis mettre quelquefois des mots dans la bouche du pape qu’il ne pensait pas2». Dans le même article, le journal américain rapporte qu’Eugenio Scalfari a reconnu qu’il ne s’agissait que de simples discussions non enregistrées, et que seule sa mémoire lui permettait d’écrire son article : «Ce ne sont pas des interviews, ce sont des réunions, je ne prends pas de notes. C’est une discussion.»

Il a même admis, comme rapporté dans l’article du Times, qu’il «pouvait faire des erreurs», mais dit qu’il se rappelait quand même avoir entendu le pape tenir ces propos.

Un sujet brûlant, car touchant les fins dernières (novissimi)

Le sujet a trouvé écho dans de nombreux titres de la presse mondiale (Times, Metro UK, RTBF, Le Parisien, Le Figaro, Le Point, etc.), qui ont souligné l’importance de ces notions dans la foi catholique.

Selon le Catéchisme de l’Église catholique, l’âme est immortelle et l’enfer éternel. Les propos prêtés au pape François remettent en cause ces deux enseignements, ces deux vérités. En affirmant qu’une âme pécheresse ne va pas en enfer, mais qu’elle disparaît, on suppose qu’elle n’est pas immortelle. Et si l’enfer n’existe pas, l’on peut remettre également en cause l’existence du paradis.

«Je ne sais pas ce que le pape a vraiment dit. Il devrait se méfier d’une presse qui s’intéresse peu à ce qu’il dit, encore moins à savoir s’il dit vrai ou faux, mais beaucoup à ce qui fera scandale ou en tout cas du bruit», résume le philosophe Rémi Brague, spécialiste des religions, dans L’Express. Dans le même article, il rappelle que «le paradis, c’est l’amour de Dieu, vécu par ceux qui L’acceptent sans réserve ; l’enfer, c’est l’amour de Dieu, vécu par ceux qui Le refusent jusqu’au bout. Milton l’avait déjà vu : les démons refusent de se repentir précisément parce qu’ils savent que Dieu leur pardonnerait. Un autre anglais, C. S. Lewis, l’a dit très simplement : « La porte de l’enfer est fermée de l’intérieur »».

Sur Cnews, l’abbé Daniel Duigou, curé de la paroisse Saint-Merry à Paris, a affirmé que l’enfer était une «représentation», que la culture change et donc qu’il faut «changer notre vocabulaire». L’Église, selon lui, doit «changer ses lunettes pour comprendre l’homme», et arrêter «de penser Dieu avec des schémas du Moyen Âge».

On le voit, les propos présentés comme émanant du pape viennent provoquer un débat, un «scandale», dont certains profitent pour avancer ou appuyer des thèses remettant en cause le Catéchisme de l’Église catholique.

Le pape a déjà parlé de l’enfer

Le pape François, depuis le début de son pontificat, a parlé de l’enfer, même s’il oriente beaucoup plus ses prises de parole vers la miséricorde et l’importance de la réconciliation avec Dieu. Début 2017, notamment, dans les affaires dramatiques impliquant la Mafia, il a rappelé son existence : «L’argent des affaires sales et des délits mafieux est l’argent du sang et donne un pouvoir inique. Nous savons tous que le diable « vient de » poches : là est la première corruption». En 2014, il a demandé aux membres de la mafia de «se repentir ou de s’exposer à une damnation éternelle», et il a rappelé qu’«il est encore temps de ne pas finir en enfer.» Lors de sa visite au sanctuaire de Notre-Dame de Fatima en mai 2017, le pape a également rappelé que mener une vie sans Dieu comportait «des risques de mener en enfer» et que la dévotion à la Vierge Marie permettait de lutter contre le Mal.

Pour le directeur de l’Osservatore romano, Giovanni Maria Vian, il s’agit d’un «malentendu». Pour lui, il est évident que le pape n’a «sûrement jamais dit cela, puisqu’il y a sur ce sujet une cohérence de toute la tradition chrétienne à laquelle le pape Jorge Mario Bergoglio se rattache constamment.» Il observe cependant que le pape ne parle pas beaucoup de l’enfer : «L’Église est plutôt silencieuse sur l’au-delà. C’est une faiblesse, alors que chaque personne est taraudée par cette question : qu’y a-t-il après la mort ? Le pape François ne parle pas beaucoup de l’enfer, mais il fait constamment référence au diable, qui est très présent dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, notamment à travers l’image des deux étendards sur le combat du Christ et de Satan, une référence pour lui. Mais ce pape qui a placé la miséricorde au cœur de son pontificat répète continuellement que tous les hommes sont pécheurs, y compris lui-même, et que les saints aussi ont besoin de la miséricorde infinie de Dieu.»

Pierre Hardon

Photo : Wolfgang Sauber / Wikimedia Commons


1RTBF, « »L’enfer n’existe pas », affirme le pape François cité par un journal italien… Le Vatican dément», 30 mars 2018. The Tablet, «How the Pope’s non-denial of Hell shifts perceptions of what the Church really believes about the afterlife», 31 mars 2018.

2 – «In the past, Mr. Scalfari, the founder of La Repubblica, a bible of the Italian left that he edited for decades, has admitted to sometimes putting words in the papal mouth.»

 

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