Lumen Gentium, constitution de Vatican 2

Face au nombre et à la diversité des textes émanant de la hiérarchie ecclésiastique, une question se pose : quelle est l’autorité magistérielle de chacun ? En répondant aux questions laissées en suspens par le concile Vatican I, le concile Vatican II a tracé les grandes lignes de la réponse, éclairant les fidèles sur l’assentiment qu’il convient de leur donner.

Vatican II ouvre le 11 octobre 1962. Un siècle à peine le sépare de Vatican I. Mais, pendant ce siècle, le monde a changé. Les événements mondiaux furent : les deux grandes guerres mondiales, la grande dépression, la guerre froide, la victoire de Mao Tsé-Toung qui impose le régime communiste en Chine, la longue guerre d’Indochine (1946-1954), la guerre de Corée (1950-1953), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961). On peut ajouter les Trente glorieuses, le boom économique des pays occidentaux après la guerre, l’émergence des pays du tiers-monde et la fin des empires coloniaux. Tous ces bouleversements géo-économico-politiques témoignent de changements brutaux au sein des populations civiles. Du côté de l’Église, le terrain, sans que l’on s’en aperçoive, devient glissant. L’Église vit encore sur la prospérité d’un ordre florissant et sur une fécondité vocationnelle exceptionnelle. Les papes n’ont plus l’administration de grandes surfaces territoriales. Les accords du Latran signés le 11 février 1929 entre l’État italien, représenté par Benito Mussolini, et le Saint-Siège, représenté par le cardinal Gasparri, le secrétaire d’État du pape Pie XI, leur ont permis de conserver un minuscule État politique, symbole de leur autonomie, mais ainsi dépouillée, la papauté n’en conserve pas moins sa vigueur. Son autorité morale atteint une aura qu’elle n’a jamais eue.

Toutefois, des changements profonds se profilent. La crise moderniste sous Pie X, le développement de l’exégèse scientifique, la montée des philosophies idéalistes dans les universités catholiques, allemandes et flamandes, le développement des sciences humaines – psychologie et sociologie – changent très profondément les cultures de base. S’ajoutent à ces changements, chez beaucoup d’intellectuels, la séduction de l’idéologie marxiste-léniniste, le discrédit des institutions ecclésiastiques traditionnelles qu’apporte le New Age, les révolutions des «jeunes» (Berkeley, Mai 68). Les changements et les conflits dans l’Église se réveilleront autour des débats, qui sont loin d’être anodins, autour de la fameuse pilule Pincus, découverte et fabriquée par le chercheur Gregory Pincus et le médecin John Rock, mais financée par Margaret Sanders, la fondatrice de Planned Parenthood, et par Katharine Dexter McCormick, une richissime veuve américaine. C’est au moment de la confrontation des théories philosophiques, théologiques, psycho-sociales que provoqua l’encyclique de Paul VI Humanæ Vitæ en 1968 que l’on vit combien les changements philosophiques et théologiques étaient importants. Presque irréconciliables avec la doctrine traditionnelle ! Mais le concile Vatican II (1962-1965) s’était terminé dans un véritable bonheur, et chacun voyait l’avenir dans un optimisme peut-être béat, tel que Gaudium et Spes semblait le dessiner.


«Le doute est entré dans nos consciences, et il est entré par des fenêtres qui devraient êtres ouvertes à la lumière»


Un peu plus de dix ans après le concile Vatican II, Paul VI, qui le présida en personne dans ses trois dernières sessions, prononça cette homélie le 29 juin 1972 : «Devant la situation de l’Église d’aujourd’hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l’incertitude, la problématique, l’inquiétude, l’insatisfaction, l’affrontement. On n’a plus confiance dans l’Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d’un journal ou d’un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s’il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres. Le doute est entré dans nos consciences, et il est entré par des fenêtres qui devraient êtres ouvertes à la lumière. La critique et le doute sont venus de la science, laquelle pourtant est faite pour nous donner des vérités qui non seulement ne nous éloignent pas de Dieu, mais nous le font chercher encore davantage et le célébrer plus intensément. Les savants sont ceux qui courbent la tête, qui s’interrogent le plus douloureusement. Ils finissent par dire : “Je ne sais pas, nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir”. L’enseignement devient source de confusions et de contradictions parfois absurdes. On célèbre le progrès pour pouvoir ensuite le démolir par les révolutions les plus étranges et les plus radicales, pour renier toutes les conquêtes, pour redevenir primitifs après avoir tant exalté les progrès du monde moderne. Dans l’Église également règne cet état d’incertitude.»

Le schéma réformé

On se souvient qu’à la fin du concile Vatican I, le Père Joseph Kleutgen, le rapporteur général du Concile, avait présenté De Ecclesiastica hierarchia, un schéma réformé, lequel n’ayant pas été voté ne figure pas dans les actes du concile. Ce schéma avait comme but de montrer que les évêques ont, eux aussi, leur part dans la charge suprême d’enseigner et de gouverner l’Église universelle. Il écrivait : «Ce pouvoir pontifical de lier et de délier qui a été donné à Pierre seul, a été aussi conféré au collège des apôtres, certes unis à leur chef, lorsque le Seigneur a déclaré : “En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera délié dans le ciel” (Mt 18,18)». Pour préciser sa pensée, Kleutgen écrivait :

En effet, les évêques, appelés par le souverain pontife à prendre part à son ministère, ne sont pas de simples conseillers ; mais, comme juges authentiques et auteurs de définitions, avec le pape, ils édictent des décrets, lesquels possèdent une autorité suprême et lient toute l’Église ; il est donc certain que les évêques ont une part dans l’enseignement et le gouvernement de l’Église universelle. Mais il est tout aussi certain — et cela a été défini dans la première constitution De Ecclesia par le canon annexé au chapitre troisième — que le pontife romain possède non seulement la plus grande part – potiores partes — mais toute la plénitude de la suprême autorité. Il en résulte que ce pouvoir se trouve dans deux sujets, à savoir dans le corps des évêques uni au pape et dans le pape seul.

Déterminer ce qu’est le magistère des évêques sera une des tâches de Vatican II. Et pour ce faire, nous étudierons les trois points suivants :

  • Le sacrement de l’épiscopat ;
  • La collégialité épiscopale ;
  • Le magistère authentique universel.

Le sacrement de l’épiscopat

Le Saint Concile enseigne que, par la consécration épiscopale, est conférée la plénitude du sacrement de l’ordre, que la coutume liturgique de l’Église et la voix des saints Pères désigne en effet sous le nom de sacerdoce suprême, la réalité totale du ministère sacré. La consécration épiscopale, en même temps que la charge de sanctification, confère aussi les charges d’enseigner et de gouverner, lesquelles cependant, de par leur nature, ne peuvent s’exercer que dans la communion hiérarchique avec le chef du collège et ses membres. En effet, la Tradition qui s’exprime surtout par les rites liturgiques et par l’usage de l’Église, tant orientale qu’occidentale, montre l’évidence que par l’imposition des mains et les paroles de la consécration, la grâce de l’Esprit-Saint est donnée et le caractère sacré imprimé de telle sorte que les Évêques, d’une façon éminente et patente, tiennent la place du Christ lui-même, Maître, Pasteur et Pontife, et agissent en sa personne. Aux évêques, il revient d’introduire, par le sacrement de l’Ordre, de nouveaux élus dans le corps épiscopal. Lumen Gentium n°21

 
Vatican II a confirmé, de façon solennelle et irréformable, que la consécration de l’évêque n’était pas uniquement une bénédiction spéciale, ni un simple sacramental, mais un véritable sacrement. Cela veut dire premièrement que l’évêque reçoit un nouveau pouvoir d’ordre et deuxièmement que les fonctions du pouvoir de juridiction qui lui sont propres (sanctifier, gouverner, enseigner) ont un lien non seulement avec la nomination à une telle fonction, mais sont d’abord liées au pouvoir sacramentel de l’ordre épiscopal. Mais comment le sont-elles ?

a – La réalité sacramentelle


Vatican II a confirmé que la consécration de l’évêque n’était pas uniquement une bénédiction spéciale, ni un simple sacramental, mais un véritable sacrement


Selon qu’il est un sacrement de l’Église, l’ordre confère une puissance (potestas)1 reliée «à l’Eucharistie qui est le sacrement de la paix2». De même, Lumen Gentium enseigne que «celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier3». De sa nature, la puissance (potestas) sacerdotale donnée par le sacrement de l’ordre députe le sujet qui la reçoit à offrir le Christ, en ses nom et place, comme il s’est offert lui-même et dans la même offrande qu’il a réalisée de lui-même : «Par une offrande unique, en effet, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie» (Hb 10, 14). Cette capacité qu’a le «ministre ordonné» fait de lui, dans le Christ dont il porte la consécration, un médiateur pour toute l’humanité. En offrant le sacrifice du Christ, «il réunit tout ce concert d’hommage du peuple fidèle et le fait monter vers le trône éternel4». Du fait de sa capacité d’offrir le sacrifice du Christ, il a pouvoir sur son corps mystique5, et ce pouvoir est celui par lequel il participe d’une façon spécifique à la puissance propre du Christ, à sa puissance prophétique et à sa puissance royale, c’est le pouvoir d’enseigner et de régir. Ainsi, la puissance (potestas) sacerdotale que donne le sacrement de l’ordre est, de sa nature, liée aux trois pouvoirs par lesquels celui qui est ordonné est configuré au Christ, tête du Corps mystique : le pouvoir de sanctifier, c’est-à-dire d’être ministre des sacrements, le pouvoir de témoigner de la vérité de la foi, le pouvoir de régir ou de gouverner l’Église6. Cette puissance (potestas) sacerdotale est une puissance naturelle (ontologique) donnée par le sacrement lui-même. Elle est inhérente au caractère que reçoit le ministre ordonné quand il reçoit une onction sacerdotale. Ce n’est pas une simple puissance morale, c’est-à-dire qu’elle ne dépend pas de l’ordre que l’on met dans ses actes en tant qu’ils sont sous la dépendance de la volonté. Par cette puissance, l’homme ordonné devient «cause instrumentale» réelle entre les mains de Dieu. Il faut un ministre ordonné, possédant le caractère sacerdotal du prêtre, pour que s’opère, par Dieu Lui-même, la conversion du pain et du vin, l’absolution sacramentelle, la confirmation, etc.

Le concile Vatican 2
Photo CPP / CIRIC

 
Cependant, en ce qui concerne l’Eucharistie, étant donné la nature de ce sacrement, l’acte du sacerdoce ministériel atteint une autre fin. Non seulement le ministre ordonné – le prêtre – est la cause instrumentale par laquelle Dieu Lui-même opère le changement de substance du pain et du vin en la substance du Corps et du Sang du Christ, mais il est aussi la cause instrumentale par laquelle, d’une façon spéciale et propre à l’Eucharistie, l’Esprit Saint unit les baptisés à la personne du Christ, créant en Lui et par Lui l’union mystique d’une charité universelle que Paul appelle le «Corps mystique». C’est l’Eucharistie, et non seulement le baptême, qui donne à l’Église sa réalité de communion. Ce sont les mots de saint Paul : «Participant réellement au Corps du Seigneur dans la fraction du pain eucharistique, nous sommes élevés à la communion avec lui entre nous. Puisqu’il n’y a qu’un pain, à nous tous nous ne formons qu’un corps, car tous nous avons part à ce pain unique» (1Co 10, 17). Et c’est pourquoi la Lettre de la sacrée Congrégation dit : «L’Eucharistie est source et force créatrice de communion entre les membres de l’Église précisément parce qu’elle unit chacun d’eux avec le Christ lui-même7».

b – Le sacrement de l’Épiscopat

S’il en est ainsi du pouvoir d’ordre, on peut se demander comment ce pouvoir d’ordre, en ce qu’il s’applique à l’Évêque, va changer. Que l’évêque ait des pouvoirs de gouverner et d’enseigner qui sont plus élevés que le prêtre, on en convient ; mais quant au pouvoir d’ordre, il semble que ce soit le même. Le pain et le vin substantiellement changés au corps et au sang du Christ ne sont pas plus consacrés par un évêque que par un prêtre, les deux sont au même rang semble-t-il comme cause instrumentale pour la consécration eucharistique et plus la signification de l’union des baptisés à la personne du Christ. L’élévation de l’évêque par rapport au prêtre relèverait plutôt d’un changement quant au pouvoir de juridiction et non quant au pouvoir d’ordre. Ce qui permet d’affirmer que l’épiscopat est un sacrement et que le caractère qu’il confère est un caractère sacramentel, c’est le rôle que l’on attribue à l’évêque non seulement par rapport au Corps mystique, mais par rapport au sacrement de l’Eucharistie lui-même.


Il appartient en propre à l’évêque de présider l’Eucharistie, et présider l’Eucharistie appartient légitimement à sa célébration


La célébration de l’Eucharistie est un pouvoir qui se transmet à l’Église par la tradition apostolique. Il appartient en propre à l’évêque de présider l’Eucharistie, et présider l’Eucharistie appartient légitimement à sa célébration. Le Christ a consacré le pain et le vin au cours d’un repas qu’il présidait. Ainsi, à l’intérieur de la messe qui rappelle la Cène, le célébrant tient le rôle du Christ et préside à la consécration du pain et du vin et à l’offrande du Corps et du Sang du Christ. Cependant, dans la Tradition de l’Église, c’est à l’évêque que revient de droit ce rôle de président de l’Eucharistie. Nous avons entre autres témoignages celui de saint Ignace d’Antioche : «Ayez soin de ne participer qu’à une seule Eucharistie ; car il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur Jésus-Christ et un seul calice pour nous unir à son sang, et un seul autel, comme un seul évêque avec le presbyterium et les diacres mes compagnons de service8.» Et encore : «Que cette Eucharistie soit seule regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’évêque ou de celui qu’il en aura chargé9

Par conséquent, le rôle de l’évêque vis-à-vis de l’Eucharistie est différent de celui du prêtre. «Toute célébration légitime de l’Eucharistie est dirigée par l’évêque à qui a été confiée la charge de présenter à la Majesté divine le culte de la religion chrétienne et de le régler selon les préceptes du Seigneur et selon les lois de l’Église, auxquelles il apporte pour son diocèse, par un jugement particulier, les déterminations ultérieures10». C’est pourquoi l’évêque est appelé «le Grand-Prêtre de son troupeau11», celui qui rassemble son troupeau, dans «l’Esprit Saint grâce à l’Évangile et à l’Eucharistie12».

Ainsi le pouvoir d’ordre de l’évêque est différent du pouvoir d’ordre du prêtre. En Occident, depuis le Sacramentaire léonien, la prière de consécration épiscopale parle de «summi sacerdotii ministerium» On trouve la même pensée chez les Pères : ainsi, chez saint Cyprien, qui parle du sacerdoce de l’évê­que, le qualifiant de «sacerdotii sublime fastigium» et Inno­cent I, qui dit que «episcopi habent pontificatus aspicem».

Les charges d’enseigner et d’enseigner

Le pouvoir de juridiction de l’évêque comporte aussi celui de gouverner et d’enseigner. Le numéro 21 de Lumen Gentium se termine par un paragraphe qui a beaucoup fait travailler l’assemblée conciliaire : «La consécration épiscopale en même temps que la charge de sanctification confèrent aussi les charges d’enseigner et de gouverner, lesquelles cependant ne peuvent s’exercer que dans la communion hiérarchique avec le chef du Collège et ses membres.» Ce qui caractérise l’évêque, ce n’est pas seulement la fonction de sanctification, c’est d’une part sa fonction d’enseigner et, d’autre part, celle de gouverner la portion du peuple de Dieu qui lui est confiée. Ces charges (munera) qui ne peuvent s’exercer légitimement que dans la communion hiérarchique, dépendent-elles de la consécration épiscopale et du caractère qui lui est conjoint ou sont-elles uniquement liées au pouvoir de juridiction qui est octroyé à l’évêque par l’autorité supérieure, à savoir le pape13 ? Mais ce qui lui confère la charge d’enseigner et de gouverner vient-il du sacrement lui-même ou de l’assignation de la fonction déterminée par le Pape dans la bulle de nomination ? Lumen Gentium lie clairement les charges (munera) d’enseigner et de gouverner à la consécration épiscopale14, mais ne se prononce cependant pas sur la nature des relations entre le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction. Quelle est l’importance de cette distinction ?

a – Distinction entre charges (munera) et mission

Il y a au moins deux éléments qui ne doivent pas être confondus lorsqu’on cherche à y voir clair dans ces distinctions. Il faut d’abord établir la différence entre charges (munera) et fonctions (assignation à un service, par exemple la nomination d’un évêque à un diocèse). En ce qui concerne l’évêque, les charges (munera) sont celles du gouvernement et de l’enseignement ; elles appartiennent de leur nature au pouvoir de juridiction. Ces deux aspects du pouvoir de juridiction (munera et fonction) désignent les éléments nécessaires à l’exercice de ce pouvoir, lequel est de droit divin et non seulement de droit ecclésiastique. Il correspond à ce que le Christ a voulu pour son Église.

La notion de charge dépend étroitement de la notion de mission : de même on parle de «charge» pour désigner ce par quoi quelqu’un est, dans l’Église, personnellement appelé, de la part de Dieu et aidé par le don de sa grâce à remplir la mission qui lui est confiée. C’est pourquoi les charges sont un don spirituel par lequel, avec la grâce sacramentelle et le caractère sacré, l’évêque est configuré au Christ. Les charges, la grâce sacramentelle et le caractère sacré sont nécessaires à l’exercice de la fonction épiscopale. Les charges sacramentelles sont une réalité plus vaste que le pouvoir, aussi bien sacramentel ou d’ordre, que hiérarchique ou de juridiction. Ce premier pouvoir est la capacité d’agir ou la puissance nécessaire en vue de poser des actes strictement sacramentels : mais l’autre est la capacité d’agir juridiquement ou l’autorité hiérarchiquement constituée. Par rapport à la fin, les deux puissances ont une origine différente : l’une sacramentelle, l’autre hiérarchique. Mais la source est toujours une, le Christ, qui agit dans l’Église par les sacrements et par la hiérarchie, Église qui est une et poursuit toujours une fin spirituelle, même si elle est formée d’un élément spirituel ou de grâce et d’un élément juridique ou hiérarchique15.


Lumen Gentium précise que l’évêque reçoit la puissance d’accomplir ses charges du fait de sa consécration épiscopale


Ce que nous dit Lumen gentium, c’est que la puissance d’accomplir ces charges, l’évêque ne la reçoit pas par la nomination à ces charges ou par son entrée en fonction, ce qui signifierait qu’il agirait selon un pouvoir délégué. Il reçoit ce pouvoir de juridiction du fait de sa consécration épiscopale. Le fait qu’il reçoive le sacrement de l’ordre épiscopal lui donne le pouvoir (potestas) d’accomplir toutes les charges (munera) que comporte ce sacrement, non seulement de présider l’Eucharistie, de conférer le sacrement de la confirmation comme ministre ordinaire et de conférer le sacrement de l’ordre, mais celles de gouverner et d’enseigner. Cependant, pour exercer validement les fonctions que comporte ce pouvoir, il doit être en communion hiérarchique (Lumen gentium, 22), laquelle détermine l’étendue de la charge selon la fonction qui lui est assignée. Ainsi, dans un diocèse, l’évêque qui en est l’ordinaire possède la plénitude du pouvoir de juridiction qui lui est propre, et il exerce son pouvoir selon toute sa charge. Toutefois, s’il a un ou deux évêques titulaires (auxiliaires), ceux-ci possèdent, en tant qu’ils sont évêques par le sacrement reçu, le pouvoir de faire tout ce que ferait l’évêque diocésain, mais soit ils doivent en recevoir la mission par l’évêque qui est l’ordinaire du lieu, soit il doivent être assignés à un diocèse dont ils deviennent le chef. Il en est de même de beaucoup d’évêques qui sont titulaires, mais assignés à une fonction administrative, au Vatican par exemple. Ils ont un pouvoir propre d’enseignement et de gouvernement – c’est pour cela que l’on nomme des évêques à ces fonctions de préfets et habituellement de secrétaires –, mais ils ne l’exercent qu’en communion avec le pape et en accord avec son autorité. Cependant, en exerçant leur charge, il jouissent de leur pouvoir propre. Ils ne sont pas uniquement des fonctionnaires, des délégués ou des administrateurs.

Ce qui vient d’être dit et qui découle de l’enseignement de Lumen gentium n’est pas nouveau dans l’Église, cela appartient à sa Tradition. En témoigne ce texte de saint Thomas :

Il y a deux pouvoirs spirituels : le pouvoir sacramentel, et le pouvoir juridictionnel. Le pouvoir sacramentel est celui qui est conféré par une consécration. Toutes les consécrations de l’Église sont immuables, tant que dure la chose consacrée; on le voit même pour les choses inanimées ; ainsi un autel une fois consacré n’est consacré de nouveau que s’il a été détruit. C’est pourquoi un tel pouvoir, selon son essence, demeure en celui qui l’a reçu par consécration aussi longtemps que celui-ci reste en vie, s’égarerait-il dans le schisme ou l’hérésie. Cela est clair du fait qu’il n’est pas consacré de nouveau s’il revient à l’Église. Mais, parce qu’un pouvoir inférieur ne doit passer à l’acte que sous la motion d’un pouvoir supérieur, comme on le voit même dans les choses de la nature, il en résulte que ces hommes perdent l’usage de leur pouvoir et qu’il ne leur est plus permis d’en user. S’ils en usent cependant, leur pouvoir obtient son effet dans le domaine sacramentel, car en celui-ci l’homme n’agit que comme instrument de Dieu ; aussi les effets sacramentels ne sont-ils pas annulés par n’importe quelle faute chez celui qui confère le sacrement. Quant au pouvoir de juridiction, il est conféré par simple investiture humaine (Potestas autem iurisdictionalis est quae ex simplici iniunctione hominis confertur16). Ce pouvoir ne demeure pas immuable. Et il ne subsiste pas chez les schismatiques et les hérétiques. C’est pourquoi ils ne peuvent ni absoudre, ni excommunier, ni donner des indulgences, ni faire quelque chose de ce genre; s’ils le font, rien ne se produit. Donc, lorsqu’on dit que ces hommes n’ont pas de pouvoir spirituel, il faut l’entendre du second pouvoir; ou si on l’entend du premier, il ne s’agit pas de l’essence même de ce pouvoir, mais de son usage légitime17.

b – La communion ecclésiastique

Lumen gentium précise l’exercice des fonctions de l’évêque en ajoutant : « La consécration épiscopale, en même temps que la charge de sanctifier, confère aussi des charges d’enseigner et de gouverner, lesquelles cependant, de par leur nature, ne peuvent s’exercer que dans la communion hiérarchique avec le chef du collège et ses membres18». La raison donnée est que cette charge s’adresse à des sujets différents. D’une part le Collège apostolique auquel l’évêque est incorporé en raison du sacrement de l’épiscopat possède avec son chef, et jamais sans lui, le pouvoir plénier sur toute l’Église. Car le Christ lui a donné, comme à Pierre, le pouvoir de lier et de délier (cf. Mt 18,18 ; 28, 16-20). De sorte qu’il y bien deux sujets du pouvoir universel de gouverner l’Église, comme nous le verrons plus loin, deux sujets de l’infaillibilité du magistère. Mais il a donné à Pierre seul le pouvoir et la fonction d’être «la pierre de l’Église et comme celui qui porte les clés19». Cependant, la signification de cette juridiction n’est pas la même : «Dans la mesure où il est composé de membres nombreux, ce collège exprime la variété et l’universalité du Peuple de Dieu ; dans la mesure ou il est rassemblé sous une seule Tête, il exprime l’unité du troupeau du Christ20


Chaque évêque doit gouverner son Église selon toutes les exigences de l’Église universelle et doit l’unir au Christ


L’Église est à la fois une Église universelle et, dispersée sur toute la terre, elle est présente en tant qu’Église particulière gouvernée par un pasteur, l’évêque. À la fois une et plusieurs, elle est gouvernée à la fois par le pape, dont la plénitude du pouvoir du gouvernement s’étend à toute l’Église et rejoint chaque fidèle, et par l’évêque, qui n’est pas le représentant du pape ou son délégué. Il est le vrai chef de son Église et rend présent à ses brebis le seul et l’unique Christ. Chaque évêque doit gouverner son Église selon toutes les exigences de l’Église universelle et doit l’unir au Christ, qui est le seul et l’unique principe de toute la foi catholique. C’est pour cela que l’évêque, bien qu’il jouisse d’un pouvoir de gouvernement sur l’Église universelle, pouvoir qu’il exerce sur son Église particulière, doit rendre présente à ceux qu’il gouverne toute l’Église. Son gouvernement et son enseignement doivent donc à la fois témoigner d’une union à l’Église universelle représentée par le pape, auquel sont unis tous les membres du Collège, les évêques, et en même temps rendre présente d’une façon concrète cette Église universelle qui s’incarne dans la vie concrète des Églises particulières ayant leurs propres exigences, leur propre culture, leurs usages et coutumes et leur propre psychologie.

Cependant, selon la volonté du Christ, Pierre est le seul et l’unique fondement de toute l’Église universelle, il a la charge de veiller à ce que toute la vérité de l’enseignement du Seigneur soit la même pour toutes les Églises particulières. Pour chacune d’entre elles, il doit veiller à ce que le dépôt de la foi soit préservé dans son intégrité et à ce que son développement soit le même pour tous. Il doit aussi veiller à ce que les éléments essentiels de l’Église soit les mêmes pour tous les fidèles, à ce que les vérités enseignées le soient selon la théologie propre à l’Église, à ce que la liturgie, la discipline sacramentelle, le culte des saints, les structures du droit soit respectés. Cette œuvre de vigilance n’est pas celle d’un chef d’État qui agit par ses fonctionnaires, mais celle-là même du Christ au travers de Pierre et de ses apôtres, par et dans l’action conjuguée et harmonieuse du pape et des évêques. Cette Église catholique, dont les évêques ont, dans leur union collégiale entre eux et avec le pape, le souci universel, ils en témoignent de façon privilégiée et unique auprès des fidèles auxquels il sont envoyés par l’exercice de leur pouvoir de gouvernement et d’enseignement qui demeure celui des apôtres auxquels le Christ confia l’Église, comme il la confia aussi à Pierre. La seule différence entre Pierre et les apôtres, le pape et les évêques, n’est pas dans la nature du pouvoir de juridiction, mais dans son exercice. Unis à Pierre, les apôtres avaient un pouvoir actif sur toute l’Église. Unis à Pierre, les évêques n’exercent leur pouvoir universel de gouverner et d’enseigner l’Église que lorsqu’ils agissent collégialement. Personnellement, ils ne peuvent exercer ce pouvoir que dans les limites de la détermination de leurs charges et selon le temps de cette détermination.

L’unité collégiale apparaît aussi dans les relations mutuelles de chacun des évêques avec les Églises particulières et avec l’Église universelle. Le pontife romain, comme successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles. Les évêques sont, chacun pour sa part, le principe et le fondement de l’unité dans leurs Églises particulières ; celles-ci sont formées à l’image de l’Église universelle, c’est en elles et à partir d’elles qu’existe l’Église catholique une et unique. C’est pourquoi chaque évêque représente son Église et, tous ensemble, avec le pape, représentent l’Église universelle dans le lien de la paix, de l’amour et de l’unité21.

Les enseignements de Lumen gentium déterminent bien les charges de l’évêque, qui sont les mêmes que celles du pape, sanctifier, gouverner et enseigner. Elles forment l’objet du pouvoir de juridiction. Le pape les exerce sur toute l’Église, d’où le fait que son pouvoir de juridiction est plénier, absolu et immédiat sur toute l’Église. Les évêques pris un à un exercent le même pouvoir sur leur Église particulière. Cependant, les évêques unis au pape exercent collégialement un pouvoir universel de gouvernement sur toute l’Église. Cela devient visible dans un concile œcuménique. Mais, du moins quant au magistère, il peuvent aussi exercer un pouvoir universel d’enseignement, même si physiquement, ils sont dispersés aux quatre coins du monde. Ce magistère universel authentique n’est point particulièrement nouveau dans l’Église. Il a été par contre mis en avant à Vatican II.

Les évêques et Lumen Gentium
Photo Archives CIRIC

 
Pour terminer l’étude de ce point, il faut souligner que si Vatican II met bien en lien le principe d’ordre en montrant que les tâches (munera) du gouvernement et de l’enseignement propres à tout évêque découlent du sacrement qui le consacre, il ne s’est pas explicitement prononcé sur le lien entre la consécration qui donne le caractère sacré de l’épiscopat et l’exercice des fonctions propres au pouvoir de juridiction. En effet, le sacrement de l’ordre, que ce soit celui que reçoit le prêtre ou l’évêque, assure la validité de l’acte quel que soit l’état spirituel du célébrant. Si le prêtre ou l’évêque est en état de péché mortel, les actes sacerdotaux qu’il pose seront valides. Même un prêtre hérétique ou schismatique consacrera validement, s’il est validement ordonné. La raison est qu’il est, entre les mains de Dieu, une cause instrumentale. C’est la puissance de Dieu qui agit directement. En est-il toujours ainsi lorsqu’il s’agit des actes du pouvoir de juridiction ? L’évêque ou le pape gouverne l’Église. Il n’est pas entre les mains de Dieu une cause instrumentale, il agit avec sa propre intelligence, sa propre volonté et sa propre prudence. Bien entendu, l’assistance de l’Esprit lui est donnée, tout comme elle a été donnée aux apôtres en vue de leur mission sur l’Église universelle. Cependant, si la primauté pontificale lui donne un puissance plénière sur toute l’Église, cette grâce charismatique personnelle et infaillible assure que son enseignement «ex cathedra» et son gouvernement universel n’introduiront pas dans l’Église un état d’erreur qui conduira les fidèles vers des voies qui seront contraires à la vérité de la foi nécessaire pour leur salut.

Le pape qui gouverne, qui permet ou défend, qui lève des indulgences, qui canonise les saints, qui approuve ou désapprouve certains ordres religieux, qui condamne, excommunie, qui donne une discipline ou change la discipline, n’agit-il que comme cause instrumentale entre les mains de Dieu ? Nous ne doutons pas qu’en vertu de sa consécration épiscopale comme évêque et en raison de la charge qui lui est confiée, il jouisse d’une assistance spéciale et particulière de l’Esprit Saint. Mais comment cette assistance particulière de l’Esprit agit-elle sur les actes du pouvoir de juridiction ? Nous savons de certitude de foi, grâce à Vatican I, que lorsque le pape définit une vérité de foi nécessaire au salut, il ne peut induire l’Église dans l’erreur. La promesse du Seigneur qui concerne la foi de Pierre nous assure qu’elle ne défaillira point. C’est déjà une certitude considérable. Et même si l’on affirmait une promesse que le Christ n’a pas faite, comment cela serait-il possible ? Après tout, même si l’on est pape ou évêque, il est toujours possible de résister à la grâce… au moins comme «personne privée». Mais à quel moment l’autorité cesse-t-elle d’être une personne privée pour devenir, dans les actes de son gouvernement, une «personne publique» ? Vatican II n’a pas complètement répondu à cette question. Mais il a donné des indications qui peuvent nous permettre de répondre verisimiliter.

Le Magistère authentique universel

Parmi les charges principales des évêques, la prédication de l’Évangile est la première. Les évêques sont, en effet, les hérauts de la foi, qui amènent au Christ de nouveaux disciples ; et les docteurs authentiques, c’est-à-dire pourvus de l’autorité du Christ, qui prêchent, au peuple à eux confié, la foi qui doit régler leur pensée et leur conduite, faisant rayonner cette foi sous la lumière de l’Esprit-Saint, dégageant du trésor de la Révélation le neuf et l’ancien (cf. Mt 13,52 ), faisant fructifier la foi, attentifs à écarter toutes les erreurs qui menacent leur troupeau (cf. 2Tm 4,1-4 ). Les évêques qui enseignent en communion avec le Pontife romain ont droit, de la part de tous, au respect qui convient à des témoins de la vérité divine et catholique ; les fidèles doivent s’attacher à la pensée que leur évêque exprime, au nom du Christ, en matière de foi et de mœurs, et ils doivent lui donner l’assentiment religieux de leur esprit (religioso animi obsequium). Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au magistère authentique du Souverain Pontife, même lorsque celui-ci ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère (religioso animi obsequio) et d’adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier du caractère des documents, ou de l’insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s’exprimer.

Quoique les évêques, pris un à un, ne jouissent pas de la prérogative de l’infaillibilité, cependant, lorsque, même dispersés à travers le monde, mais gardant entre eux et avec le successeur de Pierre le lien de la communion, ils s’accordent pour enseigner authentiquement qu’une doctrine concernant la foi et les mœurs s’impose de manière absolue, alors c’est la doctrine du Christ qu’infailliblement ils expriment. La chose est encore plus manifeste quand, dans le Concile œcuménique qui les rassemble, ils font, pour l’ensemble de l’Église, en matière de foi et de mœurs, acte de docteurs et de juges, aux définitions desquels il faut adhérer dans l’obéissance et la foi22.

 

Enseigner dans l’Église et enseigner l’Église est la charge (munus) de l’évêque, comme elle est celle du pape. C’est l’acte du magistère, dans la mesure où celui qui parle n’enseigne pas comme personne privée, mais comme docteur universel de l’Église23. Dans cet enseignement de Lumen gentium, nous voyons apparaître de nouvelles distinctions qui vont mieux cerner l’autorité du magistère, autant celui du pape seul que ceui des évêques, tel qu’il s’exerce de nombreuses fois dans le courant d’un pontificat. Il peut concerner aussi un magistère authentique universel des évêques.

Dans la mesure où nous pouvons comprendre ce texte difficile, qui a suscité de nombreuses difficultés dans l’aula conciliaire, on peut discerner deux sujets de l’infaillibilité et trois attitudes d’adhésion à l’enseignement magistériel.

a – Les deux sujets de l’infaillibilité


Lorsque les évêques dans la communion avec le pape s’accordent pour proclamer avec autorité une doctrine concernant la foi et les mœurs, il annoncent de façon infaillible la doctrine du Christ


Les deux sujets jouissant du charisme de l’infaillibilité sont, d’une part, le pape seul, tel que le définit Pastor Æternus24 et, d’autre part, le pape et les évêques en communion avec le pape, même s’ils sont «dispersés à travers le monde, mais gardant entre eux et avec le successeur de Pierre le lien de la communion». L’on voit dans le premier cas de l’union des évêques avec le pape, le cas des conciles œcuméniques et cela appartient à la Tradition la plus séculaire de l’Église. Les grands conciles de Nicée-Constantinople jusqu’à Vatican II, dans la mesure où ils ont défini les principaux articles du Credo, ont enseigné ce que tout fidèle dans l’Église doit tenir (tenendam définit) comme déterminant la foi de l’Église. Par ailleurs, il y a un autre sujet de l’infaillibilité, c’est ce qu’énonce Lumen gentium : lorsque les évêques dans la communion avec le pape, qu’ils soient physiquement réunis à lui, comme dans un concile œcuménique, ou même «dispersés dans le monde», s’accordent pour proclamer avec autorité une doctrine concernant la foi et les mœurs (authentice magisterio res fidei et morum) comme devant être tenue définitivement (in unam sententiam tamquam definitive tenendam), il annoncent de façon infaillible la doctrine du Christ. S’ils agissent alors comme docteurs et juges de la foi et des mœurs, il faut y adhérer avec l’obéissance de la foi (fidei obsequio).

b – L’objet primaire de l’infaillibilité : la vérité révélée

Tel que défini par Pastor Æternus, l’objet de l’infaillibilité est une vérité de foi révélée. L’autorité l’enseigne aux fidèles comme devant être tenue par toute l’Église. Elle exige l’obéissance de la foi, c’est-à-dire l’assentiment de l’intelligence et de la volonté, qui reconnaît dans ce qu’on lui enseigne une parole divine plus qu’une parole humaine. L’autorité – le pape seul, ou les évêques en communion avec le pape – a l’obligation de définir, c’est-à-dire de déterminer clairement ce qui est de foi, par un discours irréformable qui engage pour toujours la foi des fidèles. Le Christ a promis une assistance spéciale à l’Église et, en elle, à l’autorité personnelle du pape, d’une inerrance absolue. Cette promesse de infaillibilité est faite à l’Église elle-même et, selon le même objet et la même extension, à Pierre et à ses successeurs. C’est le plus haut degré de l’infaillibilité, la proclamation d’un dogme. Cette proclamation des vérités de foi peut être faite par un concile quand les évêques agissent comme «docteurs et juges de la foi». Dans ce cas, la promulgation qu’en fait le pape – il ne peut y avoir aucun concile dogmatique sans le pape – ne donne pas une garantie extérieure de la foi à la proclamation que font les Pères conciliaires ; elle certifie que lui et tous les membres de ce concile ont agi universellement comme juges et docteurs de la foi. Dans ce cas – celui d’un concile œcuménique –, les évêques en communion avec le pape «énoncent de façon infaillible la doctrine du Christ25. Cet enseignement de Lumen gentium montre de façon éloquente quelle est la nature du pouvoir de juridiction que reçoit l’évêque lors de sa consécration sacramentelle. Il jouit d’un pouvoir universel en communion avec tout le Collège uni au pape de la même autorité que le Souverain Pontife pour proclamer la vérité de foi et conserver le dépôt de la foi. Mais cette autorité qu’il a en propre, il ne peut l’exercer validement que dans la communion hiérarchique, alors que l’autorité qui est celle du pape, il peut l’exercer personnellement et singulièrement sans la participation du Collège. Ainsi, ce n’est pas le consensus de toute l’Église qui donne au pape le charisme d’infaillibilité qui doit accompagner la proclamation d’une vérité dogmatique, c’est l’assistance promise par l’Esprit Saint et qui ne peut lui manquer. En conséquence, c’est la foi en cette assistance divine qui est le motif d’adhésion de la foi des fidèles et non le consensus qui deviendrait la cause de leur obéissance dans la foi.

c – L’objet secondaire de l’infaillibilité, les vérités connexes


Le magistère, qu’il soit celui du pape seul ou des évêques unis à lui dans une communion hiérarchique, exige un assentiment de l’intelligence et de la volonté


La constitution Pastor Æternus ne parlait pas explicitement de vérités connexes. Elle mentionnait une assistance spéciale de l’Esprit Saint pour que les successeurs de Pierre «gardent saintement et exposent fidèlement la révélation transmise par les apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi» (fidei depositum sancte custodirent et fideliter exponerent26). On a vu que, pour que le dépôt de la foi soit conservé et fidèlement présenté aux fidèles, un certain nombres de vérités qui ne sont pas révélées doivent être l’objet d’un enseignement du magistère, pour que la vérité dogmatique puisse être tenue de façon définitive dans l’Église «tamquam definitive tedendam». L’enseignement ou le développement théologique qui permet de développer ces vérités et leur lien aux vérités révélées relève pour une grande part du travail théologique. Sa certitude et son lien avec le dépôt de la foi dépend de l’acte du magistère. C’est lui seul qui peut donner aux vérités théologiques une certitude autre que celle de la science, une vérité définitive comme nécessaire à la garde de la sainteté du dépôt de la foi et de la fidélité de sa présentation aux fidèles. L’acte de ce magistère, qu’autrefois on appelait le «magistère ordinaire», pour le distinguer du magistère extraordinaire réservé à la proclamation des dogmes, a reçu le nom traditionnel de «magistère authentique universel». De la même façon que les évêques, en raison de leur pouvoir d’enseigner l’Église, jouissent dans leur communion entre eux et avec le pape du charisme d’infaillibilité qui garantit l’inerrance de l’Église, ils jouissent aussi de l’infaillibilité propre au pape quand, dans la communion avec lui, ils enseignent avec certitude toute vérité nécessaire pour garder intact le dépôt de la foi. Ce domaine est très vaste, et plus la foi de l’Église s’approfondit et s’enrichit, plus ce domaine des vérités connexes se complexifie et s’agrandit. Ce domaine comprend tous les faits dogmatiques, les faits théologiques et, en morale, toutes les vérités de loi naturelle dans ses premiers principes. Il comprend aussi les règles de discipline qui ne peuvent être changées sans que dans le domaine «de la foi et des mœurs», ce qui est révélé, ne soit mis en péril par des enseignements qui charrient une vision culturelle des habitus intellectuels du temps. L’adhésion à ces vérités qui font partie du magistère authentique universel est différente de celle que requiert le magistère définissant la vérité de foi. Le magistère qui définit la vérité de foi demande l’obéissance de la foi. Le magistère, qu’il soit celui du pape seul ou des évêques unis à lui dans une communion hiérarchique, en concile œcuménique ou même dispersés dans le monde, exige un assentiment de l’intelligence et de la volonté, (reliogioso animi obsequio ; voluntatis et intellectus obsequio) lequel est dû au Pontife romain en raison de son suprême magistère et, de la même manière, il est dû au Collège épiscopal qui agit avec lui et par lui.

Le pape Paul 6
Paul VI.

Devoir adhérer d’une obéissance religieuse qui implique une disposition de l’intelligence et de la volonté n’est pas tout à fait la même chose qu’une «adhésion sincère» au jugement exprimé, bien que les deux attitudes soient dues au magistère en raison du pouvoir suprême du Pontife romain et aux évêques «témoins de la vérité divine et catholique». Une adhésion de l’intelligence et de la volonté est en réalité un assentiment ; une adhésion sincère au jugement exprimé est une réception bienveillante de ce qui est proposé comme implicitement vrai, sans pour autant être suffisante ni pour requérir une obéissance de la foi, ni même un assentiment. Il semble donc, si l’on tente de serrer le texte de Lumen gentium d’un peu plus près, qu’il est demandé aux enseignements du magistère authentique universel une adhésion qui soit un assentiment de l’intelligence et de la volonté à l’égard de ce qui doit être définitivement tenu comme vérité connexe à la foi. Encore faut-il que l’autorité qui le demande soit en lien avec le magistère exigeant l’obéissance de la foi, puisque c’est en lien avec ce magistère qu’est exigée l’adhésion de l’intelligence et de la volonté. On comprend que le texte de Lumen gentium semble patiner à cet endroit et qu’il n’ose pas affirmer clairement ce qu’il voudrait dire. Car, à l’heure actuelle, cet enseignement qui donne au magistère authentique universel le privilège de l’infaillibilité sans exiger l’obéissance de la foi est celui qui est le plus contesté. Essayons de dire par exemple que l’encyclique de Paul VI, Mysterium fidei, qui enseigne la conversion du pain et du vin au Corps et au Sang du Christ, s’explique par la notion de transsubstantiation et qu’il faut donner à cet enseignement un assentiment de l’intelligence et de la volonté ! Essayons de dire, en s’appuyant sur Humanæ Vitæ, que la contraception est un mal intrinsèque ! Essayons de faire passer comme relevant du magistère authentique toute la deuxième partie de Veritatis splendor ou même de Ordinatio sacerdotalis, qui affirme presque solennellement que le sacerdoce ministériel est réservé aux hommes !

On se repliera volontiers sur la troisième façon d’adhérer à l’enseignement authentique, donc magistériel, du pape et des évêques, celui qui ne se manifeste pas à la vérité révélée, celui qui ne demande ni l’assentiment de l’intelligence et de la volonté, et encore moins l’obéissance de la foi, mais uniquement une réception bienveillante. Ce troisième degré d’adhésion, cette réception bienveillante donnée d’un esprit sincère n’exigent pas les critères de l’enseignement du magistère authentique universel, par exemple parce que la matière ne s’y prête pas : elle ne comporte pas le degré d’universalité exigé pour le magistère authentique. En effet, lorsque le pape seul ou le Collège uni au pape évoque le magistère authentique, on s’attend à un enseignement qui s’appuie sur une continuité dans l’enseignement de l’Église concernant la vérité énoncée. Cette continuité historique témoigne de l’universalité de la vérité tenue par toute l’Église27, élément essentiel à la promulgation d’une vérité connexe, laquelle ne s’appuie pas sur la Révélation, mais sur ce que l’Église a toujours tenu, même implicitement, pour protéger le dépôt de la foi. Souvent, la vérité qui deviendra vérité révélée commence par être une vérité implicite avant de devenir explicite. La proclamation dogmatique est un passage de l’implicite à l’explicite. Il en est de même pour les vérités du magistère authentique. Avant de monter leur nécessité pour maintenir le dépôt de la foi, on doit montrer qu’elles jouissent dans l’Église d’une adhésion progressivement continue et qu’elles sont reçues comme nécessaires pour expliquer la vérité révélée. Par exemple, si l’on nie la valeur herméneutique des premiers chapitres de la Genèse et, conséquemment, la réalité du péché originel, comment rendre compte du dogme de l’Immaculée Conception ? De même, on ne peut pas remplacer la «transsubstantiation» par la «transsignification». Mais, si l’auditeur nie toute valeur à la notion de «substance», faudra-t-il expliquer le mystère eucharistique uniquement par un translation de relations ? On pourrait voir, dans l’enseignement de l’Église, comment le «dogme» de l’Immaculée Conception s’est longuement préparé avant de pouvoir être proclamé solennellement. Ainsi, un enseignement qui ne fait pas appel à l’autorité suprême ou même à un magistère authentique est lui aussi très utile. Il est important à l’Église pour préparer peu à peu les cœurs et les intelligences à recevoir la même vérité dans toute son amplitude. Cet enseignement, qui n’est pas celui du magistère authentique, est lui aussi nécessaire pour régler des questions de discipline, des décisions qui n’ont aucunement besoin du concours du magistère infaillible. Ces décisions, cette discipline changent. Ce qui était antérieurement est remplacé par des actes qui sont plus en harmonie avec la situation culturelle et sociale des chrétiens. Ainsi en est-il, par exemple, des règles de la pénitence dans l’Église au temps du carême, des règles du jeûne eucharistique, des messes anticipées du dimanche, etc. Au Moyen Âge, le prêt à intérêt était qualifié d’usure. L’Église ne le condamne plus, non parce qu’elle s’était trompée, mais parce que les conditions du dynamisme économique ont complètement changé.


Ce que le Christ a promis, il l’a aussi promis aux Apôtres et à leurs successeurs : il sera toujours avec eux


L’Église, on le voit, a parcouru un long chemin depuis le Grand Schisme, en vue d’établir non seulement la vérité du pouvoir du sacrement de l’ordre, mais la nécessité du pouvoir de juridiction. Les deux pouvoirs sont essentiels dans la conduite de l’Église. Les deux viennent de la même source, l’unité du Christ et sa mission comme envoyé du Père pour être le Rédempteur, le Maître de toute vérité, le Sanctificateur, la Voie et la Vérité. L’Église reçoit de lui toute sa substance. Cette Église, le Christ l’a confiée au gouvernement de Pierre et du Collège apostolique. À Pierre, il a promis une assistance particulière : jamais il ne défaillira dans sa foi, car il en sera pour toujours la règle prochaine. Mais ce que le Christ a promis, il l’a aussi promis aux Apôtres et à leurs successeurs. Il sera toujours avec eux. Il continuera à bâtir son Église sur le seul fondement qu’il a choisi. Il les associera à sa puissance sacerdotale, prophétique et royale par un lien spécial. À eux aussi, il promet que ce qu’ils délieront sur la terre sera délié dans les cieux et que ce qu’ils lieront sur la terre sera lié dans le cieux. À eux aussi, il donne la mission de sanctifier, de gouverner et d’enseigner. Ils devront demeurer dans son Amour et dans sa Vérité, unis à Pierre indéfectible dans sa foi, inébranlable dans son gouvernement et infaillible dans son enseignement.

Les évêques polonais à Rome
Les évêques polonais au concile, en 1963 – Photo Giancarlo Giuliani / CPP / CIRIC

 
Ces promesses du Christ ont valeur d’éternité. Elles ne sont pas fondées sur le tempérament du pape, sur son charme ou sa rigueur, sur sa popularité ou son effacement, sur ses défauts ou sa sainteté. Elles ne garantissent pas un gouvernement sans faiblesses et même sans fautes. Elles n’enlèvent pas au pape le fait d’être un homme, un être humain qui peut avoir des soucis, des angoisses, des incertitudes, des doutes, des faiblesses. Elles ne l’empêchent pas de commettre des erreurs de jugement, d’être emporté par la violence ou l’ambition, d’être indécis ou trop précipité. L’homme que le Christ choisit mystérieusement par le vote souvent trop humain du Collège électoral, il lui donnera toujours ce qu’il a promis. L’enseignement de Pierre en tant qu’il instruit toute l’Église dans ce qui est nécessaire à la foi ne sera jamais entaché de l’erreur qui conduirait l’Église vers la perte de la foi qui sauve. Son gouvernement ne mènera jamais l’Église entière vers la perte de la foi, de l’espérance et de la charité, il n’en fera jamais une communauté d’hommes perdus, sans boussole, sur la terre et au ciel. La personne privée ne prendra jamais le dessus de la personne publique. Le pêcheur ne sera jamais Judas. Il ne trahira pas, et même il ne reniera plus ! Ce n’est pas que l’assistance spéciale de l’Esprit Saint soit une potion magique qui forcerait le pape à «marcher droit», mais il y aura toujours dans l’Église les indications qui permettront de savoir que Pierre est Pierre et que ce qu’il enseigne et ce qu’il gouverne vient de Pierre et non d’une humanité personnelle et pécheresse qui a besoin, comme toute humanité, d’être sauvée.

Aline Lizotte

 

P. S. Pour tous les lecteurs qui ont eu le courage et la patience de me lire jusqu’à ce point et qui s’attendent à ce que je réponde à la question : que pensez-vous d’Amoris laetitia ?, j’ajouterai ce qui n’est qu’une opinion personnelle sans aucune sorte d’autorité. En tout premier lieu : le pape n’est pas hérétique. Cette seule supposition est totalement inadéquate, et rien dans le chapitre 8 ne permet de la soutenir. Quant au reste de l’encyclique, les enseignements de François sont celles de son style, mais l’enseignement sur la famille et l’amour sont justes et beaux. Le développement du chapitre XIII de la première épître aux Corinthiens est très élevé et propre à élever l’amour conjugal aux plus hauts sommets de la sainteté.

Quant à l’autorité magistérielle du document, il faut en premier lieu bien recevoir, d’une réception bienveillante, ce qui est dit au début de cette exhortation :

En rappelant que «le temps est supérieur à l’espace», je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à la vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard. En outre, dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux. Car «les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général […] a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué28

Manifestement, le pape François ne veut pas trancher la question par un acte du magistère. On ne peut donc pas considérer l’exhortation comme devant être «tamquam definitive tenenda», c’est-à-dire comme un acte du magistère authentique universel engageant un assentiment de l’intelligence et de la volonté en raison de l’infaillibilité qui s’y rattacherait. Il s’agit plus simplement de «religieux respect» ou de la réception bienveillante qui est «religieuse» en tant que commandée par la vertu de «religion», qui reconnaît le signe de Dieu dans les actes de l’autorité, surtout celle du pape à qui est confié le principe suprême de juridiction pour toute l’Église. Cependant, pour répondre à cette bienveillance religieuse à laquelle le Pape invite aussi au début de son exhortation, il faut savoir détecter dans la lettre du chapitre 8 les éléments des théologies proportionnalistes qui y sont introduits.

Mais revenons à ce que le pape a écrit :

Le parcours synodal a permis d’exposer la situation des familles dans le monde actuel, d’élargir notre regard et de raviver notre conscience de l’importance du mariage ainsi que de la famille. En même temps, la complexité des thèmes abordés nous a montré la nécessité de continuer à approfondir librement certaines questions doctrinales, morales, spirituelles et pastorales. La réflexion des pasteurs et des théologiens, si elle est fidèle à l’Église, si elle est honnête, réaliste et créative, nous aidera à trouver davantage de clarté. Les débats qui se déroulent dans les moyens de communication ou bien dans les publications et même entre les ministres de l’Église, vont d’un désir effréné de tout changer sans une réflexion suffisante ou sans fondement, à la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales ou bien en tirant des conclusions excessives à partir de certaines réflexions théologiques29.

Le pape nous invite à dire librement, à dire d’une façon honnête et réaliste ce qui nous inquiète30 dans ce chapitre 8, ou du moins ce qui nous étonne : l’affirmation qui semble unilatérale des droits de la conscience personnelle et, par conséquent, d’une tentative qui peut se muer en praxis de résoudre, au for interne – dans la seule conscience – des problèmes qui relèvent du for externe, c’est-à-dire qui dépendent de la juridiction de l’Église telle qu’elle s’exprime par les décisions pastorales qui ont eu cours dans toute la Tradition31.

La conscience personnelle, même si elle est «le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu» peut être erronée et, erronée, elle ne peut pas être un guide objectif. C’est bien parce que le Christ connaissait le cœur de l’homme qu’il donne à son Église la mission d’enseigner de façon publique et universelle quels sont les comportements qui sont ceux de sa sagesse et de sa volonté. Et parmi ces comportements, quels sont ceux auxquels le fidèle doit obéir quand il se présente en face de son Dieu pour la prière publique et l’offrande du Sacrifice ? Ces normes existaient dans la Loi ancienne, elles font l’objet du Lévitique. Même si la Loi nouvelle a comme fondement premier et quasi unique l’amour de Dieu et du prochain, elle n’abolit pas toute référence à la Loi divine qu’elle exige selon la Loi naturelle, la Loi du culte et La Loi de la charité.

Le canon 915, à partir duquel on fait aux divorcés remariés l’obligation de ne pas communier, est une loi qui s’applique au for externe, il n’est pas un jugement du for interne. Il correspond tout à fait à la situation «publique» du divorcé remarié : le remariage est un acte public, pas seulement une décision privée et personnelle. Cette décision rend les personnes divorcées remariées inaptes, selon leur caractère baptismal – qui est un caractère sacerdotal non ministériel–, à tenir parfaitement le rôle que le chrétien doit tenir dans l’assemblée qui s’unit pour offrir le Sacrifice du Christ. L’Assemblée «sacerdotale» s’unit pour offrir à Dieu le Sacrifice perpétuel du Christ. Seule les personnes idoines peuvent offrir ce Sacrifice. Ce sont les ministres ordonnés qui le rendent présent sur l’autel et la totalité de l’Église – les baptisés – qui l’offrent. Les personnes divorcées remariées ne sont pas exclues de l’assemblée. Leur caractère baptismal n’est pas effacé – il est d’ailleurs ineffaçable –, ils sont de plein droit membre de l’assemblée qui offre le Sacrifice au Père. Mais publiquement, c’est-à-dire au for externe, elles ne peuvent pas poser le geste de la communion qui manifesterait une adhésion pleine et entière à la volonté salvifique de Jésus-Christ qui, de façon ferme, condamne l’adultère beaucoup plus au for externe qu’au fort interne (cf. Lc 16, 18 ; Mt 19, 9). Ces personnes sont dans une situation «irrégulière» ; ce jugement ne signifie pas qu’elles sont en état de péché mortel. Personne ne peut poser ce jugement de l’extérieur. Une situation irrégulière désigne l’état publique d’une personne qui ne peut pas répondre aux exigences juridictionnelles de la société à laquelle elle appartient. Une personne qui vit dans un État étranger, sans aucun papier lui permettant ce séjour, est dans une situation irrégulière. Cela ne signifie pas qu’on la juge voleuse ou terroriste.

Le Sacrifice eucharistique n’est pas uniquement un remède personnel de consolation ou une source de grâces personnelles. Les personnes divorcées remariées ne sont pas rejetées de la grâce divine. Elles peuvent d’ailleurs être plus près de Dieu, recevoir une plus grande abondance de grâces du fait même qu’elles acceptent le jugement de l’Église, que les chrétiens qui communient par routine.

Toutefois, la participation à l’Eucharistie n’a pas directement pour but d’être un sacrement qui guérit les blessures de l’âme ; il est d’abord et avant tout l’acte du culte le plus important par lequel on rend grâce au Père de cet amour profond, tellement grand qu’il a donné son Fils pour notre salut. Ce qui étonne, c’est la «permission» donnée pour un certain nombre de cas d’une vie sacramentelle, alors qu’au for externe, la situation de la personne est irrégulière. Cela est «nouveau» et met en cause la tradition du jugement de l’Église qui ne peut juger un acte public qu’à partir du for externe. Mais n’est-ce pas le cas des divorcés remariés qui choisissent l’abstinence ? Personne ne le sait ! Non, car le jugement au for externe ne signifie pas un jugement public dans le sens où on le publierait dans la presse, mais un jugement qui constate l’obéissance aux lois de l’Église pour déterminer de la régularité d’un acte ou d’une situation. L’Église juge de l’idonéité des actes et non des motifs propres à la conscience. Parce que les divorcés renoncent à poser des actes conjugaux et se soumettent à l’autorité compétente, l’Église applique une règle du for externe qui lui permet de considérer que ces chrétiens, dans le cours de leur vie, prennent une résolution qui les rend aptes à communier au Sacrifice du Christ qu’elles ont offert avec toute l’assemblée. Ce qui importe, c’est la ferme résolution de la décision, non l’absence absolue de chutes dues à la faiblesse de toute personne humaine.

Toutefois, le pape François fait appel à l’infinie Miséricorde divine. Comment lui donner tort ? Quand on a un tant soit peu l’expérience des situations de ce genre qui sont loin d’être rares, on est tenté de passer outre à l’aspect juridique, pour venir consoler et soulager ! Il est aussi de la volonté du Christ que nous soyons gouvernés non seulement par le pouvoir sacramentel, mais aussi par le pouvoir de juridiction. Les deux doivent nous guider dans notre montée vers le Père !

Au fond, que dire ? Nous sommes devant un exhortation qui dit implicitement ce qu’elle ne peut pas dire explicitement. Pour le moment, l’exhortation avance que peut-être, dans certains cas, après une décision mûrie et un discernement bien fait, l’Église pourrait admettre de nouveau ces personnes à la communion eucharistique. Mais qui suggère cela ? C’est le pape lui-même, celui qui a l’autorité suprême du pouvoir de juridiction dans toute l’Église et pour toute l’Église. Son pouvoir de juridiction suprême n’est pas en cause. Il peut le faire et édicter les conditions dans lesquelles un certain nombre de divorcés remariés, après un bon discernement, pourraient communier. Comme le dit l’introduction à l’exhortation, la situation est complexe : la complexité des thèmes abordés nous a montré la nécessité de continuer à approfondir librement certaines questions doctrinales, morales, spirituelles et pastorales. Cela signifie que ce n’est pas encore mûr pour une décision explicite. Nous sommes encore dans l’implicite ! Néanmoins, ce qui est clair dans la pensée du pape François, c’est que le chrétien ne doit ni se juger, ni juger les autres, selon des «normes de moralité» qui ne sont que des règles de conduite externes servant souvent à cataloguer les autres et à les traiter en exclus. Il est vrai qu’il faut rendre au chrétien le pouvoir de sa propre conscience et de sa responsabilité à l’égard de lui-même et aussi envers Dieu. Il est vrai qu’il faut aussi discerner, dans sa conscience, les esprits qui nous font bien agir de ceux qui nous font mal agir. Mais il aussi vrai qu’il faut respecter les indications du jugement de l’Église. Elles nous sont données par le Christ lui-même, qui veut que nous soyons guidés aussi bien au for externe qu’au for interne. Le passage en ces matières de l’implicite à l’explicite demandera encore beaucoup de temps, un vrai dialogue théologique, un fidélité à la Tradition. Cependant, après Amoris laetitia, ce ne sera plus pareil dans l’Église !

 


1S. Th. supp, qu. 34, a. 2.

2Ibid., q. 39, a. 4 c.

3Lumen Gentium n°10.

4 – Louis Audet, Notre Participation au sacerdoce du Christ, In Laval Théologique et Philosophique, T. 1, no2, 1945, p. 112.

5 – C’est l’opinion de saint Thomas qui écrit : «Dicendum quod cum consecratio quæ fit in ordinis sacramento, ordinetur ad sacramentum Eucharistiæ, ille est principalis actus unuscuisque ordinis secundum quem magis proxime ordinatur ad Eucharistiæ sacramentum. Et secundum hoc etiam unus ordo est alior eminentior, secundum quod unus actus magis de proximo ad prædictum sacramentum ordinatur. Sed quia ad Eucharistiæ sacramentum, quasi dignissium, multa ordinatur ; ideo non est inconveniens ut præter principalemem actum, etiam multos actus unus ordo habeat ; et tanto plures quanto est eminentior, quia virtus, quanto est superior, tanto ad plura se extendit.» S. Th. Supp., qu. 37, a. 4 c. (La consécration qui est donnée dans le sacrement de l’ordre, est ordonnée au sacrement de l’Eucharistie. L’acte principal du ce sacrement est donc celui qui est le plus proche du sacrement de l’Eucharistie. Ainsi dans l’Ordre, un degré est d’autant plus élevé selon qu’il est plus éminent ou plus plus près du sacrement de l’Eucharistie. Cependant, à l’Eucharistie, parce qu’il est le sacrement le plus digne, beaucoup de choses sont ordonnées ; il est, de ce fait, vis-à-vis de l’acte principal beaucoup d’autres actes lui soient ordonnées, et parmi ces actes ceux qui sont plus éminents sont ceux dont la puissance s’étend à plusieurs).

6 – Là encore, nous nous référons à saint Thomas pour dire avec lui : «Dicendum quod actus aliqui qui immediate ad Deum ordinantur dupliciter. Uno modo, ex parte unius personæ tantum, sicut facere orationes singulares, et vovere, et huismodi. Et talis actus competit cuilibet baptizato. Alio modo, ex parte totius Ecclesiæ. Et sic solus sacerdos habet actus immediate ad Deum ordinatos, quia ipse solus potest gerere personam totius Ecclesiæ qui consecrat Eucharistiam, quæ est sacramentum universalis Ecclesiæ ». S. Th. Supp., qu. 37, a. 4, ad. 2. (Quelqu’un est plus immédiatement ordonné à Dieu par son acte, d’une double façon. D’une première façon qui convient à la personne individuée, comme prier ou faire un vœu et quelque autre chose de ce genre. De tels actes, tous les baptisés peuvent les poser. D’une autre façon qui convient à toute l’Église. De cette façon, seul l’acte du sacerdoce ministériel est immédiatement ordonné à Dieu, parce que seul l’acte du sacerdoce ministériel qui consacre l’Eucharistie peut ordonner la personne à toute l’Église en tant que l’Eucharistie et le sacrement de l’Église universelle).

7 – Congrégation pour la Doctrine de la foi, Lettre aux évêques sur certains aspects de l’Église comprise comme communion, n°6.

8 – Ignace d’Antioche, Lettre aux Philippiens, 4.

9Idem, Lettre aux Smyrniotes, 8, 1.

10Lumen Gentium, n°26 § 2.

11Sacrosanctum Concilium, n°41.

12Christus Dominus, n°11.

13 – C’est le point sur lequel le Concile ne s’est pas expressément prononcé, bien qu’il y ait donné les indications suffisantes pour guider le discours théologique.

14 – Le problème vient cependant des mots employés. En qualifiant les charges de l’évêque de munera et non de potestas, la Nota prævia a voulu éviter l’ambiguïté qui aurait pu être associée à l’emploi du mot potestas, qui aurait pu s’interpréter comme un pouvoir apte à s’exercer en acte, c’est-à-dire sans la communion hiérarchique : «Dans la consécration est donnée la participation ontologique aux fonctions (munera) sacrées comme il ressort de façon indubitable de la Tradition et aussi de la tradition liturgique. De propos délibéré on emploie le terme de fonctions (munera) et non celui de pouvoir (potestas) parce que ce dernier pourrait s’entendre d’un pouvoir apte à s’exercer en acte. Mais pour qu’un tel pouvoir soit prêt à passer à l’acte, il doit s’y ajouter la détermination canonique ou juridique de la part de l’autorité hiérarchique. Cette détermination du pouvoir peut consister en la concession d’un office particulier ou l’assignation de sujets, elle est donnée selon les normes approuvées par l’autorité suprême. Une telle norme ultérieure est requise par la nature de la chose parce qu’il s’agit de charges qui doivent être exercées par plusieurs sujets, lesquels par la volonté du Christ coopèrent hiérarchiquement. Il est évident que cette “communion” s’est appliquée dans la vie de l’Église, selon les circonstances des temps, avant d’être codifiée dans le droit.» Lumen Gentium, Nota prævia.

15 – «Notio muneris a notione missionis arcte pendet : simul dicit onus quo aliquis in Ecclesia gravatur vi personnalis vocationis missionis ex parte Dei et donum gratiæ ad illud adimplendum donatæ. Ideoque munera sunt donum spirituale quo, cum gratia sacramentali et sacro charactere, Episcopus Christo configuratur. Munera, gratia sacramentalis et character sacer ad exercitium officii episcopalis necessaria sunt. Munera sacramentalia sunt realitas amplior quam potestas, tum sacramentalis seu ordinis cum hierarchica seu juridictionis. Prima illa potestas est capacitas agendi seu vis necessaria ad acta stricte sacramentalia ponenda ; altera vero est capacitas juridice agendi seu auctoritas hierarchice constituta. Ratione finis duæ potestates diversam originem habent : una sacramentalem, altera hierarchicam. Sed fons est semper unus, Christus, qui per sacramenta et per hierarchiam agit in Ecclesia quæ una est et semper finis spirituales consequitur, etsi elemento spirituali seu gratiæ et elemento juridico seu hierarchico efformetu.» Giafranco Ghirlanda, De Potestate juxta schemata a commissione codici recognoscendo proposita, in Periodica.

16 – Saint Thomas ne dirait plus aujourd’hui que le pouvoir de juridiction est conféré par simple institution humaine. Mais à son époque, l’épiscopat n’était pas reconnu comme un sacrement et, en conséquence, les charges du gouvernement et de l’enseignement ne pouvaient pas être conférées selon le pouvoir d’ordre.

17S. Th., IIa-IIae, q. 39, a. 3.

18L. G. 21.

19L. G. 22.

20Ibid.

21L. G. 23.

22L. G. 25 (7-25).

23 – Nous avons vu apparaître cette distinction à partir des interventions de Cajetan. Voir les articles sur le conciliarisme, le concile de Trente, et Vatican I.

24 – Voir tout l’article précédent sur Vatican I.

25L. G. 25, 21. À cet endroit, le document conciliaire donne les références suivantes : Conc. Vatican I, Const. dogm, Dei Filius 3 ; Denz, 1792 (3011) ; Pie IX, Tuas libenter.

26Pastor Æternus IV, 8.

27 – Voir au sujet de la vérité infailliblement donné par le magistère authentique universel : Jean-François Chiron, L’infaillibilité et son objet, Éditions du Cerf, Paris, 1999.

28 – Pape François, Amoris lætitia, 3.

29Ibid. 2.

30Gaudium et spes 16.

31Cf. Henri Crouzel, l’Église primitive face au divorce, Beauchesne, 1971.

 

Télécharger le texte de cet article

>> Revenir à l’accueil