Malade en fin de vie

Alors que la consultation pour les États généraux de la bioéthique se termine, les évêques de France ont envoyé un signal fort en rappelant l’urgence de la fraternité dans l’accompagnement de la fin de vie, tout en soulignant que l’on ne peut déroger à l’impératif civilisateur : «Tu ne tueras point !»

La Conférence des évêques de France (CEF), à l’issue de sa réunion annuelle, s’est positionnée sur la question de la fin de vie, rappelant «l’urgence de la fraternité» en ce domaine particulier. Cette déclaration, signée par 115 évêques et archevêques et par 3 cardinaux, s’inscrit dans le contexte des États généraux de la bioéthique, qui couvre de nombreux sujets, allant de la PMA (procréation médicalement assistée) à la fin de vie, en passant par la conservation des données médicales. Ils s’opposent fermement à l’euthanasie et au suicide assisté en évoquant six points essentiels, tout en justifiant la loi Claeys-Léonetti de 2016.

L’urgence de la fraternité

Les prélats français, dans leur déclaration de cinq pages intitulée «Fin de vie : oui à l’urgence de la fraternité», ont tenu à recentrer le débat sur la fin de vie qui se tient pendant les États généraux de la bioéthique, en appelant à l’édification d’une société fraternelle, où nous prendrons individuellement et collectivement soin les uns des autres. «Qu’as-tu fait de ton frère ?», demandent-ils, mettant en exergue ce lien qui relie chaque homme à son semblable. De ce point de vue, les évêques contredisent l’argument selon lequel la fin de vie est une expression de la liberté individuelle, rappelant que cette liberté ne se conçoit que dans un cadre collectif : «L’expérience atteste que la liberté est toujours une liberté en relation grâce à laquelle le dialogue se noue, afin que le soignant soit bienfaisant. Nos choix personnels, qu’on le veuille ou non, ont une dimension collective. Les blessures du corps individuel sont des blessures du corps social1

Dans ce contexte, l’euthanasie et le suicide assisté revêtent le caractère de gestes «fratricides» qui, selon les évêques, risquent de mettre en péril l’essence même de la profession médicale. En effet, le Code de déontologie médicale précise que «le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité2».

La déclaration se conclut sur la parabole du Bon Samaritain, qui «prend en charge “l’homme à demi-mort”, le conduit dans une “auberge hospitalière” et exerce la solidarité face à la “dépense” qu’occasionnent ses “soins”». L’euthanasie et le suicide assisté reviennent à laisser l’homme à demi-mort sur le chemin. De manière très ferme, les évêques recentrent le débat en rappelant que mettre fin à la vie d’un homme est un acte qui touche l’ensemble du corps social, un geste fratricide qui ébranle la structure de la société dans son ensemble.

Les six raisons d’une opposition éthique

Dans sa déclaration, la CEF développe six raisons pour lesquelles elle affirme son «opposition éthique».

Tout d’abord, elle expose qu’il est nécessaire de laisser le temps à la loi Claeys-Leonetti, votée en 2016 et prévoyant d’améliorer la fin de vie – notamment en privilégiant la formation du personnel soignant –, de s’appliquer correctement, pour «garantir une fin de vie apaisée». Pour la CEF, «changer la loi manifesterait un manque de respect, non seulement pour le travail législatif déjà accompli, mais aussi pour la patiente et progressive implication des soignants3».

En second lieu, les évêques mettent en exergue le paradoxe qui consiste à soutenir d’un côté le suicide assisté ou l’euthanasie, et de développer de l’autre des plans de lutte contre le suicide, en se fondant sur «l’impératif civilisateur» : «Tu ne tueras point».

Dans un troisième point, la CEF rappelle que le rôle du médecin et du personnel soignant est bien de préserver la vie, non de donner la mort. Plus précisément, elle met en valeur le risque que l’euthanasie fait peser sur la vision qui découlerait de cette loi : penser qu’une vie ne serait plus digne d’être vécue et que le personnel soignant n’envisage des problématiques fondamentalement humaines que sur un plan «techno-scientifique4».

Dans le quatrième paragraphe, les évêques s’inquiètent du sort des personnes vulnérables, qui ont besoin d’être accompagnées pour leur fin de vie, notamment dans leurs désirs morbides. L’accompagnement est ici mis en valeur par les prélats, notamment en évoquant une mort naturelle paisible après un accompagnement plutôt qu’une mort chimiquement provoquée.

Dans un cinquième alinéa, la CEF remet en cause l’idéologie affirmant que la mort est un choix personnel qui concerne la liberté de chacun, comme si les actes des uns n’avaient aucune influence sur ceux des autres : la société a de ce point de vue le devoir de lutter contre le choix désespéré du suicide et de ne pas entrer dans un schéma de coopération légale au suicide.

Enfin, la CEF demande très pratiquement quelles institutions seraient impliqués et spécialisées dans la mort. Tout autant, elle se pose la question du financement de ces institutions, qui imposera «une culpabilité angoissante» à nos concitoyens.

La doctrine du double effet pour la sédation et le développement des palliatifs

La conférence des évêques de France rappelle que la loi Claeys-Leonetti est préférable à tout suicide assisté ou euthanasie. Elle relève notamment l’importance de la formation du personnel soignant et des médecins aux pratiques palliatives. Ainsi, la CEF s’attache à la doctrine du «double effet5», développée par saint Thomas d’Aquin.

Le principe du jugement moral que l’on appelle «principe du double effet» peut s’appliquer dans certains cas, mais pas toujours. C’est un principe de discernement de l’objectivité morale d’un agir humain. Chaque acte humain doit être jugé selon trois critères, rappelés par l’encyclique de Jean-Paul II Veritatis splendor6 : l’objet, la fin et les circonstances. Dans le cas de la fin de vie, les circonstances sont l’état du patient, sa maladie, sa souffrance, la proximité de la mort ; ce sont aussi sa famille avec ses exigences et le personnel médical plus ou moins bien formé, plus ou moins conscient des exigences éthiques qui sont en jeu. Mais aucune de ces circonstances ne doit être prise comme justifiant l’objet de l’acte si cet objet est un geste médical porteur de mort. Le deuxième principe est l’objet de l’acte : c’est le geste médical qui sera posé sur le patient et qui comporte des effets plus ou moins létaux : une injection, l’arrêt de la nutrition et de l’hydratation, l’acte de débrancher un appareil de soutien (respiratoire au autre), etc. Un troisième principe est l’intention7. Elle est dans un acte un principe formel : elle est implicite ou explicite. Concernant le geste médical, ce n’est pas l’intention générale d’alléger les souffrances du patient ou de les arrêter complètement qui est de façon prochaine l’intention ou le but de l’acte. On suppose qu’un geste médical est toujours orienté vers la guérison du patient ou vers la diminution de ses souffrances et non leur augmentation ; autrement, le geste médical se confondrait avec la torture. L’intention de l’acte est ce que veut le médecin quand il accomplit le geste médical : donner la mort ou soulager la souffrance, même s’il sait qu’en faisant telle injection, il provoquera à court ou à long terme la mort, non parce qu’il la donne directement, mais parce que le traitement qu’il prescrit ne peut pas ne pas avoir, comme effet secondaire, d’entraîner la mort.

C’est ici que s’applique le principe du double effet. Il s’énonce ainsi : lorsque un acte dont la finalité est objectivement bonne entraîne secondairement des effets mauvais qui ne sont pas le but visé par l’acte, mais qui l’accompagnent, peut-on juger que la finalité proximale de l’acte permet de l’accomplir s’il est impossible d’éliminer les effets mauvais ? Cet acte a donc deux effets : l’un qui est bon, et l’autre qui s’attache à l’acte bon et qui est mauvais ou moins bon. Cependant, ce qui est visé, c’est l’acte bon et non l’effet mauvais implicitement visé dans l’intention de poursuivre l’effet bon. Dans le cas de l’euthanasie, ce qui est visé, c’est la mort… douce ou quasi inconsciente. Cette mort est visée dans l’acte médical lui-même ; elle est effectivement recherchée et, quels que soient les moyens, c’est non pas le soulagement de la souffrance qui est visé, mais le terme de la vie. Dans un acte éthiquement bon, ce qui est visé, c’est la gestion de la souffrance – un but très réalisable dans le contexte médical actuel –, c’est la possibilité de laisser le patient capable d’accepter sa mort et en quelque sorte de la gérer ou d’y consentir librement.

Éthiquement, on se trouve donc face à deux actes diamétralement opposés. L’un consiste à donner la mort, l’autre consiste à assister le patient jusqu’à l’ultime des possibilités médicales. Le principe du double effet s’applique éthiquement selon que l’on choisit de donner la mort ou d’assister le patient. Dans l’acte du choix de donner la mort, il n’y a pas un double effet, car ce qui est recherché de façon proximale sera obtenu médicalement. On y parviendra selon un temps plus ou moins long, en général à court terme. Dans le choix du soulagement du patient, on l’accompagnera jusqu’à sa mort naturelle. On peut évidemment lui donner des médicaments dont on sait que les effets secondaires auront comme effet (le double effet) d’avancer le temps de sa mort, mais, même si elle est inéluctable, ce n’est pas cette mort qui est recherchée8.

Le respect de cette règle éthique suppose plusieurs conditions. Il exige une véritable formation éthique et médicale du personnel affecté aux soins palliatifs. Certes, le médecin a sa responsabilité, mais il ne la porte pas seul : le personnel infirmier et les spécialistes en psychologie doivent faire équipe avec lui. Souvent, en effet, ce n’est pas le malade lui-même qui demande qu’on lui donne la mort, ce sont les «biens-portants» qui, pour des raisons où le courage fait défaut – quand il n’est pas masqué par d’autres raisons qui vont de l’égoïsme au sordide –, insiste pour qu’on «délivre» le patient de ses souffrances.

Les évêques de France ont donc posé un acte ferme en s’opposant nettement à la modification d’une loi destinée à ouvrir le droit à l’euthanasie ou au suicide assisté. Leur discours très ferme sur le maintien de la Loi Claeys-Léonetti est un encouragement donné au législateur et au personnel médical de poursuivre une vraie politique du respect de la vie au lieu du faux «droit de mourir».

Pierre Hardon

Photo : P.Razzo / CIRIC / CPP


1 – Conférence des évêques de France, Fin de vie : oui à l’urgence de la fraternité !, § 5.

2 – «L’assistance médicale au suicide assisté introduit une confusion dangereuse entre soigner et faire mourir. Cette réquisition est contraire à la déontologie médicale qui invite à prévenir et soulager la détresse, non à provoquer la mort.» Pierre d’Ornellas, Fin de vie, un enjeu de fraternité, Salvator, 2015, p. 152.

3 – «Celui qui veut accompagner les mourants doit accepter de se laisser guider par eux. Il lui importe de marcher à côté du patient sans être devant ni derrière […] La médecine palliative est une médecine de l’humilité, car qui peut se rendre maître du secret du cœur de celui qui part ? Que peut être un bon accompagnement face au mystère de la mort ?» Pierre d’Ornellas, op. cit., p. 73.

4 – «Dans ce contexte d’une médecine technique, rapide et performante, le médecin risque de devenir un technicien, hautement qualifié certes, mais «prestataires de service de santé» envers un malade devenu «client». La maladie que l’on traite ainsi se trouve de plus en plus étrangère à l’histoire singulière de tel malade dont le médecin devrait pourtant prendre soin. La pratique médicale ne repose-t-elle pas sur une rencontre entre humains  ?» Pierre d’Ornellas, op. cit., p. 57.

5 – Voir Somme théologique IIa-IIae, q. 64, a. 7.

6Cf. Jean-Paul II, Veritatis splendor, 78.

7 – «Il est indispensable que le médecin dise clairement l’objectif qu’il vise (son intentionnalité), ce qui contribue au bon travail de l’équipe soignante. Des recommandations de bonne pratique et la formation des médecins et des soignants sont nécessaires et urgents.» Pierre d’Ornellas, op. cit., p. 139.

8 – «Ce risque est éthiquement acceptable dans la mesure où il apparaît comme un effet secondaire et que l’effet recherché, c’est à dire l’intention du médecin, est bien le soulagement de la douleur.» Pierre d’Ornellas, op. cit., p. 133-134.

 

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