Livre de Barth et Martin

Les auteurs

Isabelle Barth, professeur agrégé des Universités en Sciences de gestion, membre du laboratoire de recherche HuManis de l’école de management de Strasbourg. A publié : Management et Religions, La Manager et le Philosophe.
Yann-Hervé Martin, agrégé de philosophie, inspecteur d’Académie. A publié : L’Ange au sourire, Meurtres sur échiquier, La Saveur de la vie ou la grâce d’exister, Petit traité de la liberté intérieure.

Le livre

Cet ouvrage offre une série de portraits de personnes au travail ou ailleurs. Double perception de cette comédie humaine au sein d’une entreprise humaine : celle du professeur en sciences sociales et, pour prendre du recul, une lecture derrière les apparences par un philosophe. Une série de caricatures, mais tellement proches du réel qu’on a parfois envie d’y voir telle ou telle de nos connaissances, d’oublier que nous sommes tous un peu un “patchwork” de ces portraits. Chacun de ces tempéraments, de ces caractères ont des traits particuliers aisément reconnaissables dans les comportements des personnes que nous côtoyons, dans les personnalités que nous repérons.

Kant parlait de l’ «insociable sociabilité». On retrouve moult références à la grande philosophie, des Grecs aux post-modernes, car ce n’est pas à une compréhension de la psychologie des personnes à laquelle nous sommes invités (la psychologie d’une caricature a-t-elle un sens ?), même si la psychologie n’est pas absente. C’est bien une lecture par les vertus et les vices qui nous est proposée. La morale dans l’entreprise est aujourd’hui réduite à une éthique de comportements obligés de valeurs obligatoires sous peine de sanctions (Kant est passé par là, et nous n’en sommes pas guéris dans les «valeurs» que tout salarié devra respecter et sur lesquelles il sera jugé). Ici, c’est un souffle de liberté : un horizon moral qui affranchit de la morale d’obligation nous est proposé, et on y respire, outre que l’on rit à la lecture de ces caricatures.

Saint Thomas d’Aquin n’est guère cité, mais il est bien présent en filigrane. Comme une toile, une matrice de lecture. Et cette lecture philosophique enrichit notre compréhension, donne des repères objectifs (et non pas subjectifs, en fonction des traumatismes et de l’histoire personnelle de chacun), et guide même nos propres comportements. Ainsi, le «perso» est invité au partage, au souci des autres, à l’altruisme, le castrateur a oublié son humanité, et ainsi de suite pour l’ambitieux, le traître, le fanfaron ou la victime, y compris celui qui, bien involontairement, conduit au suicide des collaborateurs pour le bien de l’entreprise bien sûr…

Au-delà de la description de ces 22 personnalités, au-delà de la compréhension de ce que nous observons autour de nous, il ne manque que la thérapie pour sortir d’un stéréotype, d’une habitude, voire d’un habitus. Une thérapie qui, pour être pratique et adaptée, adéquate, prend aussi en compte l’histoire spécifique de la personne, sa psychologie, son environnement et les autres composantes de sa personne, jusques et y compris sa spiritualité, sans oublier les interactions des différents plans humain, psychologique, moral et spirituel, en vue d’un changement réel dans la structure de la personnalité. Mais ceci relève de l’accompagnement humain, ce qui n’est pas l’objet du livre.

Extraits

À propos de «Anatolia la “cool”» :
Rémi Brague, un philosophe contemporain, relève que notre société a popularisé ce qu’il appelle des «biens faibles». Ces biens faibles, à usage commun, peuvent être distingués des «biens forts» de la tradition morale (la noblesse, le force d’âme, le sens du discernement, la sagesse…). Ils se présentent aussi comme des biens mondialisés et sont exprimés dans la même langue. À côté de ce qui est «cool», on peut ainsi se réjouir de ce qui est «fun» et ce qui est «OK». Alors que le «cool» est affaire de sensation, le «fun» renvoie à l’ordre du sentiment et le «OK» à celui de l’intellect. Le «cool», le «fun» et le «OK» seraient ainsi les versions vulgarisées des grands transcendantaux d’autrefois : le bien, le vrai, le beau. À biens faibles, louange minimale. Il est aussi agréable d’être «OK» (en accord avec ce que l’on estime correct) que d’être confronté à quelqu’un de «fun» ou de «cool», mais cet agrément ne prouve pas grand-chose. Il se joue dans les étages inférieurs de nos sensations, de nos sentiments et de notre intelligence, à ce niveau où le minimum suffit s’il procure quelque plaisir.

Ainsi le qualificatif «cool» ne désigne pas ce que les anciens appelaient une vertu. D’ailleurs être «cool» ne prouve rien. Je peux être «cool» (ou paraître tel, mais cela change-t-il quelque chose ?) et être en même temps paresseux, lâche et incompétent. C’est que la «coolitude», redisons-le, n’est pas une vertu susceptible d’être jugée et appréciée, mais un mode relationnel susceptible d’être ressenti. Je sais bien que certains philosophes populaires prônent des valeurs morales minimales et que Michel Onfray par exemple aime répéter que l’important, c’est d’être sympa, ce qui devrait en effet être le minimum.

Mais là encore, ne confondons pas qualité sociale et vertu morale. Il est certes agréable de travailler avec des gens sympathiques, «fun» et «cool» avec lesquels on est heureux d’être «OK». Il est agréable de travailler avec des collègues peu stressés et peu stressants. Mais n’oublions pas pour autant que la question n’est pas de savoir si une personne est «cool», mais ce qu’elle fait de sa «coolitude», de cette disposition relationnelle qui n’a de sens et de valeur qu’orientée vers un bien fort (solidarité, exemplarité, respect…) sans lequel l’éthique se trouve réduite à un mode de gestion des affects.

Et en conclusion 

Aucun de nous n’est exactement ce qu’il prétend être. C’est là la marque de notre commune imperfection qui ne nous rend pas moins estimables. Respectables aussi, au sens fort du terme. En effet, l’estime, comme l’avait remarqué Blaise Pascal, va aux qualités singulières d’une personne. Mais le respect que l’on doit à chacun est irréductible à ses qualités ou à ses défauts. L’estime va à la personnalité. Le respect va à l’homme comme être de liberté infiniment fragile, infiniment précieux.

Isabelle Barth, Yann-Hervé Martin, La comédie de la vie au travail… et ailleurs, Desclée de Brouwer, avril 2017, 236 pages.

Recension réalisée par Érik du Boullay

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